Analytique [Raison]. Dissèque et dessèche tout. Réduit tout à des petits atomes ignorant le liant des choses et le fait que tout est dans tout. Est la source de l’individualisme contemporain, donc du libéralisme.

Analytique [Philosophie]. Se prétend distincte de la philosophie « continentale », mais on ne voit pas la différence. La différence est la même que celle entre conduire une Toyota et une Volvo. Est partout et nous envahit. N’existe pas.

Argument. Ne sert à rien, sinon à embrouiller l’adversaire par des ratiocinations inutiles – voir « Raisonnement ». Nietzsche disait : « Qu’ai-je à faire d’arguments ? » Ceux qui se vantent d’argumenter n’ont rien à dire ou brandissent leurs arguments comme des épouvantails. Le vrai travail philosophique n’est pas dans l’argument mais dans la profondeur de la pensée et du questionnement.

Causes. On ne les connaît pas. Mieux vaut s’en passer. D’ailleurs, la notion n’a pas cours dans les sciences depuis Galilée.

Certitude. Il n’y en a pas. Plus on apprend plus on ne sait rien. Rien n’est ferme, tout est glissant.

Concept. Écrase le particulier, la sensation, sous la généralité. Est vide sans l’intuition. Tonner contre ! Est, comme l’a dit Bergson, un vêtement trop large par rapport à la finesse de l’expérience. Devrait pouvoir être vague, souple, alors qu’il est une camisole de force pour la pensée. Philosophie du concept : hémiplégique, face à la philosophie de la conscience.

Contexte. L’essence des choses et de la connaissance. Tout dépend d’un contexte. Est situé parce que mouvant, variable. Quand on connaît le contexte, on peut juger et éviter de se tromper en appliquant des principes rigides.

Décision. Toujours arbitraire. Se prend sur un coup de tête. Doit être mûrement réfléchie. L’État et les institutions même reposent sur une décision arbitraire, comme l’ont montré Hobbes et Carl Schmitt.

Démonstration. Utile en mathématiques mais absurde en philosophie. Qui irait tout démontrer ?

Descartes. Croyait qu’il suffisait de douter pour savoir avec certitude. Parti d’un bon pas mais se perdit dans la forêt, même en marchant tout droit.

Dynamique. Tout ce qui est statique, fixe, figé est mauvais. Tout ce qui est dynamique, mouvant, changeant est bon.

Esprit. Les Français en ont, peut-être les Anglais, mais les Allemands n’en ont pas. De toutes manières « Geist »,  « Mind » et « Spirito »ne peuvent pas vouloir dire la même chose que ce que ce terme signifie en français. Le vocabulaire des philosophes est intraduisible d’une langue dans une autre.

Existence. Précède toujours l’essence, qui est fixe. Vous définit et vous opprime. Synonyme de liberté. S’éprouve, par un sentiment d’existence. Kant l’a dit : elle n’est pas un prédicat – mais on ne sait pas ce que cela veut dire. Il n’y a pas qu’une manière d’exister mais de nombreux modes d’existence.  Une truelle n’existe pas comme un raton laveur, ni ce dernier comme un ciron. Tout est affaire de point de vue.

Fondement. Base de l’être et de la connaissance. Parfaitement illusoire et dangereux. Au service de la tyrannie. Seuls les totalitaires veulent fonder.  À un sens plus vulgaire, qu'on n'ose mentionner.

Heidegger. Était nazi. Mais quel grand penseur !

Histoire. Est finie. Manifeste la grandeur. En appeler à elle.

Ignorance. Asile. Vaut souvent mieux et rend plus heureux que le savoir.

Intellect. Pèse tout à l’aune de l’intelligence, au détriment de la vie et de l’intuition. On est toujours trop intellectuel. Il n’y a qu’à d’ailleurs regarder ceux qu’on nomme ainsi. Ils ne savent pas vivre, ni penser, car ils n’ont pas de corps.

Jugement. Acte du juge, activité judiciaire, qui trie, partage et condamne. Instrument du pouvoir, accompli au nom des concepts.

Logique. Sans cœur. Ou elle est mathématique, et inaccessible aux philosophes qui n’y entendent rien. Ou elle est simplette, bonne pour les bébés, qui l’ont déjà. Dans les deux cas, elle est inutile. Pire, elle fait régner une véritable police de la pensée.

Mathématiques. Les révérer. Tellement plus profondes que la logique ! Rares sont les philosophes qui les comprennent. Heureusement il y a Platon, Descartes, Leibniz, et Badiou.

