À la fin des années 1960, les mouvements contestataires dénonçaient déjà largement l’enrégimentation des masses dans les rouages du complexe militaro-industriel. Enfermés dans leur trajectoire personnelle, livrés à eux-mêmes face à la puissance des États et du marché, les individus sont devenus infiniment fragiles face aux techniques de manipulation de masse. Dans Aux sources de l’utopie numérique, Fred Turner nous plonge dans l’histoire du modèle de la Silicon Valley, aujourd’hui dominant 1. Il rappelle que si la révolution informatique est l’héritière du Projet Manhattan destiné à mettre au point la bombe atomique et des investissements publics massifs dans la recherche en électronique, elle a aussi été portée, à partir de la fin des années 1970, par toute une frange de la contre-culture californienne proche des campus. Face à IBM, entreprise emblématique des grosses machines répressives de l’État et des grands groupes, les geeks de l’époque se sont emparés des ordinateurs et des réseaux dans l’espoir de recréer des communautés virtuelles conviviales soustraites à l’emprise des bureaucraties. En 1984, justement, le journaliste Stephen Levy publie une longue enquête sur les hackers, ces nouveaux « héros de la révolution informatique 2 » qui veulent réinventer la liberté à travers l’ordinateur, promu comme instrument de communication décentralisé et antiautoritaire. Fini l’enfermement dans les tunnels du salariat, l’abrutissement par les médias de masse : chacun pourra désormais éprouver sa liberté créative dans le village global. C’est le sens de la publicité d’Apple.

Aujourd’hui, ce message est chargé d’une cinglante ironie. L’utopie de la communication s’est bel et bien matérialisée. Elle a été plébiscitée par une classe moyenne qui a éprouvé dans les machines cybernétiques une euphorie de liberté et de superpouvoirs. Mais ce qui s’annonçait comme une révolution face aux tendances totalitaires des sociétés de masse n’en est finalement que le prolongement. D’une part, l’omniprésence des technologies a débouché sur une dépendance accrue aux gigantesques chaînes de production : énergie, mines, usines et laboratoires. D’autre part, plusieurs des hackers célébrés dans le livre de Stephen Levy sont eux-mêmes devenus des géants mondiaux qui administrent les vies personnelles de milliards d’individus et la plupart des informations accessibles. Ils disposent à ce titre d’un pouvoir probablement inédit – si Google décidait que tel ou tel fait ne s’est pas produit, il lui serait sans doute plus facile d’imposer sa version de l’histoire que le ministère de la Vérité.

La numérisation des activités humaines a moins rapproché les individus les uns des autres qu’elle n’a rapproché les individus des machines. Au travail ou face à l’administration, dans les secteurs jusque-là épargnés par l’automatisation, les activités ont été transférées à des logiciels qui, plus étroitement encore qu’auparavant, compartimentent les tâches et dictent les comportements. Les progrès constants de l’intelligence artificielle, alimentée par les heures que nous passons nous-mêmes à communiquer derrière des écrans, rendent possible la transformation de pans entiers du monde professionnel en simple clickworkers. Singulièrement, comme dans 1984 où les livres sont écrits par des machines, on voit apparaître les premiers romans intégralement rédigés par des algorithmes.

Dans ce quotidien bureautique, nous n’avons jamais été plus vulnérables aux « messages » qui constituent désormais la trame de notre perception, messages dont il pourrait devenir impossible de savoir, au bout du compte, s’ils émanent de « trolls » pilotés par on ne sait quels intérêts ou de logiciels d’intelligence artificielle. L’isolement paradoxal engendré par la société de communication crée une atmosphère d’irréalité et de scepticisme, pareille à ce « théâtre d’ombres » dans lequel Winston Smith constate que « tout se perd dans la brume ». « Ainsi s’installe, écrit Jaime Semprun, éditeur et traducteur d’Orwell, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques 3. »

Enfin, l’essor inouï des capacités de surveillance est peut-être l’aspect le plus évident de l’infrastructure totalitaire qui s’est constituée progressivement, et jusque dans le détail, avec une étonnante fidélité à la science-fiction, malgré les avertissements fournis par le genre au cours des dernières décennies. Là encore, le fait que l’ensemble des activités humaines soient médiatisées par l’informatique ne peut que générer des quantités abyssales d’information qu’il semble matériellement impossible de soustraire aux pouvoirs en place.

