C’était une expérience que j’avais déjà vécue lorsque, à l’issue de mes études, j’avais commencé à m’informer sur des gens et des événements qui, d’une façon ou d’une autre, ne cadraient pas avec l’histoire officielle : Mother Jones, Big Bill Haywood, John Reed, le massacre de Ludlow, la grève du textile à Lawrence, l’affaire du Haymarket et bien d’autres 1. Les gens dignes d’être étudiés étaient présidents, industriels, héros militaires mais jamais leaders syndicaux, radicaux, socialistes, anarchistes. Emma Goldman ne cadrait pas.Tout cela me conduisit à lire l’autobiographie d’Emma, Living My Life 2. Puis je me tournai vers l’œuvre des anarchistes russes Pierre Kropotkine et Michel Bakounine. J’en vins à m’intéresser à l’anarchisme en tant que philosophie politique, et je découvris combien elle sortait du cadre de la théorie politique orthodoxe telle qu’elle était enseignée dans le monde universitaire. À mon arrivée à la Boston University, à l’automne 1964, je fus présenté à un professeur de philosophie, comme moi tout juste recruté. Apprenant que j’intégrais le département de science politique, il me demanda : « Et quelle est votre philosophie politique ? » Je lui répondis, à demi sérieux : « L’anarchisme. » Il me jeta un regard assassin et lança : « Absurde ! »

En 1974, pendant que j’enseignais à Paris, je me rendis à Amsterdam et fréquentai l’International Institute of Social History. J’y découvris un véritable trésor, une correspondance entre Emma Goldman et Alexander Berkman, échangée en Europe après leur expulsion des États-Unis à la fin de la Première Guerre mondiale. J’en copiai tout ce que je pus, sur des feuilles de brouillon, pour découvrir, de retour chez moi, que Richard et Anna Maria Drinnon avaient exploité le même matériau et venaient juste de publier une sélection de la correspondance Goldman-Berkman sous le titre Nowhere at Home (Nulle part chez soi).

Des années 1960 au début des années 1970, une bonne part de ma vie fut accaparée par les luttes contre la guerre du Vietnam – conférences, manifestations, voyages au Japon et au Vietnam, écrits sur l’invasion américaine du Sud-Est asiatique 3. Quand la guerre prit fin, en 1975, j’eus enfin le temps de mettre en œuvre mon vieux projet : la rédaction d’une pièce de théâtre sur la magnifique Emma Goldman. Mon fils Jeff, comédien qui venait de se voir nommé à la mise en scène par le Theater for the New City à Manhattan, s’est proposé de monter Emma, pour la première fois, en 1976.

L’année suivante, la pièce – réécrite, comme elle le sera après chaque mise en scène – fut montée à Boston, sous la direction de Maxine Klein, et jouée par les comédiens de la compagnie The Next Move. Elle bénéficia d’une critique enthousiaste et fut jouée pendant huit mois devant environ 20 000 spectateurs. Dans les années qui suivirent, elle fut montée à New York, puis à Londres et à Tokyo. Une version fut plus tard publiée dans un recueil de pièces féministes sous le titre Paybook.

La pièce ne pouvait bien sûr couvrir qu’une petite partie de l’incroyable histoire de la vie d’Emma Goldman.

Emma est née à Kovno, en Lituanie (alors territoire russe), en 1869, et raconte dans ses Mémoires à la fois le quotidien d’une famille juive pauvre et les rares moments d’exaltation qui ponctuent une telle vie. Toujours ouverte aux rencontres palpitantes, elle évoque sa première expérience érotique quand, petite fille, un jeune homme du village la lançait en l’air, la rattrapant, encore et encore. Elle se rappelle avoir été emmenée à l’opéra, à l’occasion d’une visite à une riche tante de Königsberg, et comment elle se mit à pleurer quand la salle de concert s’emplit de l’un des beaux arias de Verdi.

Sa famille émigra aux États-Unis pour s’installer à Rochester (État de New York), où elle baignait dans la culture de l’immigration juive. À seize ans, Emma travaillait dans une  usine. Elle fut mariée contre son gré à un jeune homme qu’elle n’aimait pas et qui s’avéra incapable de consommer leur union. Son père était un tyran. Aussi en sut-elle long très tôt sur la soumission des femmes aux pères et aux maris. Mais c’était une lectrice et une rêveuse. À dix-sept ans, elle découvrit les conflits sociaux, à Chicago, avec les luttes des travailleurs pour la journée de huit heures. Dans cette prise de conscience, l’affaire du Haymarket, en 1886, joua un rôle majeur.

