Aussi précis et fouillé que soit un argumentaire, il ne suffit pas à ébranler toute les convictions. Chez certains, la critique de la critique s’attache aux reproches sur la forme qu’elle prend (dont on peut se demander si elle ne peut avoir pour fonction d’éviter la remise en cause du fond) ; chez d’autres, elle est l’occasion de persévérer dans ses préjugés ; ou plutôt, plus constructif, de rappeler des oublis 1.

Soixante-dix ans après la mort d’Orwell, sur les deux faces de la même monnaie, deux familles politiques perpétuent de concert la propagande de guerre froide : d’un côté les néoconservateurs, de Finkielkraut à Polony (sauce Michéa), l’enrôlent à contre-emploi, gommant ce qui les dérange et montant en épingle ce qui les arrange ; de l’autre, pour échapper à ses critiques, les communistes staliniens continuent à ne pas le lire et gobent tout ce qui leur permet de le vouer aux gémonies (sur le modèle de lhistorienne Annie Lacroix-Riz 2).

En 1984, dans son magistral petit livre sur Orwell, Simon Leys écrit : « La lutte antitotalitaire d’Orwell ne fut pas que le corollaire de sa conviction socialiste : il pensait en effet que seule la défaite du totalitarisme pourrait assurer la victoire du socialisme. Cette attitude, constamment réaffirmée dans ses écrits, semble avoir curieusement échappé à nombre de ses admirateurs. Par exemple aux conservateurs qui, en Europe et en Amérique, sefforcent de le récupérer. […] On trouvera une des expressions les plus caractéristiques de cette tendance dans un article de Norman Podhoretz, « If Orwell were alive today (Harpers, janvier 1983). Cette annexion dOrwell par la nouvelle droite reflète moins le potentiel conservateur de sa pensée que la persistance stupidité dune gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, sest laissé scandaleusement confisquer lun de ses plus puissants écrivains. »

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« La vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre partisans de l’autorité et partisans de la liberté. »

     Lettre à Malcom Muggeride, 4 décembre 1948

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« La plupart d’entre nous restent persuadés qu’il n’y a de choix, y compris dans le domaine politique, qu’entre le bien et le mal, et que si une chose est nécessaire, elle est également juste. Nous devrions nous libérer d’une telle illusion, qui relève de l’enfantillage. En politique, il ne s’agit jamais que de choisir le moindre de deux maux, et il y a des situations auxquelles on ne peut trouver d’issue qu’en se comportant en forcené ou en dément. La guerre, par exemple, peut être nécessaire, mais elle n’est assurément ni juste ni raisonnable. Et les élections non plus ne sont pas précisément un spectacle agréable ou édifiant. Mais puisqu’il faut prendre parti dans ce genre de situation, […] il faut parvenir à maintenir inviolée une part de soi. »

     « Les écrivains et le Léviathan » (1948)

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« L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela “ferait le jeu de” telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement. […] Sous-jacent à cet argument, se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être “objectivement” réactionnaires. C’est une manœuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisée plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. Supprimer ou colorer la vérité semble si souvent un devoir positif ! Et cependant tout progrès authentique ne peut survenir que grâce à un accroissement de l’information, ce qui requiert une constante destruction des mythes.»

    À ma guise (juin 1944)

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À la duchesse d’Atholl (l’une des premières femmes à devenir ministre d’un gouvernement britannique) qui lui demandait d’intervenir à la League of European Freedom, Orwell déclina l’invitation en lui écrivant, le 15 novembre 1945 : « Il est certain que les propos tenus sur vos estrades sont plus véridiques que la propagande mensongère diffusée par la majorité de la presse, mais je ne peux m’associer à une organisation essentiellement conservatrice qui prétend défendre la démocratie en Europe mais ne trouve rien à dire sur l’impérialisme britannique. On ne peut, selon moi, dénoncer les crimes aujourd’hui commis en Pologne, en Yougoslavie, etc., sans dénoncer avec la même insistance la domination que la Grande-Bretagne impose à l’Inde. J’appartiens à la gauche et dois travailler en son sein, quelle que soit ma haine du totalitarisme russe et de son influence délétère sur notre pays. »

