À S. Moos, 16 novembre 1943

J’espère que vous me pardonnerez d’avoir mis si longtemps avant de commenter votre manuscrit et de vous le renvoyer, mais j’ai été en assez mauvaise santé ces dernières semaines et je suis également très occupé, comme vous pouvez sans doute l’imaginer.

Je trouve ce que vous dites très intéressant, mais j’ai deux critiques de nature générale à vous faire. La première est que vous vous préoccupez un peu trop, je pense, du « quoi » à l’exclusion du « comment ».

Il est relativement facile de discerner les maux de la société industrialisée moderne et, en allant un peu plus loin, de voir les insuffisances des solutions avancées par les socialistes, etc. Les vrais problèmes commencent lorsqu’on veut communiquer ces idées à un public suffisamment large pour espérer effectuer un changement réel des tendances de la société.

Il nous faut certainement décider quel type de monde nous voulons, mais je suggère que le plus grand problème auquel sont confrontés les intellectuels aujourd’hui est la conquête du pouvoir. Vous parlez de former une « nouvelle élite » (ce qui, je crois, doit être fait, bien que j’aie tendance à reculer devant cette idée). Mais comment peut-on commencer à former cette élite, comment peut-on faire ce genre de choses à l’intérieur de l’État moderne et puissant qui est contrôlé par des gens dont l’intérêt est d’empêcher cela – c’est là une autre question. Si vous avez été témoin un tant soit peu des innombrables tentatives faites au cours des vingt dernières années pour lancer de nouveaux partis politiques, vous comprendrez ce dont je veux parler.

Deuxièmement, je pense que vous surestimez le danger d’un « Meilleur des mondes » – c’est-à-dire d’une civilisation complètement et vulgairement fondée sur l’hédonisme. Je dirais que ce type de danger est derrière nous, et que le danger qui nous guette est celui d’un monde tout à fait différent, un État centralisé esclavagiste, dirigé par une petite clique qui est en fait la nouvelle classe dirigeante, bien qu’elle puisse être adoptive plutôt qu’héréditaire. Un tel État ne serait pas hédoniste, au contraire, sa dynamique proviendrait d’une sorte de nationalisme fanatique et d’un culte de la personnalité qui seraient maintenus littéralement par une guerre continue, son niveau de vie serait probablement très bas. Je ne pense pas que nous verrons de nouveau le chômage de masse, sinon du fait de mauvais ajustements temporaires ; je pense que nous sommes confrontés au bien plus grand danger que sont les travaux forcés et un véritable esclavage. Et, pour le moment, je ne vois rien qui puisse nous protéger de cela sinon (a) la lassitude de la guerre et le dégoût de l’autoritarisme qui suivront peut-être cette guerre, et (b) la survie des valeurs démocratiques dans l’intelligentsia.

J’ignore si ces brefs commentaires peuvent vous être d’une quelconque utilité. Ils valent sans doute la peine qu'on y réfléchisse. Je dirais que Faber ou un éditeur de ce genre pourrait publier votre manuscrit sous forme de pamphlet – en tout cas, cela vaut la peine d’essayer. Mais il faudrait que vous nettoyiez un peu l’anglais (plutôt contourné et avec parfois un air étranger) et fassiez dactylographier le manuscrit une fois de plus avant de le soumettre.

Une fois encore, veuillez excuser mon retard.

Sincèrement vôtre
Geo. Orwell

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984 (dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis
 » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).