En 2013, Edward Snowden, informaticien pour le compte d’un sous-traitant de la National Security Agency (NSA), révélait à la presse l’ampleur de la surveillance électronique opérée par les services de renseignement des pays occidentaux. Des pétaoctets de données relatives à la vie quotidienne de milliards de personnes sont systématiquement collectés et stockés pour un usage futur, tandis qu’un individu détecté, pour quelque raison que ce soit, peut passer à son insu le restant de sa vie, tel Winston Smith, « comme un scarabée sous une loupe ». C’est aujourd’hui le sort de bon nombre de journalistes, et de la plupart des militants anticapitalistes et écologistes de la planète. À la moindre mobilisation, il est devenu banal qu’ils soient scrutés par des caméras, des drones et des hélicoptères, et dispersés comme des insectes par les armes antiémeutes. Pour Snowden, il paraît évident qu’une fois atteint un certain degré d’asymétrie de rapport de force entre les États et les peuples, la liberté politique devient caduque, comme il s’en explique dans sa toute première interview : « Pour moi, la question essentielle est celle de la capacité des gens à s’opposer de manière effective à la puissance d’État. Chaque jour, je suis payé pour concevoir des moyens d’accroître encore ce pouvoir d’État, et j’ai conscience qu’en cas de changement politique, personne, même le meilleur programmateur de tous les temps, ne serait en mesure de s’y opposer, étant donnés les moyens réunis 4. »

Cette numérisation des activités humaines, portée par les États ou les collectivités locales adossés aux entreprises des Silicon Valley de ce monde, débouche sur une asymétrie grandissante entre, d’un côté, les individus ordinaires, soumis à l’opacité de calculs algorithmiques, privés de marges de négociation avec des personnes physiques, et de l’autre, les institutions publiques ou privées qui, grâce au big data, sont en passe d’hériter d’un « monde sans ténèbres » – selon la formule mystérieuse dont Winston découvrira le sens dans les prisons du ministère de la Vérité. Et pour brouiller toute réflexion critique sur la signification de ce maillage qui se resserre autour de nos gestes les plus quotidiens, les experts en communication saturent l’imaginaire collectif d’éléments de langage sans cesse renouvelés : le « cloud », l’« économie de la connaissance », la « ville intelligente ». Qui aurait la folie de s’opposer aux nuages ? à la connaissance ? à l’intelligence ? Aucun doute possible : nous n’avons jamais quitté la voie céleste du progrès humain.

En octobre 2018, en France, deux étudiantes de Montpellier ont emménagé dans un appartement-témoin financé par la ville, l’université et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), pour analyser les usages possibles des objets connectés. « Grâce à des dalles spécifiques, lit-on dans le quotidien Les Échos, les étudiantes seront localisées en permanence, tandis que des bracelets capteront certaines données de santé : la température, la teneur en gaz et la pression au sein de l’appartement. Il en sera de même pour les données environnementales, économiques et médiatiques susceptibles d’influencer leur comportement. » Mais attention, conclut le journaliste : cette version follement exubérante de l’appartement de Winston Smith n’a rien d’attentatoire aux libertés, du fait de « l’accent mis sur le respect de la vie privée ».

Dans un roman satirique, une telle affirmation déclencherait un éclat de rire. Dans le monde actuel, elle est inévitablement noyée dans la masse d’énoncés contre-intuitifs qui entoure la promotion de la vie connectée. Et comme le rappelaient les éditeurs de l’Encyclopédie des Nuisances, la propagande totalitaire « n’a pas besoin de convaincre pour réussir et que ce n’est pas là son but. Le but est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge 5. »