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« Seule une révolution serait de nature à libérer le génie propre du peuple anglais. Une révolution, cela ne veut pas dire des drapeaux rouges et de barricades dans les rues mais une refonte totale de l’exercice du pouvoir. Que ce changement s’effectue dans un bain de sang ou sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée dépend largement du lieu et de l’époque. Et révolution ne signifie pas non plus dictature d’une classe unique. Les gens qui, en Angleterre, ont conscience de la nécessité de profonds changements et sont aptes à les réaliser ne se recrutent pas dans une seule et unique classe sociale – même s’il est certain qu’il s’en trouve assez peu parmi ceux qui ont un revenu supérieur à deux mille livres par an.

 »   Ce qu’il faut, c’est une révolte ouverte et consciente des gens ordinaires contre les incapables, les privilèges de classe et la tyrannie des vieillards. Il ne s’agit pas prioritairement de changer le gouvernement. Les gouvernements anglais représentent, en gros, la volonté populaire, et si nous modifions les structures du pouvoir par le bas, nous aurons le type de gouvernement qu’il nous faut. Les ambassadeurs, généraux, fonctionnaires et administrateurs coloniaux séniles ou fascisants sont plus dangereux que des ministres qui doivent, eux, commettre leurs sottises au grand jour.

»    Dans tous les secteurs de la vie du pays, il nous faut nous battre contre les privilèges, contre l’idée qu’un demi-crétin sorti d’une public school est plus apte au commandement qu’un mécano intelligent. Même s’il se trouve en son sein des individus capables et honnêtes, nous devons mettre fin au règne de la classe possédante en tant que telle.

»    L’Angleterre doit arborer son vrai visage. L’Angleterre qui existe au-delà des apparences, l’Angleterre qui travaille dans les usines ou les salles de rédaction, qui pilote les avions ou manœuvre les sous-marins, cette Angleterre doit prendre en main son propre destin.

»   À court terme, la répartition équitable des sacrifices, le “communisme de guerre”, est plus importante que des changements économiques radicaux. Il est tout à fait nécessaire que l’industrie soit nationalisée, mais il est encore plus urgent que disparaissent des monstruosités comme les maîtres d’hôtel et les “rentes confortables”. Si la république espagnole a pu soutenir pendant deux ans et demi un combat terriblement inégal, c’est assurément parce qu’il n’y avait pas de disparités économiques trop criantes. Les gens ont énormément souffert, mais ils souffraient tous également. Quand le simple soldat n’avait plus une cigarette à fumer, le général n’en avait pas non plus. Si l’égalité des sacrifices était effective, le moral d’une nation comme l’Angleterre serait très certainement inébranlable.

»   Mais actuellement, nous n’avons d’autre recours que le patriotisme traditionnel, certes plus vivace en Angleterre que partout ailleurs, mais pas forcément inépuisable. Il y aura toujours, à un moment ou à un autre, quelqu’un pour dire : “Après tout, avec Hitler, les choses n’iraient pas plus mal pour moi.” Mais quelle réponse lui faire – je veux dire quelle réponse qu’il soit disposé à entendre – quand les simples soldats risquent leur vie pour deux shillings et demi par jour et que de grosses dames se déplacent en Rolls-Royce, en cajolant un pékinois ?

