L’approbation des plateaux-télé et le silence poli donnent quelques éléments de réponses à la première question. Quant à la seconde, il est sans doute encore trop tôt pour en prendre la mesure, mais on ne peut que supposer le venin bien là. Et comment ne pas comprendre ? comment rassurer les enseignants qui envisagent désormais la possibilité d’être égorgés aux abords de leur établissement scolaire ? La situation est d’une brutalité inédite et n’autorise aucun déni, aucun rictus moqueur, aucun mépris. La peur est la pire conseillère, certes, mais on la contrôle rarement.

On ne pouvait rien attendre, pour la soulager, d’un gouvernement et de ses rouages qui nous ont habitués depuis bien longtemps à brandir la seule réponse répressive en guise de protection. On a beau expliquer par tous les bouts que cela ne sert à rien, il faut sans doute déduire des réaction de l’État macronien que la disparition de la peur n’est pas au programme. Communiquer à coup de vocabulaire guerrier, d’« ennemi intérieur » et d’« inflexibilité » reste la marque du virilisme dont l’autorité aime se parer pour compenser l'illégitimité de son action. Dont acte, ne feignons pas l’étonnement.

C’est aussi pour cela que la directive a été immédiatement donnée de faire remonter au parquet les incidents lors de la minute de silence en hommage à Samuel Paty. Et la chaîne d’obéissance a fait le reste 1.

Peut-on en vouloir à un enseignant d’avoir signalé un élève dont les propos ont réveillé sa peur ? Non. Peut-on interroger la transmission immédiate du signalement à la police par la direction académique ? Sans aucun doute. Et même il faut le faire de façon urgente. Surtout à l’aune de ce que nous savons du contexte répressif et raciste actuel.

Le recours immédiat à la police et à la justice pour des propos d’élèves tenus en cours est le signe supplémentaire d’un dysfonctionnement de la chaîne éducative, laquelle doit s’appuyer sur le collectif avant toute décision, surtout d’une telle gravité. Un enseignant n’est pas un auxiliaire de la police.

Le code de l’éducation consacre une partie aux instances disciplinaires. On peut certes y voir le symptôme d’une institution répressive comme aiment à le brandir certains. Mais on peut surtout les envisager comme des barrières de protection avant toute procédure pénale et rappeler qu’il y a une réflexion éducative à mener sur la nature de la sanction.

Ces instances, la commission éducative, le conseil de discipline, comportent des membres élus par la communauté éducative, un représentant légal de l’enfant et, quand c’est possible, un ou une représentante du corps médico-social. Cette discussion collective est un moment de prise de distance pour tout le monde, par la connaissance du dossier de l’élève et, souvent, elle débouche sur la décision d’une réparation qu’on estime utile sur le plan éducatif. Toutes les décisions ne sont certes pas bonnes, et encore moins efficaces, mais une chose est sûre : toutes valent mieux que des heures passées dans un commissariat.

Car les métiers de l’enseignement reposent sur l’accompagnement des élèves, de tous les élèves, jusqu’au bout de ce qu’il nous est possible de faire collectivement. L’ordre de signaler un élève au parquet est donc à interpréter comme une nouvelle tentative de court-circuiter le collectif éducatif. De ça aussi le corps enseignant a désormais l’habitude. Le renforcement de la verticalité dans l’institution, la distance de plus en plus encouragée entre la direction et les équipes, la suppression des moments de concertation, la numérisation de toute sociabilité, tout cela sape à grands pas l’un des fondements du métier qui, jamais, ne peut s’exercer seul.

La peur attisée par l’assassinat de Samuel Paty l’est aussi par l’isolement qu'encourage ce fonctionnement institutionnel. Le piège est là : se laisser convaincre que l’appel à la police soulagera le sentiment de solitude.

En réalité, l’urgence n’est pas de céder à la tentation de la répression policière des élèves au mépris des convictions éducatives, elle est de retisser du collectif, entre enseignants, dans les établissements et ailleurs.

Il faut remettre en marche la chaîne éducative, exiger pour cela du temps, des moyens, du personnel médico-social quotidiennement dans tous les établissements de France et plus encore dans les quartiers populaires, interpeller également sur l’urgence d’en finir avec ces politiques d’atomisation qui souffle sur les braises de la peur et risque bientôt, non seulement de saper notre relation pédagogique avec les élèves, mais aussi de détourner les candidats au métier d’enseignant.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue sous le titre « Conjurer la peur par le collectif », sur Médiapart, le 8 novembre 2020

De la même autrice, dernier livre paru : École (Anamosa, coll. «  Le mot est faible », 2019), à paraître : École publique et émancipation sociale (Agone, 2021).

Note

1. Une enquête sur la mise en cause pour « apologie du terrorisme et menaces de mort » des quatre enfants de la cité des Contamines (Albertville, Savoie) laisse penser à une interprétation alarmiste du signalement par le directeur académique des services de l’éducation nationale (Dasen) ; et conclut sur « un emballement hors contrôle de l’administration, avec des déclarations confuses du procureur de Chambéry » – lire François Bonnet, « Apologie du terrorisme : les familles d’Albertville disent leur stupéfaction », Médiapart, 9 novembre 2020. [ndlr]