Pour commencer son chapitre, Hitchens choisit « une citation du livre de Paul Lashmar et James Oliver, Britain’s Secret Propaganda War, une histoire de l’IRD, le service de renseignements du Foreign Office, parce quelle est dénuée de la haine antiorwellienne qui entache tant d’autres variantes de la même histoire : “George Orwell, symbole d’une pensée de gauche : cette réputation a subi un coup peut-être fatal lorsqu’il a été révélé en 1996 qu’il avait activement coopéré avec l’IRD, fer de lance de la guerre froide, allant jusqu’à leur présenter sa propre liste noire recensant quatre-vingt-six ‘compagnons de route’ du parti communiste. Ainsi que le Daily Telegraph devait le noter, ‘pour certains, c’est comme si le héros de 1984, Winston Smith, avait collaboré de son plein gré à la police de la pensée’ 1.” Cette version des faits bénéficie d’une grande vogue. »

Après une mise au point qui n’ajoute rien à celles qu’on a données plus haut, Hitchens rappelle le contexte historique de la liste d’« intellectuels stalinisés » établie par Orwell – dont il juge que celui-ci manque aux « ouvrages consacrés au rôle supposé d’Orwell dans une “chasse aux sorcières” britannique ». À commencer par le Jour de l’an 1942, où, « dans un long article pour Partisan Review, il passe en revue les différentes nuances de défaitisme décelables chez les journalistes et intellectuels britanniques. D’un ton détaché, Orwell note les surprenantes alliances qui peuvent se nouer entre des tendances politiques opposées, et il analyse la tentation d’alignement des intellectuels sur le pouvoir étatique, en prenant l’exemple de la France occupée : “Vichy et les Allemands ont eu relativement peu de mal à maintenir en place une ‘culture française’ de façade. Beaucoup d’intellectuels étaient prêts à y donner la main et les Allemands n’ont pas hésité à les enrôler, même lorsqu’ils les jugeaient ‘décadents’. Actuellement, Drieu La Rochelle dirige La Nouvelle Revue française, Ezra Pound tempête contre les Juifs sur les ondes radio de Rome, et Céline, ou du moins ses livres, sont encensés à Paris. […] Si les Allemands s’emparaient de l’Angleterre, il se produirait quelque chose de comparable et je pense que je pourrais établir une liste, pour l’instant préliminaire, de ceux qui trahiraient.”

» N’oublions pas la date de ce texte. Il s’est écoulé peu de temps depuis la fin de l’alliance militaire entre l’Union soviétique et l’Allemagne – alliance bruyamment saluée par le parti communiste anglais, soit dit en passant – et, depuis l’époque où Radio Moscou dénonçait le blocus britannique de l’Allemagne nazie comme un acte de barbarie contre la population civile. En 1940, par la grâce du raisonnement dialectique, le parti communiste allemand avait déclaré que l’Empire britannique était pire que les projets avancés par le national-socialisme. Orwell, qui ne manquait pas de souligner ces faits, avait pris soin de définir les intellectuels capables de transférer leur allégeance d’un régime despotique à un autre avec une redoutable facilité. Dans le même ordre d’idées, il avait pu mesurer, en Espagne, à quel point la stratégie du parti communiste reposait sur la terreur des dénonciations anonymes, des dossiers secrets et de l’espionnage policier. […]

» Ce n’est pas seulement dans 1984 qu’Orwell exprime sa révulsion envers cette culture de la délation. Toute sa vie, il manifestera son hostilité à la censure et aux listes noires. Même lorsque le leader d’extrême droite Sir Oswald Mosley a été libéré de prison en pleine guerre mondiale – un geste de bienveillance amplement critiqué par de prétendus antifascistes –, il a déploré le spectacle de la gauche protestant contre l’application de l’habeas corpus. Il a également blâmé ceux qui s’opposaient à la levée de l’interdiction du Daily Worker, tout en soulignant que cette forme d’intolérance avait été inculquée à beaucoup, précisément, par le journal communiste… Enfin, en mai 1946, il écrit que le principal danger d’une scission prostalinienne dans le mouvement travailliste n’est “pas un gouvernement sous contrôle communiste, très improbable, mais un possible retour des conservateurs au pouvoir, ce qui à mon avis paraîtrait moins inquiétant aux Russes que la vue d’un gouvernement travailliste qui réussirait dans sa tâche”.