Tout commença par une grève contre l’International Harvester Company, au cours de laquelle la police tua plusieurs grévistes. Le très puissant mouvement anarchiste de Chicago appela à un meeting de protestation au Haymarket Square. La réunion était pacifique mais, au moment où une escouade de policiers décida de la disperser, une bombe explosa dans les rangs des forces de l’ordre, blessant soixante-six policiers, dont sept moururent par la suite. La police fit alors feu sur la foule, tuant plusieurs manifestants et en blessant deux cents.

Sans aucune preuve (l’origine de cette bombe est encore aujourd’hui un mystère), la police arrêta huit leaders anarchistes de Chicago. Un jury les condamna au motif que celui qui avait lancé la bombe, quel qu’il fût, avait forcément été influencé par les déclarations incendiaires des anarchistes qui, après la fusillade de l’International Harvester Company, criaient : « Vengeance ! » Les huit accusés furent condamnés à mort par pendaison.

L’affaire déchaîna les passions au niveau international. Des meetings pour la défense des condamnés eurent lieu partout en Europe. Quand leur appel fut rejeté par la Cour suprême de l’Illinois, George Bernard Shaw déclara : « Si le monde doit perdre huit personnes, mieux vaudrait que ce soient les huit membres de la Cour suprême. » L’un des condamnés se pendit dans sa cellule. Trois furent graciés par le gouverneur de l’Illinois, John Peter Altged – qui devint plus tard le sujet d’un roman historique de Howard Fast 4. Quatre furent pendus. Cet événement bouleversa la vie de la jeune Emma. Elle décida de quitter sa famille à Rochester, son travail et son mari, et de partir pour New York, où elle aurait la liberté de choisir sa vie. Là-bas, elle rencontra un groupe de jeunes anarchistes, parmi lesquels Alexander Berkman, lui aussi émigré de Russie et dévoué corps et âme au projet de créer une nouvelle société. Emma et Sasha (ainsi que ses amis appelaient Berkman) devinrent amants.

Sasha et Emma furent profondément influencés par le révolutionnaire allemand Johann Most, qui avait siégé au Reichstag avant de faire de la prison 5. Il mettait alors son éloquence au service de la cause anarchiste. Nombre d’entre eux étaient sous le charme du jeune et passionné camarade – ce qui fit d’ailleurs naître entre Emma et Sasha une certaine tension.Emma trouva du travail dans une usine et commença à organiser, à Manhattan, les travailleurs immigrés, essentielle- ment des femmes. En 1892, des ouvriers de Homestead, en Pennsylvannie, lancèrent un grève dans l’une des aciéries d’Andrew Carnegie, dirigée par l’impitoyable Henry Clay Frick – devenu plus tard, tout comme Carnegie, un philanthrope. Frick engagea les détectives de l’agence Pinkerton, le plus grand briseur de grèves du pays, qui finirent par ouvrir le feu avec des fusils et des mitrailleuses, tuant sept grévistes.

Horrifiés, Emma, Sasha et plusieurs de leurs camarades décidèrent de représailles hasardeuses, afin de montrer au monde que les géants de l’industrie n’étaient pas invulnérables. Ils projetèrent d’assassiner Henry Clay Frick. Prêt à se sacrifier pour la cause, Sasha insista pour mener l’action seul. Il gagna Pittsburg, surgit dans le bureau de Frick et fit feu. Sasha n’était pas vraiment un tueur-né : ses coups de feu ne parvinrent qu’à blesser Frick et il fut arrêté. Le procès ne traîna pas, il fut condamné à vingt-deux ans de réclusion au pénitencier d’État de Pennsylvannie. Le récit qu’il a donné de cette expérience, Prison Memoirs of an Anarchist, est devenu un classique de la littérature carcérale.

Sa vie en prison était un perpétuel tourment, d’autant que Sasha ne cessa, par tous les moyens, de défier l’autorité et qu’il subit des punitions à répétition. Certains prisonniers s’étant suicidés pour ne plus endurer les cruautés de l’emprisonnement, Sasha n’était pas sûr de pouvoir survivre à sa peine. Il fit connaître son désespoir à Emma et à ses amis. Ceux-ci organisèrent alors un curieux plan pour le faire s’évader : ils louèrent une maison proche des murs du pénitencier et commencèrent à creuser un tunnel qui devait les mener dans la cour de la prison ; pendant les travaux, un camarade jouait du piano pour couvrir le bruit de l’excavation. Mais le tunnel fut découvert au moment où ils allaient aboutir, et Sasha, sévèrement puni.

