On dit que nous sommes dans la « société de la connaissance », bien que manifestement tout le monde n’y ait pas accès. On parle aussi de droit au savoir, bien que tout le monde ne puisse pas l’exercer. Mais qu’est-ce que le savoir et pourquoi nous importe-t-il ?

Platon a donné la définition canonique : le savoir, c’est l’opinion vraie accompagnée de raison. On peut bien avoir des croyances vraies, mais si on les obtient par hasard et si l’on est incapable de les justifier, on ne sait pas. Le savoir n’existe et n’a de valeur que s’il est enraciné dans l’esprit et permet d’acquérir d’autres savoirs. C’est ce qu’on appelle apprentissage et éducation. Si ces conditions ne sont pas remplies, la vertu de savoir se transforme en vice intellectuel.

Il y a trois grands vices cognitifs : le snobisme, le plagiat et la sottise. Le snobisme, c’est le fait de priser une opinion parce que des gens « importants » l’ont. Le snob, comme disait Karl Kraus, n’est jamais sûr : ce qu’il loue peut être bon. Le plagiat, c’est le fait de voler le travail intellectuel d’autrui en s’appropriant des vérités qu’on n’a pas pensées par soi-même. La sottise n’est pas l’imbécillité ou le manque d’intelligence : c’est le fait de n’avoir cure de la vérité et du savoir. Selon l’expression du philosophe Harry Frankfurt, c’est « l’art de dire des conneries » sans se soucier des conséquences et de la valeur de la vérité.

Cette conception classique de la connaissance est celle des Lumières et c’est aussi celle de l’idéal humboldtien de l’université. On y cultive le savoir par la recherche et par l’enseignement en apprenant à acquérir non pas des croyances mais à donner des raisons et à les critiquer.

Mais cette conception est battue en brèche. De plus en plus, on appelle « connaissance » de simples opinions vraies ou des « informations », comme l’indiquent des termes tels que « gestion des connaissances » ou « traitement des connaissances ». Une conception light du savoir selon laquelle il suffit que de l’information « circule » tend ainsi de plus en plus à se substituer à la conception classique. Le fait que les technologies de la communication favorisent, d’une manière jusque-là inédite, la diffusion massive de ce « savoir » y est pour beaucoup.

Le plagiat, la sottise et le snobisme atteignent des degrés jamais atteints. La confusion entre le savoir light et l’éducation atteint son comble quand des universités comme Stanford et Harvard consacrent des millions de dollars à la mise en place d’enseignements par ordinateur, avec évaluation électronique par logiciels et par « externalisation ouverte [crowdsourcing] ».

Mais même si on peut admettre qu’un ensemble de podcasts soit l’équivalent électronique du manuel de jadis, ce n’est pas l’équivalent d’un enseignant. La relation directe de l’enseignant et de l’étudiant n’est pas un simple flux d’informations, même calibrées agréablement : elle suppose des idées et un échange d’arguments, qui se fait dans le tête-à-tête ou la classe. Dans les disciplines des humanités, c’est encore plus vrai qu’ailleurs, bien qu’il soit absurde de supposer que cela dût être moins vrai dans les sciences.

De Socrate à Confucius, de Laplace à Einstein, et d’Aristote à Schrödinger, on n’a jamais fait mieux, et on aura beau récréer, comme on l’a fait avec des vedettes décédées chantant sur des scènes vides, Kant ou Feynman en hologrammes, cela ne remplacera pas une bonne discussion in vivo avec un philosophe kantien ou un physicien.

De telles discussions ne seront-elles pas réservées à de toutes petites élites choisies alors que les masses podcasteront, tout comme les bons restaurants sont réservés aux happy few ? On aura beau nous dire qu’on peut faire des podcasts académiques qui soient meilleurs que leur équivalent culinaire en fast-food, ce ne serait pas, on en conviendra, le but des apôtres du droit universel au savoir.

Aucune technologie n’est en elle-même bonne ou mauvaise : c’est l’usage qu’on en fait qui est bon ou mauvais ; et il n’y a aucune raison de penser qu’il n’y ait pas de très bons usages de ces techniques, que la plupart des enseignants intègrent de manière créative sans renoncer à la conception classique du savoir. Mais beaucoup pensent au contraire qu’il nous faut renoncer à cette conception et qu’il n’y a pas autre chose à faire qu’à constater sa ruine. Que le savoir soit devenu, même chez les scientifiques, l’opinion, que les réseaux et les hits sur Google deviennent plus importants que l’activité de critique et de discussion semblent à beaucoup d’excellentes choses. On nous enjoint de renoncer aux idéaux classiques étriqués et ennuyeux de rationalité et de vérité : T’es plus dans l’coup, papa !

Le philosophe français Michel Serres s’est fait depuis bien longtemps le prophète de ces mutations. Dans son œuvre prolifique, de la philosophie de Leibniz vue comme un réseau aux nouvelles technologies, en passant par ­Lucrèce comme théoricien de l’information, Jules Verne thermodynamicien, Carpaccio comme artiste du codage et Hergé comme philosophe de la communication, il a placé la circulation de l’opinion au cœur du savoir. Pour lui la conception light est une Bonne Chose. Son œuvre est un véritable florilège des lieux communs postmodernes. Chacun de ses livres nous annonce une catastrophe potentielle que tel le progrès scientifique pourrait produire, pour finalement nous apporter la Bonne Nouvelle que ces catastrophes n’auront pas lieu, parce que les humains s’adaptent.

Vive l’homme nouveau, la « petite poucette » et le cyber-étudiant (ou professeur) plagiaire ! Vive l’incompétence, le papillonnage, l’inconstance, la dispersion et le chaos qui sont à l’image des révolutions de l’information, du moment que cela nous fait plaisir et que cela suscite en nous des émotions. Fini les professeurs et les étudiants : « Nous sommes, nous dit-il, sept milliards d’épistémologues. » (Les 20 % d’analphabètes qu’il y a dans le monde et les millions d’enfants qui n’ont pas accès à une salle de classe apprécieront.)

Les livres de Serres sont écrits dans le style light et métaphorique qui convient à la philosophie littéraire. Seuls des pisse-froid comme Jacques Bouveresse peuvent dire qu’ils contiennent de nombreuses sottises – comme celle qui consiste à parler d’un « principe de Gödel-Debray » comparant de manière absurde les systèmes sociaux aux formalismes logico-mathématiques.

Que les universités comme celle de Genève préfèrent accompagner, en les maîtrisant, les mutations dans la diffusion du savoir, plutôt que de les subir, est parfaitement normal. Mais qu’elles décident de décerner un doctorat honoris causa à un penseur comme Michel Serres, est plus étonnant. L’idéal humboldtien y serait-il mort ?

Pascal Engel

Parution initiale le 17 septembre 2012 dans Le Temps

Du même auteur, Manuel rationaliste de survie, vient de paraître aux éditions Agone.