Dickens a traité Noël deux fois et avec succès, dans un chapitre des Aventures de Mr Pickwick et dans Un Chant de Noël. Ce dernier fut lu à Lénine sur son lit de mort et, selon son épouse, il en trouva le « sentimentalisme bourgeois » absolument intolérable. Dans un sens, Lénine avait raison. Mais s’il avait été en meilleure santé, il aurait sans doute remarqué que l’histoire a d’intéressantes implications sociologiques. Pour commencer, même si l’épaisseur de la couche de peinture étalée par Dickens est un peu épaisse, même si le « pathos » de Tiny Tim est écœurant, la famille Cratchit donne l’impression de s’amuser. Ils ont l’air heureux, ce qui n’est pas le cas, par exemple, des citoyens des Nouvelles de Nulle Part de William Morris 1. En outre – et la compréhension qu’en a Dickens est un des secrets de sa force –, leur bonheur vient en grande partie d’un contraste. Ils sont très joyeux parce que, pour une fois, il semble qu’ils aient suffisamment à manger. Le loup est à la porte, mais il remue la queue. La vapeur du Christmas pudding flotte devant un arrière-plan de prêteurs sur gages et d’exploitation des travailleurs, et le spectre de Scrooge se tient près de la table du dîner dans un double sens. Bob Cratchit voudrait même boire à la santé de Scrooge, ce que Mrs Cratchit refuse de faire, avec raison. Si les Cratchit peuvent apprécier Noël, c’est justement parce que la fête n’a lieu qu’une fois par an. Leur bonheur est convaincant pour la bonne raison qu’il est décrit comme incomplet 2.

Au contraire, tous les efforts pour décrire un bonheur permanent ont été des échecs. Les utopies (d’ailleurs, le mot « utopie » ne signifie pas « un bon endroit », mais simplement « un endroit non existant ») sont fréquentes dans la littérature des trois ou quatre derniers siècles, bien que les utopies « favorables » soient invariablement peu appétissantes et qu’elles manquent d’ailleurs de vitalité.

Les meilleures utopies modernes connues sont de loin celles de H.G. Wells. La vision du futur de Wells, implicite dans ses premiers livres et partiellement mise en œuvre dans Anticipations et dans Une utopie moderne, est exprimée avec force dans deux livres écrits au début des années 1920, Le Rêve et Mr Barnstaple chez les hommes-dieux. Wells nous y donne une image du monde tel qu’il aimerait le voir – ou tel qu’il pense vouloir le voir. C’est un monde dont les idées-forces sont un hédonisme éclairé et la curiosité scientifique. Tous les maux et toutes les misères dont nous souffrons aujourd’hui ont disparu. Ignorance, guerre, pauvreté, saleté, maladie, frustration, faim, peur, surmenage, superstition – tout cela a disparu. Ainsi exprimé, il est impossible de nier qu’il s’agit du genre de monde que nous espérons tous. Nous voulons tous éliminer les choses que Wells veut éliminer. Mais existe-t-il réellement quelqu’un qui désire vivre dans une utopie wellsienne ? Au contraire, ne pas vivre dans un tel monde, ne pas s’éveiller dans un jardin hygiénique de banlieue infesté d’institutrices nues est en fait devenu un objectif politique conscient. Un livre tel que Le Meilleur des mondes est l’expression de la véritable peur que ressent l’homme moderne devant la société hédoniste rationnelle qu’il pourrait avoir la capacité de créer. Un écrivain catholique a dit récemment que les utopies sont maintenant techniquement possibles et que, en conséquence, comment éviter l’utopie est devenu un problème sérieux. Maintenant que nous avons le mouvement fasciste devant les yeux, nous ne pouvons pas éliminer tout simplement cette remarque comme étant idiote. Car l’une des sources du mouvement fasciste est le désir d’éviter un monde trop rationnel et trop confortable.

