Quelque chose d’assez semblable s’est passé pendant la révolution russe, en partie parce que la Russie est un pays difficile à envahir, en partie parce que les principales puissances européennes étaient alors occupées à se faire la guerre. En Angleterre, « le défaitisme révolutionnaire » ne serait une politique possible que si les principaux centres de la population et de l’industrie de l’Empire britannique se trouvaient, disons, en Australie.

Toute tentative de renverser notre classe dirigeante sans défendre nos côtes entraînerait immédiatement l’occupation de la Grande-Bretagne par les nazis et l’installation d’un gouvernement fantoche, comme en France. Lors de la révolution sociale que nous devons effectuer, il ne peut pas y avoir de brèches dans nos défenses comme il en existait, potentiellement, dans la Russie de 1917-1918. Un pays à portée de canon du continent et dépendant de ses importations pour se nourrir n’est pas en position de négocier un traité de Brest-Litovsk 1. Notre révolution ne peut se faire que derrière la flotte britannique. Ce qui revient à dire que nous devons faire ce que les partis extrémistes britanniques n’ont jamais réussi à faire, ce qu’ils ont alternativement déclaré comme non nécessaire et impossible : gagner la classe moyenne à notre cause.

Économiquement, il existe deux grandes lignes de division en Angleterre. L’une d’elles — selon le niveau de vie actuel — à cinq livres par semaine, l’autre à deux mille livres par an. La classe qui existe entre les deux, bien que peu nombreuse en comparaison de la classe ouvrière, tient une position-clé, parce qu’on y trouve plus ou moins toute la technocratie (ingénieurs, chimistes, médecins, aviateurs, etc.) sans laquelle un pays industriel moderne ne pourrait durer plus d’une semaine.

En fait, ces gens-là bénéficient très peu de l’ordre existant de la société et leur façon de vivre ne serait pas transformée en profondeur par un passage à une économie socialiste. Il est également vrai qu’ils ont toujours eu tendance à prendre parti pour la classe capitaliste, contre leurs alliés naturels, les travailleurs manuels, en partie à cause d’un système éducatif conçu à cet effet, en partie à cause d’une propagande socialiste dépassée.

Presque tous les socialistes, même ceux qui donnent l’impression de vouloir mettre en œuvre ce qu’ils proposent, ont toujours utilisé l’expression dépassée de « révolution prolétarienne », un concept qui a été développé avant que la classe moyenne moderne des techniciens ait pris corps. À l’homme de la classe moyenne, la « révolution » a été présentée comme un processus au cours duquel lui et son espèce seront éliminés ou exilés, tandis que le contrôle de l’État tout entier sera remis entre les mains des travailleurs manuels qui, il le sait très bien, seraient incapables de gérer un pays industriel moderne sans aide.

L’idée de révolution comprise comme un acte plus ou moins volontaire de la majorité des gens – le seul type de révolution concevable dans des conditions modernes en Occident – a toujours été considérée comme hérétique.

Mais comment, lorsqu’on cherche à effectuer une transformation fondamentale, peut-on mettre la majorité des gens de son côté ?

De fait, quelques personnes sont activement de votre côté, quelques-unes sont activement contre vous, et la grande masse peut être poussée d’un côté ou de l’autre. La classe capitaliste tout entière ne peut être que contre vous. Aucun espoir que ces gens-là voient les erreurs de leur mode de vie, ou qu’ils abdiquent avec grâce. Notre tâche n’est pas d’essayer de les attirer dans notre camp mais de les isoler, de les dénoncer, de permettre à la masse des gens de voir leur nature réactionnaire et plus ou moins traître.

Mais qu’en est-il de l’indispensable classe moyenne dont j’ai parlé plus haut ? Pouvez-vous vraiment la faire passer dans votre camp ? Est-il possible de transformer un aviateur, un officier de marine, un ingénieur des chemins de fer, etc., en un socialiste convaincu?

La réponse est qu’une révolution qui attendrait que la population tout entière soit totalement convaincue n’aurait jamais lieu. La question n’est pas tant de savoir si les hommes occupant des situations-clés sont entièrement dans votre camp mais s’ils sont suffisamment contre vous pour faire du sabotage. Il est inutile d’espérer que les aviateurs, les commandants de cuirassés, etc., dont dépend notre existence même, se transformeront tous en marxistes orthodoxes ; mais nous pouvons espérer, si nous les abordons comme il faut, qu’ils continueront à faire leur travail lorsqu’ils verront que, derrière eux, un gouvernement travailliste met en place une législation socialiste.

