Le « séparatisme » est une de ces notions-guimauves comme on en trouve en abondance dans le lexique de toute idéologie et dont l’appellation malléable, une fois mise en circulation dans le débat public, permet d’être étirée dans tous les sens, accroissant la confusion des idées et conduisant sournoisement le public au sentiment qu’il faut mettre hors jeu ceux qui ne veulent pas jouer le jeu qu’on leur impose.

Accuser quelqu’un de séparatisme est, au mieux une idiotie, au pire une infamie.

Une idiotie parce que séparer et unir étant les opérations fondamentales de la pensée logique et rationnelle, du seul fait que nous nous servons de notre entendement, quel que soit le sujet sur lequel il s’exerce, nous devons nous livrer à un travail intellectuel qui consiste, d’une part, à analyser la réalité (c’est-à-dire à distinguer les parties d’un tout, à séparer et décomposer l’objet empirique considéré) ; et, d’autre part et indissociablement, à synthétiser (c’est-à-dire à réunir, rassembler, recomposer l’objet perçu concrètement en un objet conçu abstraitement).

L’analyse cherche les différences, les oppositions, les exclusivités, l’unique ; la synthèse cherche les ressemblances, les ensembles, le commun. L’analyse s’efforce de cerner exactement les choses pour ne pas les confondre ; la synthèse cherche à les regrouper selon des critères communs plus précis. Supprimez une des deux opérations et vous cessez de penser, vous devenez stupide, votre esprit ne tourne plus que sur la moitié de ses cylindres. Aucune des deux n’est plus nécessaire, ni plus noble, que l’autre. Les deux ensemble sont liées car elles ne sont que les deux dimensions d’un seul et même acte de l’esprit : la réflexion. Séparer pour unir, telle est la marche de l’esprit.

Il faut transposer cela au fonctionnement de nos institutions. La santé de la démocratie en dépend.

À trop insister sur ce qui fait le propre de chacun (individu ou groupe), ses propriétés distinctives, on perd de vue la commune humanité, tout ce qui fait que des individus sont aussi des semblables et des frères. On se noie dans l’individualisme, l’égotisme, le particularisme, et au bout du compte, la ségrégation.

À surestimer outre mesure les propriétés communes, on tombe dans le totalitarisme, l’unanimisme, l’intolérance et l’oppression. Les deux excès se rejoignent dans leurs effets extrêmes et également insupportables : l’impossibilité de vivre ensemble et la volonté d’exclure.

Voilà ce que recouvrent les discours comme celui qui se développe depuis quelque temps, porté par des politiciens qui se prennent pour des femmes et des hommes d’État, et qui, pour accéder au pouvoir ou le conserver vendraient leur âme au diable, au mépris de tout devoir authentiquement démocratique car la démocratie, on le sait bien depuis les Lumières, implique un équilibre fragile entre des postulations et des besoins divers et souvent contradictoires.

La bonne mesure est difficile à trouver entre l’excès et le défaut en toutes choses. Or il y a belle lurette que le capitalisme a perdu toute capacité de contrôler sa pente démesurée à l’accumulation du profit. Il lui faut sans cesse trouver de nouveaux marchés pour de nouveaux produits pour de nouveaux consommateurs, pour de nouveaux investissements générateurs de nouveaux profits, sans règle et sans limite, et les politiques mises en œuvre, du moins dans les démocraties parlementaires, ont de plus en plus de mal à masquer, derrière l’écran du débat rituel entre « représentants du peuple », la dictature toujours plus pesante des intérêts de la Finance, du Commerce et de l’Industrie, à la fois opposés et conjugués dans le culte monothéiste de l’Argent-Dieu.

Dans ces conditions, les velléités de secouer le joug du Capital se font partout plus vives et plus violentes, et les gouvernements des pays « démocratiques » essaient de contenir ces sursauts toujours dangereux, par tous les moyens.

D’abord par la répression brutale et meurtrière, au nom de la loi et de l’ordre républicains. Ensuite par la propagande visant à discréditer toute opposition, en la qualifiant de « séparatiste ».

Le procédé est vieux comme la lutte des classes, avec des variantes selon les époques : après les journées de juin 1848 ou la Commune de Paris en 1870, la bourgeoisie française se félicitait de pouvoir expédier aux colonies, par bateaux entiers, les révoltés de la misère, leurs familles et tous les mal-pensants qui avaient le mauvais goût de s’insurger contre la tyrannie de l’argent.

Aujourd’hui, on n’a plus de colonies pour y déporter les gens. Ça complique un peu les choses. Seuls les milliardaires trouvent des paradis fiscaux pour les accueillir. S’installer à l’étranger, quand on est riche, cela ne s’appelle pas « séparatisme », mais « optimisation fiscale » ! Les pauvres, personne n’en veut nulle part, même pas à Lesbos ou à Lampedusa !

C’est comme pour la quadrature du cercle, on ne voit pas l’ombre d’un commencement de solution… ou plutôt si, on commence à en entrevoir une, par le biais inattendu de la révolution écologique, la vraie, pas celle, risible, des petits-bourgeois d’EELV. La vraie révolution sera(it) que tous les « séparatistes » cessent de faire république commune au bénéfice du Capital, parce qu’il n’y a plus aucun moyen de se faire rendre justice ni de faire entendre raison, dans un débat parlementaire totalement perverti, à ceux que le capitalisme a attachés à son service et qui tiennent l’État.

Mais alors il faut qu’il soit bien clair : les « séparatistes » sont ceux qui ont confisqué la République et en ont fait leur jardin privé, et non pas ceux qui en ont été exclus et dont on aimerait se débarrasser.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en octobre 2020.

Du même auteur, vient de paraître, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.