Vous exigez, cher Monsieur, des normes. Et si vous considérez maintenant ce que je vous ai présenté sous le nom de nouveau naturalisme ou naturisme, alors vous n’êtes pas satisfait. J’ai lu que saint Ambroise a dit : « Que Dieu nous préserve des dialecticiens. » Le saint, vous semble-t-il, n’a pas tort. Nous ne savons que faire de la dialectique. Il s’agit d’une évolution infinie, mais nous devons tout de même nous accrocher à quelque chose. Vous dites, cher Monsieur, que nous avons besoin de « normes » ou de quelque chose comme ça. Nous sommes des créatures agitées et pourchassées ; il n’y a pas de certitude intérieure, ou seulement de temps en temps et elle s’effrite toujours à nouveau, tandis qu’au dehors, tout passe, nous laisse seul, nous réjouit parfois, nous tourmente souvent. C’est la vie, c’est notre existence. On peut utiliser pour cela de jolis mots, tels que « processus dialectique », mais cela n’avance personne à rien. Dans ce tourbillon où nous vivons, où est le ballon de sauvetage ?

La phrase amère, qui est appréciée en Russie, me revient à l’esprit : « La religion est un opium 1. » N’est-ce pas, cher Monsieur, c’est à cela que vous pensez, à quelque chose qui, disons-le ouvertement, nous aide contre la vie incompréhensible et à jamais intranquille, même si c’est de l’opium. Qu’a-t-on contre l’opium, n’est-ce pas ? On ne doit pas autant bomber le torse. Nous sommes des hommes, nous ne sommes pas des statues d’airain. C’est après leur mort qu’on fait les héros de ce genre, auparavant ils étaient tout autres, oh là là. Et combien de millions de personnes en Asie soulagent leur être avec du vrai opium ? Et que fait-on à l’Ouest, y compris dans la grande Russie ? On boit du schnaps, de l’alcool ; ailleurs du vin, de la bière.

Ainsi nous voulons de la bière, du vin, de l’alcool – sous les espèces de normes ? Est-ce que nous voulons ? Je pourrais faire preuve de décontraction et vous demander tranquillement en retour : pourquoi pas ? Servez-vous ! Religion ? Oui, la magie qui, venue des anciennes religions, agit encore aujourd’hui sur beaucoup de monde, existe. Seuls les gens qui n’ont ni yeux, ni oreilles, ni nerfs, peuvent nier que des épices puissamment agissantes sont conservées dans ces anciennes religions. Ces épices ne se trouvent pas seulement dans les doctrines des religions (il me semble parfois que les doctrines ne sont pas essentielles), mais dans tout le tralala de l’accoutrement, du culte et des fêtes, sur quoi s’est posé un reflet de notre être mystérieux. Que la mort et la vie, la naissance et le mariage, et quoi que ce soit d’autre de notre existence, le grand et le misérable, oui, l’élémentaire, le sur-individuel de nos existences, que tout cela soit exposé devant nos yeux, au milieu de ce tourbillon, nous en avons besoin, nous le souhaitons et, dès lors, nous souhaitons des mains qui nous guident, une garantie, de la sécurité. Cela, la religion peut nous l’apporter : sombre direction, garantie, consolidation – et ivresse.

Et soit dit en passant, personne certes, pas même en Russie, ne dirait quelque chose contre la religion, si elle remplissait seulement cette modeste tâche humaine. Mais elle fait, ou plutôt elles font davantage. Elles sont des forces organisées, des organisations, des Églises avec des fonctionnaires. C’est la porte ouverte à beaucoup de choses douteuses. Il faut être prudent et avoir des soupçons. Les hommes ne sont pas une espèce de créatures célestes. On fait beaucoup pour l’amour de Dieu, mais pas seulement pour l’amour de Dieu. C’est pourquoi il y a tout de même quelque chose d’irritant dans les religions.

Nous avons parlé auparavant de manière rigoureuse et abstraite. Maintenant, cher Monsieur, je bavarde un peu. Faites-moi, faites-vous, cette faveur. Peut-être progresserons-nous doucement aussi de la sorte.

Eh bien, où en sommes-nous ? Aux religions, aux normes et au fait qu’il y a quelque chose d’attirant dans les normes, et dans les religions aussi ; seulement, il y a aussi toujours également dans celles-ci quelque chose de mauvais. Mais comment était-ce dans ce que nous évoquions tout à l’heure, l’histoire du développement de la vie de l’esprit depuis Luther, de Luther à Marx, ou du catholicisme à Marx ? Je pense, cher Monsieur, que vous avez compris malgré tout, même si je ne vous ai pas facilité la tâche. Les choses deviennent toujours quelque peu compliquées quand on veut les formuler avec trop de finesse. Cela va déjà mieux quand on ne formule pas de manière trop rigoureuse ; à la fin, ce qui compte, c’est d’avoir compris. Alors, dans le mouvement de la pensée, de Luther jusqu’à Marx et au-delà, quelle était en réalité la force motrice ? Comme je le disais, quel était le « moteur » ? Tout d’abord, dans le catholicisme, il y avait la crainte suppliante devant l’au-delà ; puis cela devint une fière responsabilité devant Dieu ; puis ce fut un sens pur et intime de la responsabilité, une conscience, un instinct de vérité. Et voilà, en fait, où cela en est resté !