Il faut aborder ces gens-là à travers leur patriotisme. Les socialistes « sophistiqués » ont beau rire du patriotisme des classes moyennes, mais n’imaginons pas une seule seconde que celles-ci font semblant. Rien de ce qui incite les hommes à mourir volontairement au combat – et, proportionnellement à leur nombre, davantage de membres de la classe moyenne que de la classe ouvrière sont tués à la guerre — n’est un faux- semblant. Ces hommes rejoindront notre camp quand nous serons parvenus à leur faire comprendre qu’une victoire sur Hitler demande la destruction du capitalisme ; ils seront contre nous si nous leur faisons penser que nous sommes indifférents à l’indépendance de l’Angleterre. Il faut que nous expliquions avec plus de clarté que cela n’a été fait jusqu’à présent qu’aujourd’hui un révolutionnaire doit être un patriote et un patriote un révolutionnaire.

« Vous voulez vaincre Hitler ? Alors vous devez être prêts à sacrifier votre prestige social. Vous voulez mettre en place le socialisme ? Alors vous devez être prêts à défendre votre pays. » C’est une façon un peu crue de l’exprimer, mais c’est dans cette direction que la propagande doit se diriger.

C’est ce que nous aurions dû dire, pendant les mois d’été, quand la pourriture du capitalisme privé était déjà en partie évidente aux gens qui, un an plus tôt, se seraient décrits comme conservateurs ; et quand les gens qui, toute leur vie, s’étaient moquées du concept même de patriotisme ont découvert qu’en fin de compte ils ne désiraient pas être gouvernés par des étrangers. […]

Bientôt, peut-être au printemps [1941], ou même avant, viendra un autre moment de crise. Et ce sera, probablement, notre dernière chance. C’est alors que nous saurons, une fois pour toutes, si les enjeux de cette guerre peuvent être clarifiés et qui va contrôler la grande masse centrale des gens de la classe ouvrière et de la classe moyenne, ceux qu’il est possible de pousser dans une direction ou dans l’autre.

L’échec de la gauche anglaise est dû en grande partie à la tendance des socialistes à critiquer de l’extérieur les mouvements de notre époque au lieu d’essayer de les influencer de l’intérieur. Au moment de la création de la Home Guard, il était impossible de ne pas être frappé par le manque d’instinct politique qui a incité les socialistes de presque toutes les tendances à rester à l’écart de cette aventure, incapables de voir les possibilités que leur ouvrait ce mouvement spontané.

Voilà qu’un million d’hommes surgissaient, pour ainsi dire, du sol, demandaient des armes pour défendre leur pays contre un envahisseur potentiel et s’organisaient en un corps militaire en l’absence de consignes venues d’en haut. N’aurions-nous pas pu nous attendre à ce que ces socialistes qui, depuis des années, parlaient de « démocratiser l’armée », etc., s’efforcent de guider cette nouvelle force selon des lignes politiques correctes ? Au contraire, la grande majorité des socialistes n’y ont pas prêté attention, ou, en ce qui concerne les doctrinaires, ont dit sans grande conviction « C’est du fascisme », ne leur est apparemment pas venu à l’esprit que la couleur politique d’une telle force, obligée par les circonstances à s’organiser de façon indépendante, serait déterminée par les personnes qui en faisaient partie.

Une poignée de vétérans de la guerre d’Espagne tels que Tom Wintringham et Hugh Slater, qui avaient vu le danger et la chance à saisir, ont fait tout leur possible, malgré le découragement qu’on sentait de tous côtés, pour transformer la Home Guard en une véritable armée du peuple 2. En ce moment, la Home Guard est à la croisée des chemins. Elle est patriotique, la grande masse de ses membres est résolument antifasciste, mais elle n’a aucune direction politique. Dans un an, si elle existe toujours, elle sera peut-être devenue une armée démocratique capable d’exercer une grande influence sur les forces régulières, ou alors une sorte de SA commandée par les pires éléments de la classe moyenne. Quelques milliers de socialistes énergiques et sachant ce qu’ils veulent dans ses rangs pourraient empêcher d’aboutir à la seconde solution. Mais ils ne peuvent agir que de l'intérieur.

Et ce que j’ai dit de la Home Guard s’applique tout autant à l’effort de guerre dans son ensemble, ainsi qu’à la tendance habituelle des socialistes à abandonner le pouvoir exécutif à leurs ennemis. […] Ce n’est que lorsque nous nous serons associés à l’effort de guerre, par des actes comme par des paroles, que nous aurons quelque chance d’influencer la politique nationale ; ce n’est que lorsque nous aurons un quelconque moyen de contrôle sur la politique nationale que la guerre pourra être gagnée.

