Cher Monsieur, je poursuis ma réponse à votre « lettre ouverte ».

Vous vous souvenez de ce que j’ai répondu à votre question sur la Russie. Je vous ai rappelé le désordre social généralisé d’aujourd’hui, le fait singulier, effroyable, horrible, atavique et presque incroyable des classes sociales et de leur lutte, et j’ai dit qu’aucune chose ne peut égaler celle-ci quant à l’urgence et au danger. J’ai défini votre position (d’une manière générale) comme celle d’un homme de l’esprit en fonction de ce fait : vous êtes hostile à un non-système qui ne crée, et ne peut créer, ni justice, ni ordre économique et social, mais qui se maintient sur la base de l’anarchie, de la misère et de l’oppression, et qui fait courir le risque d’effroyables explosions, de révolutions et de guerres civiles.

Vous ne marchez pas avec le pouvoir qui crée cette oppression et ce désordre, parce que cette force du capitalisme ne défend aucune valeur, n’a aucun sens, si ce n’est celui, vide, du profit et de la production dérégulée de marchandises. Vous n’êtes pas du côté de la minorité et vous prenez le parti de la majorité qui n’a pas le pouvoir. Par conséquent, vous pourriez être sur le point d’adhérer à un parti pratiquant la lutte des classes.

Mais c’est là qu’une contradiction a été soulevée : les partis ouvriers allemands, en tout cas sous leur forme actuelle, ne sont pas un lieu pour un homme de l’esprit. D’abord pour des raisons pratiques quoique non essentielles : vous n’êtes ici que toléré, on se méfie de vous, vous allez dépérir sous le poids de la bureaucratie et des bonzes. Mais avant tout pour une raison concrète : les partis ouvriers veulent renverser la position de force de la minorité grâce à la lutte des classes ; seulement, la lutte des classes, en tout cas au sein des groupes ouvriers les plus actifs, n’est plus depuis longtemps un moyen de faire advenir le socialisme, que vous aussi vous souhaitez ; elle a acquis dans la pratique quotidienne une existence propre. On s’achemine vers une restructuration des assises de la domination : aujourd’hui grand bourgeois, demain petit-bourgeois.

On discute du socialisme, on pratique la lutte des classes. En fait, on discute à peine du socialisme, sinon il y aurait eu des conséquences depuis longtemps. Vous devez refuser de vous associer à une pratique de lutte et à un groupe partisan si la seule raison pour laquelle vous le faites est qu’un groupe partisan, qu’un homme issu de celui-ci, vous informe aimablement qu’il a un programme extraordinaire (et qui vous concerne) dans sa sacoche. Vous n’achetez ni chat en poche, ni programme en sacoche ; des formulaires et des vérités imprimées, il y en a pléthore dans le monde. Vous avez le penchant maladif de vouloir voir enfin quelque chose. Vous voulez voir au-delà du papier imprimé. Vous répondez à l’aimable monsieur par les mots classiques : hic Rhodus, hic salta ; autrement dit : j’ai une maladie des yeux, je ne peux pas lire, faites-moi la démonstration de votre chose. Et... on exerce la lutte des classes! Vous voyez là l’expression de la volonté de pouvoir d’un prolétariat, un puissant mouvement porté par des intérêts, de bonnes organisations, mais cela vous laisse sur votre faim. Le monsieur a tout à fait raison avec son programme extraordinaire ; mais en quoi cela vous concerne-t-il ? Voilà ce qui n’est pas clair. Il peut arriver que demain le prolétariat se retrouve en haut. Mais qu’est que cela changerait, notamment pour vous ?

Car vous connaissez grâce à l’histoire ces diverses volontés de pouvoir qui parfois sont en haut, parfois en bas. Vous avez tout autre chose en tête : la victoire (déjà mentionnée, voulue sans détours, et qui déjà se profile dans le choix des moyens) de la véritable idée révolutionnaire, dont l’objet est la liberté, la solidarité humaine, le refus de la contrainte, le pacifisme, aujourd’hui encore comme il y a cent, mille ou deux mille ans. Votre aspect rétrograde se situe là, expliquez-le calmement, sans limites.

Implacable, vous devez insister sur votre revendication radicale, pugnace, rigoureuse, et seulement sur votre revendication ; et ce, avec plus de détermination que n’importe qui parce que vous êtes plus en danger que quiconque.

Votre nouvelle lettre me pousse à définir exactement la ligne générale du mouvement

Vous m’avez entre-temps écrit une lettre détaillée qui me renforce dans mon intention, dans un premier temps et avant que je passe à un autre point, de bien préciser la ligne générale du mouvement que je vous recommandais, et de bétonner votre plate-forme qui est celle, d’une manière générale, de l’homme de l’esprit.

