Dans une lettre du 2 décembre 1946, Macdonald rapporte à Orwell que, selon les intellectuels antistaliniens de sa connaissance, la parabole de La Ferme des animaux signifie que les révolutions finissent toujours mal pour les opprimés : « À bas la révolution et vive le statu quo. » Selon sa propre interprétation, le livre s’applique seulement à la Russie et n’avance pas de thèse plus générale sur la philosophie de la révolution : « Beaucoup de gens de gauche que je connais ont émis cette critique indépendamment les uns des autres, et cela m’a d’autant plus impressionné que rien de tel ne m’est venu à l’esprit quand j’ai lu le livre, et que cette idée ne me semble pas correcte. »

À propos de votre question sur La Ferme des animaux. Bien sûr, j’ai conçu ce livre en premier lieu comme une satire sur la révolution russe. Mais, dans mon esprit, il avait une application plus large dans la mesure où je voulais montrer que cette sorte de révolution (une révolution violente menée comme une conspiration par des gens qui n’ont pas conscience d’être affamés de pouvoir) ne peut conduire qu’à un changement de maîtres. La morale, selon moi, est que les révolutions n’engendrent une amélioration radicale que si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. Le tournant du récit, c’est le moment où les cochons gardent pour eux le lait et les pommes (Kronstadt 1). Si les autres animaux avaient eu alors la bonne idée d’y mettre le holà, tout se serait bien passé. Si les gens croient que je défends le statu quo, c’est, je pense, parce qu’ils sont devenus pessimistes et qu’ils admettent à l’avance que la seule alternative est entre la dictature et le capitalisme de laisser-faire. Dans le cas des trotskistes s’ajoute une complication particulière : ils se sentent responsables de ce qui s’est passé en URSS jusqu’en 1926 environ, et ils doivent faire l’hypothèse qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à partir de cette date. Je pense au contraire que le processus tout entier pouvait être prédit – et il a été prédit par un petit nombre de gens, Bertrand Russell par exemple – à partir de la nature même du parti bolchevique. J’ai simplement essayé de dire : « Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante, ça n’existe pas. »

Six semaines après la parution de 1984 aux États-Unis en juin 1949, la New York Review of Books comptabilise déjà soixante recensions, presque toutes louangeuses. Mais, dans un pays alors en pleine guerre froide, le livre est parfois lu comme une critique du socialisme ; et certains militants s’interrogent sur les intentions de l’auteur : ainsi, les dirigeants du syndicat United Automobile Workers (UAW), à qui Orwell envoie une mise au point :

Mon roman récent, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le parti travailliste britannique (dont je suis un sympathisant) mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont déjà été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera nécessairement, mais je crois (compte tenu, bien entendu, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver. Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout.

George Orwell

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984 (dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis
 » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Note

1. En 1921 à Kronstadt, une garnison de la marine russe en mer Baltique, des militants révolutionnaires, notamment anarchistes, mènent une révolte contre la dictature exclusive du parti bolchevique, qui est brutalement réprimée sur ordre de Lénine et de Trotski.