1984 donne amplement matière à réfléchir à cette notion de « respect de la vie privée » (privacy), requalification en novlangue du concept de liberté. L’évocation de la « vie privée » allume une rassurante petite lumière verte dans notre cerveau : en régime démocratique, le contrôle est sous contrôle, des experts veillent au bon routage du data. Ce concept permet, conformément aux objectifs de la novlangue, l’exercice de la double pensée. Dans le roman d’Orwell, la double pensée est une gymnastique de l’esprit acquise dès le plus jeune âge qui permet de faire coexister dans l’esprit deux propositions antagonistes. Ainsi : votre environnement est entièrement conçu pour sonder vos allées et venues, vos goûts, votre intimité et votre état physique en vue de vous soutirer le plus d’argent possible en exploitant vos faiblesses et vos pulsions, de vous faire respecter les dernières normes en vigueur, de détecter une incohérence dans votre situation administrative, et, au besoin, de vous placer sous l’œil des services de renseignement ; mais à part ça, vous êtes libres – plus libres, même, que les habitants et les habitantes de n’importe quelle autre époque.

« Qu’on dorme ou qu’on veille, qu’on travaille ou qu’on mange, dedans ou dehors, au bain ou au lit, on ne s’échappait pas. Rien n’était à vous en dehors de quelques centimètres cubes à l’intérieur de votre crâne », médite Winston Smith au premier chapitre. Ce sont ces quelques centimètres cubes à l’intérieur de votre crâne que recouvre aujourd’hui le concept de « vie privée ». Mais tout le roman d’Orwell s’applique, précisément, à démontrer la futilité de ce dernier rempart, dès lors qu’on a été amené à renoncer à des conditions minimales qui permettent de le défendre : une solidarité de groupe ancrée dans un quotidien, l’existence d’une nature vivante autour de nous, la pratique d’activités non subordonnées aux lois du marché – ou du parti. « En réalité, ils pouvaient pénétrer la pensée », c’est ce qu’a appris Winston à la fin du roman. « L’illusion est de croire, note Orwell, que sous un gouvernement totalitaire, on pourrait demeurer intérieurement libre, (…) que dans leurs mansardes des ennemis clandestins du régime pourraient continuer à noter leurs pensées. (…) La grande erreur est d’imaginer que l’être humain soit un individu autonome. Cette liberté secrète dont vous pourriez prétendument jouir sous un tel gouvernement ne tient pas debout, car vos pensées ne vous appartiennent jamais entièrement 6. »

Et pourtant, au Canada, en France et dans bien d’autres contrées, ces évolutions ne se nourrissent pas de la terreur, mais de l’hébétude générale face à la politique du fait accompli. Si le « gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui si précairement suspendus 7 » semble de plus en plus abyssal, d’innombrables collectifs et organisations font exister la solidarité et l’esprit critique. Les libertés fondamentales sont abîmées, mais la plupart d’entre nous peuvent les défendre sans risquer leur vie. Les lois menacent d’être balayées par des régimes d’exception, mais il y a encore des lois. Notre mémoire individuelle est effritée par l’usage compulsif des moteurs de recherche, stupéfiée par l’éternel présent de l’innovation, mais nous pouvons connaître le passé. Les grands projets industriels engloutissent les milieux naturels et les endroits que nous aimons, mais nombreux sont celles et ceux qui les combattent pied à pied. L’avertissement d’Orwell, dans sa mise au point sur 1984, est là pour nous le rappeler : « La morale à tirer de ce dangereux cauchemar est simple : Ne permettez pas qu’il se réalise. Cela dépend de vous. »

Celia Izoard

Deuxième partie de sa préface à sa traduction de 1984 paru en 2019 aux Éditions de la Rue Dorion (Montréal)

Sur la réédition à paraître en janvier 2021 (dès à présent disponible en souscription), lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis
 » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes

1. Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique : de la contre-culture à la cyberculture, C&F éditions, 2012.

2. Hackers, Heroes of the Computer Revolution, paru en français sous le titre L’Éthique des hackers, Globe, 2013.

3. Jaime Semprun, L’Abîme se repeuple, Encyclopédie des Nuisances, 1997, p. 58-59.

4 . Snowden interviewé dans Citizen Four, documentaire de Laura Poitras, 2014.

5. George Orwell devant ses calomniateurs, Ivrea & Encyclopédie des nuisances, 1997, p. 9.

6. Cité par Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Plon, 2006, p. 109.

7. Ibid., p. 32.