Toutes les utopies « favorables » semblent se ressembler en ce qu’elles postulent la perfection sans être capables de suggérer le bonheur. Les Nouvelles de Nulle Part sont une version gentillette de l’utopie wellsienne. Tout le monde est gentil et raisonnable, tous les meubles viennent de chez Liberty, mais l’impression que laissent ces mondes est celle d’une mélancolie délayée. L’effort fait récemment par lord Samuel dans la même direction, An Unknown Land, est encore plus lugubre. Les habitants de Bensalem (le nom est emprunté à La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon) donnent l’impression de considérer la vie comme un mal qu’il faut accepter en s’en plaignant le moins possible. Tout ce que leur a apporté leur sagesse est d’être déprimés en permanence. Il est bien plus impressionnant de voir que Jonathan Swift, un des écrivains les mieux pourvu d’imagination qui ait jamais vécu, ne réussit pas plus que les autres à construire une utopie « favorable ».

Les premières parties des Voyages de Gulliver sont sans doute l’attaque la plus accablante de la société des hommes qui ait jamais été écrite. Chacun des mots retentit encore aujourd’hui ; par endroit, on y trouve des prophéties très détaillées des horreurs politiques de notre propre époque. Là où Swift échoue, cependant, c’est lorsqu’il tente de décrire une race d’êtres qu’il admire vraiment.

Dans la dernière partie, en contraste avec les Yahoos dégoûtants, il nous présente les nobles Houyhnhnms, une race de chevaux intelligents libérés des défauts humains. Or ces chevaux, malgré l’élévation de leur caractère et leur bon sens infaillible, sont des créatures remarquablement ennuyeuses. Comme les habitants de diverses autres utopies, ils cherchent surtout à éviter tout problème. Ils vivent des vies tranquilles, prudentes, « raisonnables », d’où sont absents disputes, désordres ou insécurité de toutes sortes, mais en est également absente la « passion », y compris l’amour physique. Ils choisissent leur compagne ou compagnon selon des principes eugénistes, évitent les excès d’affection et paraissent assez contents de mourir quand vient leur heure. Dans les premières parties du livre, Swift avait montré où la folie et la fripouillerie des hommes pouvaient les mener ; mais, enlevez folie et fripouillerie : il ne vous reste plus, apparemment, qu’une sorte d’existence tiédasse, qui ne vaut pas vraiment la peine d’être vécue.

Les tentatives de description d’un bonheur appartenant définitivement à l’autre monde n’ont pas eu plus de succès. Le paradis est un bide, tout comme l’utopie, bien que l’enfer occupe une place respectable en littérature, et qu’il ait souvent été décrit avec grande précision et de façon convaincante.

C’est un lieu commun de dire que le paradis chrétien, tel qu’il nous est habituellement présenté, n’attirerait personne. Presque tous les écrivains chrétiens qui se sont préoccupés du paradis soit annoncent franchement qu’il est indescriptible soit évoquent de vagues images d’or, de pierres précieuses, ainsi que d’hymnes chantés du matin au soir. Ceci, il est vrai, a inspiré quelques-uns des meilleurs poèmes du monde :

Tes murailles sont de calcédoine
Tes remparts de diamants taillés,
Tes portes de fines perles d'Orient Tellement riches et abondantes 3

Ou :

Saint, saint, saint, les saints tous T'adorent et
Déposent leurs couronnes d'or sur les eaux lisses,
Chérubins et séraphins sont à genoux devant Toi,
Toi qui étais, es, et seras à tout jamais
. 4

Mais une chose était impossible : décrire un endroit ou une situation que l’être humain ordinaire désirerait réellement. Nombre de prêcheurs revivalistes, nombres de jésuites (regardez, par exemple, le terrible sermon dans Portrait de l'artiste de James Joyce) ont effrayé leur congrégation jusqu’à leur glacer le sang dans les veines avec leurs images verbales de l’enfer. Mais dès qu’il s’agit du paradis on ne tarde pas à tomber sur des mots comme « extase » et « béatitude », sans grands efforts pour dire ce qu’ils signifient vraiment. Un des textes les plus vivants sur ce sujet est peut-être le célèbre passage dans lequel Tertullien explique qu’un des plus grands bonheurs du paradis consiste à regarder les tortures des damnés.

