L’université est aussi montrée du doigt comme un terreau d’idéologies mortifères : théories intersectionnelles, décoloniales, etc., tout y passe, dans une cacophonie où rivalisent la mauvaise foi, l’ignorance, l’incurie. Et un tapis rouge est déroulé à l’extrême-droite qui s’en sort renforcée alors que ses affinités avec les réseaux de l’islamisme radical ont été très largement démontrés. De même, les relations commerciales du gouvernement français avec les pétromonarchies qui financent le terrorisme international ne semblent pas gêner les ténors de ce petit monde qui se sont improvisés en inquisiteurs.

Au milieu de tout cela, enseignantes et enseignants peinent à faire valoir leur droit au deuil et à la reconnaissance. En guise de gratifications, on les propulse aux rangs de hussards ou héros de la nation sans rien leur avoir demandé ni surtout qu’aucun de leurs besoins ne soient même examinées : amélioration des conditions de travail, sécurité, formation. 

Ni hussards, ni héroïnes de la nation, beaucoup d’entre nous ont choisi ce métier pour des raisons plus ordinaires et non moins admirables : l’intérêt pour les enfants et les adolescents, le souci de la transmission et la saveur des savoirs, la croyance en une mission publique d’éducation pour plus de justice sociale. À celles et ceux qui nous accusent de porter des œillères sur la montée du fanatisme religieux dans les écoles, nous ne pouvons que répondre ceci : le pari de l’éducabilité de tous les enfants repose sur le droit à l’éducation et, s’il est un lieu où la raison peut finir par l’emporter sur les basculements obscurantistes, c’est bien l’École.

C’est ce même pari qui sans doute animait Samuel Paty, notamment lors de sa séance sur la liberté d’expression. Et c’est dans cet esprit que nous devons poursuivre notre travail. Il ne s’agit pas de nier le danger qui pèse sur le corps enseignant mais de réaffirmer les fondements de notre métier et de protester contre ses instrumentalisations politiques qui peuvent mener à la catastrophe. Au nom de quelle légitimité et motivé par quelle haine la vindicte a-t-elle été lancée puis relayée ? Que dit cet acharnement du lien entre une société et son École ?

Ce n’est pas la première fois que le travail des enseignants est voué aux gémonies sur les réseaux sociaux. On ne le dira jamais assez : une page de cahier ne dit pas la réalité de la classe et encore moins celle d’une relation pédagogique qui se construit sur le temps long. Une fois le temps de la colère passé, il sera nécessaire de réfléchir à de nouvelles modalités d’alliances entre la société civile et l’École qui ne dépossède plus les enseignants de leur expertise professionnelle. Cela passe aussi par le retour de leur liberté de parole. Trop de collègues aujourd’hui se taisent par peur des représailles, et on les comprend, le risque est réel depuis plusieurs années. La démocratie s’en porterait beaucoup mieux, le débat public également.

Il nous faudra également faire la lumière sur le traitement institutionnel de cette affaire tant la chaîne de confiance paraît aujourd’hui brisée entre les enseignants et leur hiérarchie. Il ne suffit pas de phrases creuses de déclarations d’amour. Et personne ne réclame de paternalisme infantilisant. Mais de trop nombreux membres du corps enseignants témoignent d’humiliations, de manque de soutien, et de mépris. Il est temps de prendre à bras le corps cette question. Un établissement scolaire est un lieu de travail où la dimension pédagogique doit primer sur le reste. L’injonction à l’efficacité et à la rentabilité n’est pas notre univers. La pédagogie ne s’évalue ni dans les médias, ni avec une calculette.

La pédagogie ne s’improvise pas non plus, et les enseignants sont de plus en plus en prise avec des questions socialement vives et lourdes sur lesquelles la formation se réduit à peau de chagrin. Dès la fin des années 1990, l’enseignement du fait religieux était devenu une priorité ministérielle donnant lieu à des formations de plusieurs jours. On y réfléchissait aux manières de dissocier l’approche rationnelle des croyances religieuses. On y débattait de situations concrètes de classe. Aujourd’hui, la laïcité se célèbre dans les classes mais ne s’accompagne d’aucun véritable dispositif de formation incluant les expériences et expertises enseignantes. Le programme d’enseignement moral et civique élaboré en 2015 pour le primaire et le collège portait cette philosophie là aussi avant d’être dénaturé en 2018 : faire résonner les pratiques et les normes, prendre le temps de la discussion et des débats, dans la bienveillance et l’écoute.

En attendant que toutes ces questions soient sérieusement remises en débat, et parce que beaucoup d’entre nous sont entrés dans la maison pour ça et ne savent pas faire autrement, nous continuerons de faire l’inventaire de ces petits bonheurs arrachés à certaines situations sociales de plus en plus alarmantes. En œuvrant modestement pour une école commune et émancipatrice, aussi comme un hommage au travail et aux valeurs de notre collègue défunt sans souffler sur les braises de la guerre civile.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue le 19 octobre sur AOC.

Sur le même thème, voir l’entretien de l’autrice dans Regards ; son dernier livre paru, École (Anamosa, 2019), et à paraître, École publique et émancipation sociale (Agone, août 2021).