Si nous nous contentons de rester à l’écart, sans faire d’efforts pour répandre nos idées dans les forces armées ou pour influencer ceux des patriotes qui sont politiquement neutres, si nous permettons aux proclamations pronazies des communistes d’être vues comme représentant l’opinion « de gauche », nous serons dépassés par les événements. Nous n’aurons pas réussi à utiliser le levier que le patriotisme de l’homme ordinaire a mis entre nos mains. Les personnes « politiquement peu fiables » seront écartées des positions de pouvoir, les Blimps 3 s’installeront un peu mieux sur la selle, les classes dirigeantes poursuivront la guerre à leur façon. Et leur façon de faire ne peut que mener à la défaite finale. Pour croire cela, il n’est pas nécessaire de penser que les classes dirigeantes britanniques sont consciemment pronazies. Mais aussi longtemps qu’elles garderont le contrôle, l’effort de guerre britannique sera d’une efficacité réduite. Puisqu’elles ne veulent pas – ne peuvent pas, sans se détruire elles- mêmes – instaurer les transformations sociales et économiques nécessaires, elles ne peuvent pas changer l’équilibre des forces, lequel n’est pas du tout en notre faveur à présent.

Tant que notre système est ce qu’il est, comment peuvent-elles libérer les immenses énergies du peuple anglais ? Comment peuvent-elles transformer les gens de couleur de coolies exploités en véritables alliés ? Comment (même si elles le désiraient) peuvent-elles mobiliser les forces révolutionnaires d’Europe ? Qui peut croire que les populations conquises vont se rebeller pour soutenir les actionnaires britanniques ? Soit nous faisons de cette guerre une guerre révolutionnaire, soit nous la perdons. Et nous ne pourrons en faire une guerre révolutionnaire que si nous sommes capables de faire naître un mouvement révolutionnaire susceptible d’intéresser une majorité de la population ; un mouvement, en conséquence, qui ne soit ni sectaire, ni défaitiste, ni « antibritannique », qui n’ait absolument aucune ressemblance avec les factions mesquines de l’extrême gauche, avec leur chasse aux sorcières et leur jargon gréco-romain. […]

Le vingt-cinquième anniversaire du couronnement de George V [6 mai 1935] a été l’occasion d’une manifestation « spontanée ». Dans certaines rues très pauvres de Londres, que les habitants avaient décorées eux-mêmes, j’ai vu, inscrits sur l’asphalte à la craie, les deux slogans suivants : « Pauvres, mais loyaux » et « Propriétaires, restez chez vous » (ou « Propriétaires indésirables »). […] Jusqu’à la mort de George V, le roi était sans doute, pour la majorité de la population anglaise, le symbole de l’unité nationale. Les gens croyaient – à tort, bien sûr – que le roi était de leur côté contre les classes aisées. Ils étaient patriotes, mais pas conservateurs. Et leur instinct n’était-il pas bien plus sûr que celui de ceux pour qui le patriotisme est quelque chose de honteux et que sont indifférents à la liberté nationale ?

Bien que les circonstances aient été bien plus dramatiques, n’était-ce pas le même désir qui animait les ouvriers parisiens en 1793, les communards en 1871, les syndicalistes madrilènes en 1936 – le désir de défendre son pays, et d’en faire un lieu où il vaut la peine de vivre ?

George Orwell

Deuxième partie d’un texte paru en janvier 1941 dans The New Left (trad. fr., Bernard Hoepffner, Écrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie, Agone, 2009, p. 119-133).

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984 (dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis
 » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes de la rédaction

1. Le 3 mars 1918, le gouvernement bolchevique, impuissant à enrayer l’avancée des troupes allemandes et autrichiennes, signe une paix séparée où la Russie abandonne la Pologne, les pays baltes, la Finlande, l’Ukraine et une partie de la Biélorussie.

2. Peintre et écrivain, militant communiste jusqu’en 1938, Humphrey Slater (1906-1958) participe à la résistance au nazisme à Berlin au début des années 1930 et combat dans les Brigades internationales (1936-1938). Militant communiste de 1923 à 1938, Thomas Wintringham (1898-1949) est le commandant du bataillon anglais des Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne. En 1940 Slater et Wintringham créent à Osterley Park un centre de formation de la Home Guard dont les méthodes s’inspirent de leur expérience militaire et politique espagnole.

3. Dans la description d’Orwell, le « blimp » (personnage créé par le caricaturiste politique de gauche David Low) est un « colonel en demi-solde avec son cou de taureau et sa minuscule cervelle de dinosaure ». Il symbolise « la classe moyenne de tradition militaire et impérialiste ».