Les diverses versions païennes du paradis ne sont certainement pas meilleures. On a l’impression qu’un crépuscule infini règne sur les Champs Élysées. L’Olympe, où vivaient les dieux, avec leur nectar et leur ambroisie, avec leurs nymphes et leurs Hébé, les « poules immortelles » comme les appelait D. H. Lawrence, est sans doute un peu plus attrayant que le paradis chrétien, mais on n’aurait pas très envie d’y rester bien longtemps. Quant au paradis musulman, avec ses soixante-dix-sept houris pour chaque homme, toutes réclamant sans doute qu’on s’occupe d’elles en même temps, ce n’est qu’un cauchemar. Et les spiritualistes, bien qu’ils ne cessent de nous assurer que « tout est éclatant et magnifique », ne parviennent pas non plus à décrire la moindre activité de l’autre monde qu’une personne capable de réfléchir trouverait supportable, et encore moins séduisante.

On obtient le même résultat avec les tentatives de description du bonheur parfait qui ne viennent ni d’une utopie ni de l’au-delà, mais qui sont simplement sensuelles. Elles donnent toujours une impression de creux, de vulgarité, ou les deux à la fois. Au début de La Pucelle, Voltaire décrit la vie de Charles IX avec sa maîtresse, Agnès Sorel. Ils étaient « toujours heureux », dit-il. Et en quoi consistait leur bonheur ? Une suite incessante de festins, de boissons, de chasses et d’amour. Qui ne se lasserait pas d’une telle existence après quelques semaines ? Rabelais décrit les esprits fortunés qui ont du bon temps dans l’autre monde parce qu’ils ont eu une vie dure dans celui-ci. Ils chantent une chanson que je paraphrase grossièrement comme suit : « Sauter, danser, jouer des tours, boire du vin rouge et du vin blanc, et ne rien faire de toute la journée sinon compter des couronnes en or 5 » – comme cela paraît ennuyeux, en fin de compte ! La vacuité de toute cette conception d’un « bon temps » éternel est bien montrée dans la peinture de Bruegel, Le Pays de cocagne, dans lequel trois grosses masses de graisse sont étendues et dorment, tête contre tête, tandis que les œufs durs et les jambons rôtis viennent d’eux-mêmes pour être mangés.

Il semblerait que les êtres humains soient incapables de décrire, voire d’imaginer le bonheur si ce n’est en termes de contraste. C’est pour cela que la conception du paradis ou de l’utopie change d’époque en époque. Dans la société préindustrielle, le paradis était décrit comme un lieu de repos éternel, pavé d’or, parce que l’expérience de l’être humain ordinaire était le surmenage et la pauvreté. Les houris du paradis musulman sont les reflets d’une société polygame dans laquelle la plupart des femmes disparaissaient dans les harems des riches. Mais ces images de « béatitude éternelle » ont toujours été un échec parce que, lorsque la béatitude devenait éternelle (l’éternité étant considérée comme un temps infini), le contraste cessait de fonctionner. Certaines des conventions intégrées à notre littérature sont nées à l’origine de conditions physiques qui ont cessé d’exister. Le culte du printemps en est un exemple. Au Moyen Age, le printemps ne représentait pas simplement les hirondelles et les fleurs sauvages. Il représentait des légumes verts, du lait et de la viande fraîche après des mois de porc salé dans des cabanes enfumées et sans fenêtres. Les chansons du printemps étaient gaies :

Ne rien faire sinon manger et être gais,
Et remercier le ciel pour une bonne année,
De viande abondante et d'épouses aimées,
De garçons costauds qui vont de ci de là.
Tant de gaieté.
Et partout chez tous tant de gaieté ! 6

parce qu’il y avait une raison d’être gai. L’hiver était terminé, c’était ce qui comptait le plus. Noël est lui-même une fête préchrétienne dont l’existence est sans doute due au besoin d’un excès de nourriture et de boisson afin de rompre la monotonie des hivers insupportables du Nord.