Dans votre dernière lettre, vous décrivez votre situation de la façon suivante : « Si je parle avec un marxiste, il me dit d’entrer dans le rang, d’aider à changer la société de fond en comble pour atteindre une répartition plus juste des biens, laquelle mettrait un terme à toute misère. Moqueur, il me recommande de ne surtout plus parler d’art ni même d’esprit. Les choses de ce genre seraient, selon lui, absurdes et suspectes, une perte de temps et un gaspillage. La seule chose qui vaille : la réalisation du communisme par l’action. Pour lui, tout est merveilleusement simple. Inébranlable, il se tient là, récuse toute réserve avec une solide citation de Marx, ou regrette plus ou moins poliment mon côté rétrograde. Pourtant, je les ai, ces réserves et je ne peux pas les faire disparaître grâce à des théories économiques, aussi éclairantes soient-elles. Rien de tout cela n’atteint mon être profond, je ne me sens pas mû par quelque nécessité humaine. »

Et, plus loin, vous écrivez : « Je dois pourtant prendre une décision. » C’est clair, je dois consolider votre plate-forme. J’espère que, sur un point, vous avez déjà percé à jour votre marxiste. L’action qu’il vous conseille revient à s’activer aux canons et avec des grenades à main. Pour cela, vous n’avez pas besoin d’esprit, le bon monsieur a tout à fait raison, il suffit d’avoir des muscles et d’obéir. Mais il a frappé à la mauvaise porte. Avec un troufion à l’ancienne, il aurait déjà atteint son but.

A-t-on encore le droit de penser aujourd’hui ? Penser a-t-il encore un sens ?
Ou exprime-t-on seulement ce que la situation de classe prescrit ?

Je vous invite à prendre connaissance de votre situation et de ce que sont vos intérêts si résolument négligés jusqu’ici. On vous conteste d’emblée la possibilité de faire usage de quoi que ce soit qui relève de la vie de l’esprit et on vous recommande, si vous tenez vraiment à penser, d’admettre la doctrine économique de Marx comme système ultime et, par conséquent, avec le regard droit, d’être actif dans la lutte des classes. Nous avons ici à jouer des coudes.

Les hommes de l’esprit (les intellectuels, il y en a des tonnes dans cette Allemagne, seulement ils ne savent pas quoi faire de leur culture, et les économistes les embrouillent au lieu de les éclairer) connaissent des moments difficiles. La vie de l’esprit est extrêmement discréditée. Elle est discréditée par l’ensemble des partis politiques ; chaque parti prend l’homme de l’esprit pour l’idéologue de ses très solides intérêts et a une conception résolument matérialiste de la vie de l’esprit. De toute part, l’homme de l’esprit, l’intellectuel, le médecin, le juriste, l’étudiant, l’enseignant, l’érudit, l’artiste, le journaliste, tout ce qui n’est pas derrière une machine ou une charrue, est exhorté à reconnaître la place économique et politique qui est la sienne et, ensuite, à admettre sa dépendance vis-à-vis de cette place en devenant le larbin du parti de cette place.

Cela se produit surtout du côté marxiste, la théorie matérialiste est manifestement au point (mais comme je l’ai dit précédemment, c’est aussi la théorie cachée des autres partis) et voici ce qu’elle dit : vous appartenez à une époque historique donnée, vous êtes membre, dans cette époque, d’une classe donnée ; et cette classe se sert, que vous le vouliez ou non, de ce que vous appelez votre vie de l’esprit, de ce que vous décorez de manière ridicule de ce mot grandiose, votre pensée, vos désirs, votre poésie aussi.

Votre supposée vie de l’esprit est à cent pour cent aiguillée et déterminée par la situation historique de votre classe. Or les lois déterminantes de votre classe sont économiques ; alors, pour parvenir à de véritables actions, « penser » ne vous avance pas plus que jouer du piano. Par ailleurs, ce que vous appelez votre « domaine privé par excellence » est aussi tombé sous la dépendance de la classe, et donc de l’économie. Ce qui semble être votre manière la plus personnelle de réagir, de sentir, votre sens du scrupule, vos éventuelles piété et moralité. La vie de l’esprit en dehors de ce lien historique et en dehors de ce façonnement par la classe n’est qu’une parole en l’air, un poisson qui veut nager hors de l’eau, un fantôme, une invention inepte, bourgeoise et libérale, grâce à quoi on ferme les yeux sur le fait que les classes perdurent et sont en lutte, et par quoi on veut, au bout du compte, se soustraire aux exigences de la lutte des classes.

D’après cette thèse, cher Monsieur, il ne vous reste plus grand-chose de votre fière vie de l’esprit. Connaissez-vous ce phénomène physique que l’on appelle « l’effet Leidenfrost » ? Il réside dans le fait qu’une goutte versée sur une plaque brûlante danse en suspension au-dessus de celle-ci. Si cette goutte pouvait penser, dirait le matérialiste, elle aurait comme vous l’impression d’être libre et chanterait fièrement des chansons évoquant sa grande aptitude à danser au-dessus de cette plaque contre la pesanteur.

Ce plaisir, quelque peu insensé, vous pouvez vous aussi vous le permettre. La décision a été prise avant même que vous ne commenciez à penser : vous devez, y compris en tant qu’homme de l’esprit, devenir un combattant de classe en connaissance de cause, soit grand-bourgeois, soit petit-bourgeois ou, comme on dit, soit bourgeois, soit prolétaire ; car sans même le savoir, vous êtes forcément l’un des deux.

(À suivre...)

Alfred Döblin

Extraits de Savoir et changer. Lettres à un jeune homme, Agone, 2015, p. 50-55.

Du même auteur, aux éditions Agone, L’art n’est pas libre, il agit. Écrits sur la littérature (1913-1948) (2013), Wallenstein (2012), Les Trois Bonds de Wang Lun (2011), Novembre 1918. Une révolution allemande (quatre volumes 2008-2009).