Pendant que Berkman était emprisonné, Emma poursuivait son œuvre d’organisation et d’agitation. 1893 est une terrible année de crise économique. Alors que, dans les villes, les enfants mouraient par centaines de faim et de maladie, elle prit la parole lors d’une gigantesque manifestation à Union Square et poussa ses auditeurs à envahir les magasins d’alimentation afin d’y prendre ce dont ils avaient besoin pour nourrir leurs familles – plutôt que d’attendre quelque aide de l’État. C’était là une illustration éclatante du principe anarchiste d’« action directe ». Emma fut arrachée de la tribune par la police puis condamnée à deux ans de détention à Blackwell’s Island.Elle apprit en prison les métiers d’infirmière et de sage-femme. Des compétences qui lui seront très utiles jusqu’à la fin de ses jours. (Dans Ragtime, Doctorow a écrit une scène magnifique où Emma masse une danseuse de cabaret.)

Alors que Sasha croupissait en prison, Emma se faisait rapidement une place de premier plan comme oratrice et organisatrice du mouvement ouvrier et anarchiste.

Quand le président William McKinley fut assassiné, en 1901 par un dénommé Leon Czolgosz, Emma dut se cacher parce que la police l’avait immédiatement suspecté, à tort, d’être impliquée dans l’attentat. En fait, Emma Goldman ne croyait plus, comme au moment de la tentative d’assassinat de Frick, que la cause anarchiste pouvait justifier le meurtre. Elle refusa toutefois d’accabler Leon Czolgosz, contrairement à certains de ses amis radicaux, expliquant que, aussi irrationnel que fût son acte, les gens devaient comprendre qu’il existait des raisons légitimes à sa colère.

Pendant ce temps, en accord avec sa philosophie de l’amour libre, les amants d’Emma se succédaient – même si elle conservait une immense admiration et beaucoup d’affection pour Alexander Berkman. En 1906, quand celui-ci fut enfin libéré, ils renouèrent leur amitié, désormais chaste. Ils étaient redevenus des camarades de lutte et fondèrent ensemble le journal Mother Earth (La Terre mère6.

En 1908, alors qu’elle donnait une conférence à Chicago, Emma rencontra pour la première fois le fascinant Ben Reitman, avec qui elle allait vivre la plus tumultueuse aventure sentimentale de sa vie. Reitman était médecin, et s’il avait d’une façon ou d’une autre réussi ses études de médecine, il semblait aussi étranger que possible aux représentants de cette profession tels qu’on se les imagine. Beau brun qui aimait s’habiller avec faste, il avait ouvert un dispensaire à Chicago, où hobos, prostituées et toutes sortes de pauvres gens pouvaient trouver de l’aide 7. Il pratiquait l’avortement, faisant fi des règles professionnelles et des conventions sociales.Enfin, Reitman était doté d’un solide appétit sexuel. Emma et lui tombèrent passionnément amoureux. Leur correspondance, mise à jour seulement dans les années 1980, est l’une des plus crues et des plus torrides qui soient dans les annales des relations épistolières 8. Elle avait trente-neuf ans et lui vingt-neuf, mais cette différence d’âge n’avait visiblement aucune importance.

Dans Living My Life, Emma décrit ainsi sa rencontre avec Reitman : « Il arriva dans l’après-midi, personnage exotique et pittoresque portant un grand chapeau noir de cow-boy, une cravate flottante en soie et une canne massive. […] Sa voix était profonde, douce et subjugante. [… C’était] un homme grand, avec une tête finement dessinée, couverte d’une masse de boucles noires qui n’avaient à l’évidence pas été lavées depuis un moment. Ses yeux étaient bruns, grands et rêveurs. Ses lèvres, qui découvraient de jolies dents quand il souriait, étaient pleines et passionnées. Il avait tout de la belle brute. […] Je ne pouvais détacher mes yeux de ses mains. » Aussitôt après avoir rencontré Reitman, Emma lui écrivit : « Tu as forcé les portes de la prison qui contenait la femme en moi. […] Et si l’on me demandait de choisir entre un monde de plaisirs intellectuels et le printemps qui a rempli mon corps de feu, je choisirais le printemps. »