» Cette dernière phrase nous rapproche du vif du sujet. L’extrême gauche et la gauche officielle avaient conclu, chacune à sa façon, que le stalinisme n’était pas une version du socialisme mais sa négation. Orwell, qui avait vu les militants antistaliniens se faire massacrer par la police communiste en Catalogne, fut l’un des rares à dénoncer l’exécution des cadres sociaux-démocrates Ehrlich et Alter dans la Pologne stalinisée. […]

» On peut donc résumer ainsi la situation : à la fin des années 1940, Orwell [… estime] que la survie des valeurs démocratiques et socialistes est le véritable enjeu du combat contre Staline. Était-il possible de mener ce combat sans devenir le jouet des “forces de la réaction” ? Dans ses écrits comme dans ses actes, Orwell dépense beaucoup d’énergie pour atteindre cet objectif. Par exemple, il prend une part active dans l’élaboration et la diffusion, par le Comité de défense de la liberté, d’un appel qui s’oppose aux purges contre de prétendus extrémistes dans l’administration, qui dénonce les procédures de sélection secrète et qui réclame une stricte réglementation d’éventuelles sanctions, notamment en faisant obligation aux services de renseignement de fournir des preuves concrètes avant d’accuser un fonctionnaire. Signé par de nombreux intellectuels, cet appel parut le 21 août 1941 dans les colonnes du Socialist Leader. »

Dans son exposé du contexte dans lequel Orwell transmet sa liste à l’IRD (en tous points semblable à ce qu’on a déjà lu), Hitchens précise seulement : « D’aucuns ont charitablement suggéré que ce projet était un moment de faiblesse dû à son affection pour Celia Kirwan et à sa santé très précaire. Je trouve cette explication aussi romantique qu’improbable. En vérité, il lui a dit ce qu’il aurait déclaré à n’importe qui, et qu’il avait déjà écrit maintes fois : nombre de responsables de gauche jouissant d’une bonne réputation ont un faible pour les sirènes moscovites, ce qui les rend peu fiables. »

Et à propos des noms de cette liste qu’« en réalité ne figure qu’une seule personne explicitement taxée d’“agent”, et encore, avec la nuance “très probablement”. Il s’agit de Peter Smolka alias “Smollett”, ancien cadre supérieur dans la presse. Ce fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, nous l’avons vu, avait fait pression pour que l’éditeur Jonathan Cape renonce à publier La Ferme des animaux. Depuis, il a été formellement établi que Smolka avait travaillé pour le compte des services soviétiques, ce qui confirme à 100 % les allégations orwelliennes. […]

» Les employés du sénateur Joseph McCarthy n’avaient pas même une once de scrupules… Si la plupart des annotations ne vont pas plus loin qu’une douzaine de mots laconiques écrits à la main, elles ont remarquablement supporté l’épreuve du temps. Qui trouverait à redire de cette fine radioscopie de Richard Crossman, directeur de la rédaction du New Stateman : “Ambitions politiques. Sioniste (apparemment sincère). Trop malhonnête pour être ouvertement CR [compagnon de route du PC]” ? Cette dernière remarque constitue un joli paradoxe : Orwell avait du respect pour les léninistes qui s’assumaient. Près d’un tiers des noms reçoivent le verdict “sans doute pas” ou “juste sympathisant” dans l’espace réservé à l’affiliation présumée au Parti. À propos de J. B. Priestley, Orwell note qu’il gagne des sommes considérables grâce aux éditions soviétiques très sponsorisées de ses livres – et il s’est avéré que oui, c’était en effet le cas…