Nécessité. Loi d’airain, déterminisme. S’oppose à la contingence, à la liberté. Toujours lui préférer cette dernière.

Norme. Instrument d’oppression. Nous impose ses règles, ses lois, ses contraintes.

Pensée. Heidegger nous a dit comment le faire : il faut s’ouvrir à l’Être. Nietzsche aussi : on ne peut penser sans un corps.

Pragmatique. Adapté à l’action, à ce qui est pratique, utile à la vie et à la société. Souple, contre les principes rigides. Toujours à préférer à ce qui est théorique, qui ne sert à rien.

Principes. On est mieux sans qu’avec. Toujours préférer être un homme à paradoxes plutôt qu’un homme à principes. De toutes façons que fondent-ils ? Voir « Fondement ».

Progrès. On ne l’arrête ps. Nous impose ses normes, nous tyrannise avec la technique – nous arraisonne. Il n’y en a pas. Rien ne change. Tout était mieux avant.

Raison. Toujours froide, rigide et frigide, universelle. Empêche toute émotion, exclut toute passion. Totalitaire, fasciste, sectaire, intolérante. Bon sens. Faculté universelle. Tout le monde l’a et l’exerce. Pourquoi s’en targuer ?

Raisons. Le cœur a les siennes, que la raison ne connaît pas. Celle du plus fort est toujours la meilleure. L’espace des raisons, c’est comme le cercle de craie caucasien : une fois qu’on y est entré, plus moyen d’en sortir.

Raisonnement. Pure ratiocination. « Papa veut que je raisonne, comme une grande personne. Moi je dis que les bonbons valent mieux que la raison. » Les paranoïaques et les bureaucrates le pratiquent mais la vraie pensée s’en affranchit. « Le raisonnement en bannit la raison. »

Rationnel. Propriété de l’homme, selon Aristote. Mais l’est-il ? A-t-on besoin de l’être ? On l’est trop.

Rationalisme. Toujours étroit, étriqué. Veut de la raison partout, tout planifier, rendre tout certain. Doctrine impuissante et vaine.

Réel. On ne sait pas ce que c’est. Revient toujours à la même place. Autant l’appeler imaginaire. Il n’y en a pas.

Relatif. Tout est relatif, dépend des circonstances et du contexte – voir « Contexte ».

Savoir. Que sait-on ? Pas grand-chose. Et par quels critères ? Ceux qui prétendent savoir parlent toujours au nom du pouvoir et pour affermir leur domination et leur contrainte. Le savoir est toujours mouvant, contextuel. Il passe de main en main. Est toujours l’instrument de la tyrannie. S’acquiert tout seul. Opprime les enfants à l’école, les patients à l’hôpital, les citoyens face aux experts. Tout le monde sachant, pourquoi y aurait-il des gens qui savent plus que d’autres ? À la connaissance, qui demande la vérité et la vérification et qui est monotone, opposer les savoirs, pluriels, libres, créatifs.

Sceptique. Il faut l’être, car on n’a aucune certitude – voir « Certitude ». Il ne faut pas l’être trop, car il faut bien vivre, on ne peut pas tout le temps s’abstenir de juger et d’agir.

Science. Sans conscience, elle n’est que ruine de l’âme. Bien plus amie de la religion qu’on ne le croit.

Tout fait. Se détourner de ce qui est tout fait et donné : idées, concepts, théories. Lui préférer ce qui est construit. On doit pouvoir évoluer, changer, professer – voir « Dynamique ».

Universel. Toujours contre le particulier, oppressant. L’universel est tout fait. L’universel, il faut le faire. La raison cherche l’universel, contre la différence.

Vérité.Toujours bonne à dire. S’en méfier. Souvent préférable de la cacher et de mentir. Tous ceux qui s’en réclament ne la cherchent pas toujours, et même souvent la trahissent. Idéal creux et pompeux, brandi par ceux qui ont une conception obsolète de la science. Ne se réduit à pas grand-chose : quelle différence entre affirmer une chose et affirmer qu’elle est vraie ? Est toujours relative et particulière. Ceux qui se réclament d’une vérité universelle ne font que cacher leur volonté de puissance.

Vie. La seule vraie valeur, le seul vrai critère de vérité.

Wittgenstein. « Une régression de la philosophie, un système de terreur, la pauvreté instaurée en grandeur. » (Deleuze)

Extrait inédit du Manuel rationaliste de survie, de Pascal Engel, qui vient de paraître aux éditions Agone.