L’incapacité de l’humanité à imaginer le bonheur autrement que sous la forme d’un soulagement, après un effort ou une souffrance, présente un grave problème aux socialistes. Dickens est capable de décrire une famille dans le dénuement se régalant d’une dinde rôtie et sait les faire apparaître comme heureux ; d’autre part, les habitants d’univers parfaits ne semblent pas connaître la gaieté spontanée et sont par-dessus le marché assez répugnants. Mais il est clair que nous ne sommes pas en quête du genre de monde décrit par Dickens, ni, sans doute, de tout autre monde qu’il pouvait imaginer. L’objectif du socialisme n’est pas une société où tout finit bien parce que de vieux messieurs pleins de gentillesse distribuent des dindes. Que cherchons-nous sinon une société dans laquelle la « charité » serait inutile ? Nous voulons un monde où Scrooge, avec ses dividendes, et où Tiny Tim, avec sa jambe tuberculeuse, seraient tous deux impensables. Mais cela veut- il dire que nous sommes en quête d’une utopie sans souffrance, sans effort ?Je suggère donc que le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur. Le bonheur, jusqu’ici, a été une conséquence et, pour autant que nous le sachions, il en sera peut-être toujours ainsi. Le véritable objectif du socialisme est la fraternité humaine. C’est ce que tout le monde pense plus ou moins, bien que ce ne soit pas souvent dit, ou en tout cas pas suffisamment fort. Si les hommes s’épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles ou torturer dans les prisons secrètes de la Gestapo, ce n’est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage a giorno mais parce qu’ils veulent un monde dans lequel les hommes s’aiment les uns les autres au lieu de s’escroquer et de se tuer les uns les autres. Et ils veulent ce monde comme une première étape. Où ils iront ensuite est bien moins certain et les tentatives de prédire leur avenir en détail ne font que brouiller la question.

La pensée socialiste doit se préoccuper de prédiction, mais seulement en termes généraux. Il faut souvent viser des objectifs qu’on ne perçoit que très vaguement. En ce moment, par exemple, le monde est en guerre et désire la paix. Et pourtant le monde n’a aucune expérience de la paix et n’en a jamais eu, à moins que le bon sauvage ait vraiment existé un jour. Le monde veut quelque chose dont il reconnaît vaguement la possibilité sans pouvoir le définir avec précision.

Presque tous les créateurs d’utopies ressemblent à l’homme qui a mal aux dents et qui pense donc que le bonheur est de ne pas avoir mal aux dents. Ils voulaient produire une société parfaite en proposant quelque chose d’infini qui n’a pourtant de valeur que parce qu’il est temporaire. La solution la plus sage serait de dire qu’il y a certaines voies le long desquelles l’humanité doit avancer, que la stratégie, dans son ensemble, a été décidée, mais que les prophéties détaillées ne sont pasde notre ressort. Quiconque essaye d’imaginer la perfection ne fait que révéler sa propre vacuité. Il en va ainsi même avec un grand écrivain tel que Swift, qui sait si bien éreinter un évêque ou un homme politique mais qui, lorsqu’il tente de créer un surhomme, nous laisse simplement avec l’impression – la dernière chose qu’il aurait voulu – que les Yahoos puants avaient en eux davantage de possibilités de développement que les Houyhnhnms éclairés.

George Orwell

Texte paru en décembre 1943 dans Tribune (trad. fr., Bernard Hoepffner, Écrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie, Agone, 2009, p. 150-160).

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984 (dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis
 » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes de la rédaction

1. Classique de la littérature utopique, Les Nouvelles de Nulle Part (1890) décrivent le bonheur dans une société du futur collectiviste et démocratique, essentiellement agraire et artisanale, où n’existent plus ni propriété privée, ni grandes villes, ni autorité, ni monnaie, ni tribunaux, ni prisons, ni classes sociales.

2. Employé sous-payé de l’avare misanthrope Scrooge, Bob Cratchit peine à nourrir sa famille, dont Tiny Tim (malade et infirme) est le plus jeune enfant.

3. Strophe d’un hymne tiré d’un poème anonyme du XVIe siècle, Hierusalem My Happy Home (1583), lui-même écrit à partir d’un texte de saint Augustin.

4. Strophe d’un hymne à la Trinité, Holy Holy Holy, composé en 1826 par Reginald Heber.

5. Cette chanson se trouve dans la traduction anglaise d’Urquart (1653), mais pas dans Rabelais.

6. Chanson chantée par Silence dans Henry IV de Shakespeare (partie II, acte V, scène 3).