    Le Lion et la Licorne (1941)

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« Ce qui me terrifie dans les dictatures d’aujourd’hui, c’est qu’elles  constituent un phénomène totalement inédit. On ne saurait prévoir leur fin. Dans le passé, chaque tyrannie finissait, un jour ou l’autre, par être renversée, ou du moins par rencontrer des résistances, parce qu’ainsi le voulait la “nature humaine”, éprise comme il se doit, de liberté. Mais rien ne nous garanti que la “nature humaine” soit immuable. Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’hommes n’aspirant pas à la liberté,comme on peut créer une race de vaches sans cornes. L’Inquisition a échoué, mais l’inquisition n’avait pas à sa disposition les moyens de l’État moderne. Les médias, la censure, l’éducation standardisée et la police secrète ont tout changé. Le conditionnement des masses est une science née [au milieu du siècle dernier] et nous ignorons encore jusqu’où la porteront ses succès. »

Ce montage est issu pour l’essentiel de la lecture des Essais, articles et lettres d’Orwell (Ivréa & L’Encyclopédie des nuisances, 1995-2001), notamment guidée par celles de Jean-Jacques Rosat, Chroniques orwelliennes (Collège de France, « Philosophie de la connaissance », 2013) et de Simon Leys, Orwell ou Lhorreur du politique(Flammarion, 2014).

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984 (disponible en souscription) lire :
« Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes

1. Ainsi @RPGsquare06 signale le manque, entre autres défauts du personnage (absent de l’article parce qu’il n’est pas traité par Lacroix-Riz), de la question féministe chez Orwell, largement documentée par la revue Ballast, qui ouvre son dossier en précisant un point qui aurait pu nous servir d’exergue : « Les procès posthumes ne nous intéressent pas. Le présent se montre souvent bien arrogant lorsqu’il croit pouvoir distribuer ses mauvais points. » Fut également mentionné l’« oubli » de la première épouse de George Orwell (pseudonyme d’Eric Blair), Eileen Maud Blair (née O’Shaughnessy, 1905-1945), personnalité remarquable, dont on peut signaler que sa collaboration avec l’« impossible Eric » (comme le qualifiait la mère et la sœur de l’écrivain) commence sous le signe d’un esprit certain d’indépendance : le 6 juin 1936, à l’église de Wallington, la mariée « ne prononça pas exactement tous les vœux, omettant volontairement – et visiblement avec l’accord du vicaire – le vœu d’obéissance » ; esprit qui s’est affirmé tout au long de leur vie commune, y compris sur le front d’Aragon aux côtés du POUM dans la guerre d’Espagne : « Eileen s’opposait à George dans les petites choses comme les grandes et contenait les envolées dont il était coutumier » – pour tout savoir sur le rôle d’Eileen dans l’œuvre et la vie d’Orwell, lire Sylvia Topp, Eileen : The Making of Orwell, Unbound, 2019. (Sur les citations, resp. Stéphane Maltère, George Orwell, Gallimard-« Folio-Biographies », 2015, p. 189 ; Bernard Crick, George Orwell, Flammarion, 2008, p. 353.)

2. L’œuvre historique d’Annie Lacroix-Riz ne pose bien sûr aucun problème quant à son objet : réhabiliter la figure de Staline en « grand homme d’État » (selon ses propres termes) ; justifier la pertinence du pacte germano-soviétique du point de vue géopolitique et impérialiste (mais fallait-il pour autant que tous les militants communistes abandonnent la ligne du Front antifasciste pour la neutralité avec l’Allemagne nazie ?) ; nier la spécificité de la famine en Ukraine (1932-1933), ramenée par l’historienne à une « sérieuse disette » ; etc. Il est indispensable que toutes les opinions et idéologies s’expriment librement – ce qui, au demeurant, ne fut jamais possible dans le régime qu’elle exalte. Et si tout se passe comme si Annie Lacroix-Riz cherchait à entrer de son vivant au musée Grévin à titre de spécimen stalinien pré-1956, pourquoi pas ? Le seul problème est son usage des archives, sa conception de l’« administration de la preuve », comme disent les historiens : non seulement ses livres noient les lecteurs sous les codes d’archives et les listes d’ouvrages savants où l’effet de masse empêche de rien y comprendre tout en décourageant une éventuelle tentative de vérification ; mais quand on prend le temps, il arrive qu’on découvre un usage très sélectif des archives et dans l’accumulation des références un simple effet d’autorité académique.