Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois. L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé et suivi l’invention de la démocratie moderne et où les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte, derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. On ne veut surtout pas être traité en égaux par essence. On ne s’en accommode que faute de mieux. On préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers (ou des premières) de cordée ».

D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hits-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné. Si à cette structure de base de la personnalité façonnée par le moule capitaliste marchand on ajoute le fait que, dans ce type de société, le capital le plus valorisant, c’est l’argent, parce qu’il permet de se procurer toutes les autres marchandises, on est dès lors en mesure de comprendre l’essentiel de la pratique sociale, et plus spécialement d’analyser le comportement des différentes fractions de la classe moyenne, et même de prévoir, dans une certaine mesure, comment elles vont réagir dans d’autres situations.

Aussi n’est-il pas nécessaire d’être grand clerc en science politique pour savoir que tout le bavardage sur le thème de l’« autre monde », du « monde d’après » qui est censé succéder aux affres de l’épidémie, ne peut déboucher sur rien. Rien d’autre que la poursuite imperturbable du processus de la reproduction capitaliste qui engendre une crise après l’autre depuis des décennies.

Avec la mondialisation, le monde capitaliste a fini de s’abîmer dans une déréliction sans recours. Pour ces raisons que, d’une part, les élites dirigeantes de tous niveaux sont (sous couvert de simulacres électoraux) régulièrement cooptées en fonction de leur fidélité aux dogmes du néo-libéralisme économique et politique ; et sont devenues atones, obtuses et incapables de prendre la moindre mesure de fond contre un système qui les privilégie. Et qu’en fait, tout ce beau monde commence à soupçonner que même l’argent ne peut le sauver, bien au contraire, d’une faillite dont les racines plongent très au-delà de l’économie, dans une espèce de conscience confuse que toute la richesse du monde ne saurait compenser la pauvreté consubstantielle et irrémédiable sur le plan du sens, d’une existence indexée sur la seule puissance matérielle ;

Et que, d’autre part, les forces d’opposition sont émiettées, dépourvues de vision commune comme de radicalité et donc de force d’attraction ; qu’elles s’enfoncent toujours plus dans les remous de leur propre naufrage en s’accrochant comme elles peuvent à des bouts de sens, vestiges surnageant de leur patrimoine culturel englouti – l’Art, le Savoir, la Religion, le Sexe, tout ce qui leur paraît encore de nature à donner une raison d’être à un univers qui n’en a plus qu’une seule : l’Argent.

Et qu’enfin les petites classes moyennes et les classes populaires, abandonnées sans recours à la fantasmagorie publicitaire du marché et de la consommation distinctive, n’ont plus d’autre issue que de tomber dans tous les panneaux du « réformisme », vert ou non, et qu’elles y tombent d’autant plus volontiers qu’elles sont davantage imprégnées de l’hédonisme matérialiste grossier environnant et que, corrélativement, l’amélioration des salaires et du pouvoir d’achat semble être devenue, par la force des choses, leur revendication ultime, la seule que les petites gens puissent encore concevoir pour sortir de leur état d’abandon et de frustration. La charité, SVP !

Le monde capitaliste, même là où il n’est pas déchiré par les horreurs de la guerre militaire ou civile, est devenu affreusement, irrémédiablement triste, d’une tristesse qui s’empare de toutes les populations, même les plus privilégiées, dès qu’elles cessent de s’agiter, de courir, discourir et s’étourdir de toutes les façons. Nulle part on ne se sent aussi accablé que dans tous ces lieux et ces moments où on se croit tenu d’afficher une façade de joie et d’optimisme de principe pour éviter de s’avouer que le capitalisme a ratifié le triomphe total et définitif de la vacuité humaine, au point de ne même plus pouvoir tirer les conclusions les plus logiques des prémisses les plus évidentes, comme est en train de le confirmer, une fois de plus, l’incapacité des gouvernants et des gouvernés à tirer les enseignements d’une crise à répétition qui nous tue à petit feu.

C’est dire que les perspectives de changement sont pour le moment assez sombres. Et que nous sommes d’autant moins près d’atteindre la Terre promise que davantage de monde en est venu à la confondre avec un parc de loisirs, un genre de Disneyland tape-à-l’œil, où l’Ogre capitaliste aurait définitivement piégé le Petit Poucet et ses frères.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2020.

Du même auteur, dernier titre paru, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.