Emma fut bientôt l’esclave de son irrépressible dépendance physique à l’égard de Reitman. Quant à lui, il la suivait dans ses déplacements, s’occupant de ses conférences mais restant ouvert à des aventures avec d’autres femmes. Pourtant, Emma était incapable de rompre. Un jour, elle lui écrivit : « Si jamais notre correspondance est publiée, le monde entier restera pantois d’apprendre que moi, Emma Goldman, la grande révolutionnaire, l’audacieuse qui a défié les lois et les convenances, pouvait être aussi désemparée qu’un équipage naufragé au milieu d’un océan déchaîné. »

Mais Emma continuait ses conférences et ses campagnes sans fin. Elle semblait infatigable, parcourant le pays pour prendre la parole partout devant de larges auditoires : sur le contrôle des naissances – « Une femme doit décider pour elle-même » ; la question du mariage comme institution – « Le mariage n’a rien à voir avec l’amour » ; le patriotisme – « Le dernier refuge des canailles » ; l’amour libre – « Qu’est-ce que l’amour s’il n’est pas libre ? » ; et le théâtre – Shaw, Ibsen, Strinberg.

(À suivre…)

Howard Zinn

Première partie de l'avant-propos de l’auteur à En suivant Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste & féministe américaine, trad. Julie David, Agone, 2007.

Du même auteur chez le même éditeur, Le Pouvoir des oubliés de l’histoire. Conversation sur l’histoire populaire des États-Unis, trad. Laure Mistral, à paraître le 18 octobre 2020.

Notes

1. Tous ces événements et personnages ont bien sûr une place centrale dans son Histoire populaire des États-Unis (Agone, 2002). [ndlr]

2. Emma Goldman, Living My Life, Dover Publications, New York, 1970 ; trad. fr. Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, L’Échappée, 2018.

3. Howard Zinn fait le récit de ces années dans L’Impossible Neutralité.Autobiographie d’un historien et militant, Agone, 2013, chap. VIII à X. [ndlr]

4. Howard Fast, The American : A Middle Western Legend, Duell, Sloan and Pearce, 1946.

5. Né en 1846 à Augsbourg, en Bavière, dans une famille très pauvre, Johann Most souffrait d’une carence osseuse à la mâchoire qui le laissera définitivement défiguré. Apprenti, puis ouvrier relieur, il deviendra rédacteur dans plusieurs journaux socialistes en Allemagne puis sera élu député au Reichstag (1874-1878). Régulièrement condamné comme propagandiste socialiste, il fut un orateur très apprécié. Menacé d’emprisonnement après la promulgation des lois d’exception contre les socialistes en 1878, il quitte l’Allemagne pour Londres. S’éloignant des positions des sociaux-démocrates allemands (SAPD), il est exclu pour anarchisme en 1880. Condamné l’année suivante à dix-neuf mois de prison pour avoir salué l’assassinat du tsar Alexandre II, il répondra ensuite favorablement à l’invitation du club social-révolutionnaire de New York, où il fonde l’International Working People’s Association. En prison au moment de l’affaire de Haymarket, il prend ses distances avec l’action directe. Il meurt d’un zona à Cincinnati en 1906. [ndlr]

6. Lire Peter Glassgold (dir.), Anarchy ! An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth, Counterpoint, Washington, DC, 2001.

7. Les « hobos » apparaissent aux États-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment de l’expansion industrielle vers l’Ouest. Phénomène d’adaptation au marché du travail, ces ouvriers migrants jouent un rôle déterminant sur les chantiers de chemins de fer au cœur du développement capitaliste ; cette mobilité ouvrière étant liée aux turbulences de l’économie d’alors, où les « barons voleurs » gèrent sans contrainte une main-d’œuvre corvéable à merci. (Sur les années de capitalisme sauvage durant lesquelles les « barons voleurs » – J. P. Morgan, John D. Rockefeller, Andrew Carnegie, Philip Armour, Jay Gould, James Mellon, etc. – bâtirent leurs fortunes, lire Howard Zinn, Histoire populaire des États-Unis, op. cit, chap. XI.) [ndlr]

8. La correspondance Goldman-Reitman est éditée par Candace Falk, Love, Anarchy and Emma Goldman, Holt, Rinehart and Winston, New York, 1984.