» Certains critiques comme Frances Stonor Saunders se pincent délicatement les narines en remarquant qu’Orwell a inclus des notations sur la race, ou sur ce qu’il est maintenant convenu d’appeler l’“orientation sexuelle” des intéressés. Certes, Isaac Deutscher est qualifié de “Juif polonais”, mais n’est-ce pas ce qu’il était ? Et si Louis Adamic porte la mention “né en Slovénie, non en Croatie ”, pourquoi pas ? Le protéiforme Zilliacus est abordé avec circonspection : “Finlandais ? Juif ?” – il était l’un et l’autre. Je reconnais avoir éclaté de rire en voyant Stephen Spender gratifié d’une “tendance à l’homosexualité”, ce qui n’était pas précisément le cas ; et Tom Driberg qualifié simplement d’“homosexuel”, ce qui ne dit pas la moitié des choses. Mais enfin, Miss Saunders affirme avec gravité que de telles “accusations” auraient pu avoir de graves conséquences pour ces messieurs. Certes, Hugh McDiarmid, poète écossais adulateur de Staline, est jugé “très antianglais” par Orwell. Mon ami Perry Anderson, le rédacteur en chef de la New Left Review, a froncé les sourcils sur cette remarque, jusqu’au jour où je lui ai montré que McDiarmid, dans sa notice biographique du Who’s Who, citait parmi ses hobbies… “l’anglophobie” ! Et c’est Perry Anderson qui, d’abord en 1968 dans sa revue puis en 1992 dans son livre English Questions, a publié un diagramme montrant l’origine géographique et ethnique des intellectuels émigrés en Grande-Bretagne pendant la guerre froide. Diagramme qui va de Malinowski à Popper ou de Mélanie Klein à Isaac Deutscher. En 1968, comme en 1992, j’ai pris la défense d’Anderson contre les puristes : ce sont des éléments biographiques importants à connaître. […]

» Prenons le cas de Konni Zilliacus, alors une célébrité de la gauche britannique qui avait eu un échange cinglant avec Orwell lorsque celui-ci l’avait accusé de s’empresser de représenter les intérêts soviétiques. La confrontation s’est achevée en 1946, quand Orwell et d’autres l’ont sommé de confirmer ou de démentir qu’il avait qualifié d’“authentiques démocraties” la Pologne et l’Allemagne de l’Est.

» On a tendance à perdre de vue la relative popularité dont jouissaient ce genre d’opinions parmi les intellectuels, les universitaires ou les syndicalistes de l’époque. C’est contre cette mentalité ambiante qu’Orwell se battait. Et je n’oublie pas qu’il a aussi désapprouvé l’intervention britannique en Grèce, intervention autorisée par la clause confidentielle du pacte Churchill-Staline sur la Pologne, et qu’il a même signé avec quelque hésitation la pétition réclamant une réduction de peine pour Alan Nunn-May, un scientifique qui avait remis certaines formules nucléaires – le terme “secrets” aurait été exagéré, estima Orwell – aux Soviétiques. […]

» Dans ces années 1945-1950, les soldats américains en Allemagne confisquaient les samizdats(les autoéditions) de La Ferme des animaux puis les brûlaient sur place ou les confiaient à l’Armée rouge. Dans cette atmosphère, s’opposer à la fois au stalinisme et à l’impérialisme occidental tout en protégeant son indépendance était, pour Orwell, un défi de tous les instants. Du moins de son vivant, s’il fut la victime de la bêtise de notre administration, il n’a jamais été son serviteur. […]

» Au fond, la fameuse “liste” que je viens d’examiner a surtout donné aux ennemis d’Orwell une nouvelle occasion de le vouer aux gémonies. Quatre choses, en conclusion, méritent d’être retenues : 1. l’IRD, service des Affaires étrangères, n’avait pas de mission ni d’intérêt d’ordre intérieur ; 2. les seuls éléments que l’IRD cherchait à recruter étaient des socialistes ou des sociaux-démocrates convaincus ; 3. personne n’a eu à pâtir des opinions d’Orwell ; 4. celui-ci n’a rien exprimé “en privé” qu’il n’ait soutenu publiquement. »

Christopher Hitchens

Extrait deWhy Orwell Matters, Basic Books, New York, 2002 ;trad. fr. Dans la tête d’Orwell. La vérité sur l’auteur de « 1984 », Saint-Simon, 2019, p. 131-149.

Cinquième annexe à l’article« Qui veut tuer son maître l’accuse de la rage »

Note

1. Paul Lashmar et James Oliver, Britain’s Secret Propaganda War. Foreign Office and the Cold War, 1948-1977, Stroud, Sutton, 1998.