Étrange. Tout à coup, l’exceptionnelle histoire du développement ne paraît plus si exceptionnelle. En vérité, rien ne s’est développé. La chose principale ne s’est pas développée, pas de telle manière qu’on puisse en faire toute une histoire. En fait, Nietzsche l’avait déjà remarqué, Dieu est toujours là et nous l’adorons toujours, même si nous ne faisons que de la physique et que nous voulons ainsi découvrir les vraies lois. Sans même parler du moment où nous trouvons les pauvres pauvres, et où nous revendiquons de la justice sociale ! Eh bien, nous voilà bien avancés ! Quelle impression nous faisons-nous à présent ? Nous sommes pieux ! Toute la différence est que nous n’allons plus à l’église. Nous l’emportons avec nous ; pour l’avoir toujours confortablement avec nous, nous l’avons transférée dans nos laboratoires, dans nos bureaux.

Qu’avez-vous appris maintenant ? Il est puéril de notre part de réclamer des religions et des normes : nous sommes, des pieds à la tête, religiosité !

Mais vous êtes toujours insatisfait, et voilà, vous trouvez que cette forme de religiosité ne nous sert à rien. Vous êtes, par exemple, étudiant, cher Monsieur ; vous avez les sciences devant vous, et vous en connaissez certainement déjà un bout, mais il ne vous vient pas à l’idée que cela doit être pour vous davantage que de la matière scolaire. Pour votre cœur, pour vos pensées, pour la conduite de votre vie, oui, pour tout cela, vous souhaitez des normes, des règles, des doctrines, des lois précises, qui vous enchantent, que, par conséquent, vous pouvez admettre, et par lesquelles vous voulez vous laisser guider.

Le « sens de la responsabilité » existe, mais ce n’est qu’un trône vide. C’est l’espace constitué en vous où quelqu’un, ayant reçu cet honneur, peut prendre place avec solennité. Mais voilà, il manque celui qui doit prendre place. Vous l’appelez. Et vous demandez, et vous écrivez à toutes les personnes autour de vous, car vous ne pouvez pas le sortir de leur chapeau.

Je veux seulement vous faire sentir ce nouveau monde naturel, ni plus ni moins. En vous, vous trouvez un élan vital, mais aussi cet élan humain qui vous donne des obligations d’ordre général, ce sens de la responsabilité, un sentiment où se mêlent fierté et devoir ; et, autour de vous, vous voyez ce monde, cette nature et cette vie. Ne vous contentez pas de voir cette vie, cette nature et ce monde, mais éprouvez-les ! Placez-vous tout entier devant un arbre, des plantes, le ciel, les nuages, la chimie, la physique, l’existence humaine et la société, avec les pensées et les sentiments qui sont les vôtres. Sentez cela... Ce n’est que toi, toi et toi ! Il s’agit de se tenir enfin en tant que simple créature – je l’ai dit et écrit souvent – avec conviction et par-delà la bureaucratie des sciences naturelles et humaines, en face des choses, ou plutôt, se mélanger à elles, s’approprier leurs forces et, ce faisant... se sentir homme. Vous sentirez, vous éprouverez que ces choses – arbre, plantes, ciel, nuages, chimie, physique, mais aussi toute l’existence humaine et la société – vous parlent et que vous comprenez cette langue. Tout a été préparé. Et pour quoi ? Je l’ai déjà dit une douzaine de fois : tout notre penser et notre sentir sont arrivés sur terre. C’était le sens de toute l’évolution à présent suffisamment décrite ; son sens était la naturalisation, mais la vraie, la spirituelle, non la matérialisation. La matérialisation a arrêté, stoppé, désuni et fait dévier de la vivante nature irriguée par le sens et l’esprit, l’évolution de la pensée pure, salutaire, bénéfique, vraie et humaine. Là s’est dressée l’économie mécanique; nous avons fait sa connaissance. Là se sont développées les sciences naturelles, immenses formations mues par le sens de la responsabilité inlassablement en quête, par l’instinct de vérité ; mais celui- ci a perdu son centre. Alors la technique a grandi, chose formidable. On a subi l’impulsion démesurée du mouvement spirituel naturaliste; c’est, pour l’instant, un mouvement technico-industrialo-matérialiste.

Il s’agit, à présent, de s’installer lentement, lentement, véritablement et entièrement, sur la terre, en tant qu’homme, dans une nature vivante irriguée par l’esprit, nature dont nous sommes les membres. Il s’agit de saisir et de rétablir lentement le sens du grand mouvement ; il s’agit de respirer et de l’éprouver ; il s’agit d’aider à le modeler, à le rendre réel et concret, à lui donner forme, à l’étendre. Il y a des prophètes du « déclin de l’Occident », vous le savez. Dans les premiers temps, terriblement techniques, de telles fantaisies peuvent naître ; et, en effet, le déclin et la transition sont, à cette période, souhaitables. Mais cette période technique n’est pas la nôtre, nous vivons dans l’aube claire d’une grande époque nouvelle et universelle.

Cher Monsieur, vous le savez, c’est l’époque où perce le naturalisme ; la maladie infantile du matérialisme sera bientôt derrière nous. Il y a là une nécessité et il y a là une vérité. Aidez, vous aussi, à ce que les deux se rencontrent.

Alfred Döblin

Extraits de Savoir et changer. Lettres à un jeune homme, Agone, 2015, p. 161-166.

Du même auteur, aux éditions Agone, L’art n’est pas libre, il agit. Écrits sur la littérature (1913-1948) (2013), Wallenstein (2012), Les Trois Bonds de Wang Lun (2011), Novembre 1918. Une révolution allemande (quatre volumes 2008-2009).

Note

1. Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, Œuvres, III, Philosophie, Gallimard, « Pléiade », 1982, p. 383.