La littérature scolaire, par exemple, avec le corpus imposé des grandes œuvres au programme, est du côté de l’évidence. De cette évidence, certains parlent comme d’une idéologie, au sens de ce qui fait précisément agir d’une certaine façon sans que cela pose la moindre question1. En revanche, les querelles de clochers littéraires et les batailles d’avant-gardes pour incarner la nouvelle littérature, qui mettent aux prises des auteurs dont certains tombent entièrement dans l’oubli par la suite, montrent une littérature plus incertaine, tant que ces affrontements n’ont pas été remportés par l’un ou l’autre camp. Dans ces cas-là, il arrive d’ailleurs que l’une des armes de la bataille soit justement la définition de la littérature2.

Face à cette tension entre l’évidence et l’incertitude, le bon sens nous souffle : « La belle affaire ! », et nous rappelle qu’il en va ainsi d’à peu près tout. Mais il n’est pas certain que le bon sens ait ici raison, et qu’en matière d’évidence la littérature soit tout à fait logée à la même enseigne que le reste. Marc Angenot rappelle ainsi que « les études littéraires sont le seul domaine académique, le seul domaine des ainsi nommées “sciences humaines”, qui commence en écartant – sans avoir aucunement à motiver et sans jamais s’interroger sur cette mise à l’écart préjudicielle – quatre-vingt-dix pour cent et plus de ce qui peut sembler son objet “naturel” »3. De fait, on peut s’étonner que soit aussi peu imitée la démarche d’Angenot – pour le coup pleine de bon sens – qui consiste à repérer comment certaines catégories de textes (à commencer par la littérature) s’insèrent et se distinguent à l’intérieur de l’ensemble du discours social d’une époque (ce qui va du recueil de poésie et du traité de philosophie jusqu’à l’affiche de publicité)4.

Toutes les manières d’évoquer la littérature ne manient donc pas l’évidence au même degré. Selon la place que l’on accorde aux auteurs, aux genres, et parmi eux aux « grands » genres littéraires, ou celle que l’on donne aux péripéties de la vie littéraire, et parmi elles à tout ce qui rattache la littérature au contexte d’une époque, on peut reconstituer tout un continuum des représentations de la littérature depuis la plus fermée (et donc la plus évidente) jusqu’à la plus ouverte (et donc la plus incertaine).

Le comble de l’évidence est sans doute la liste sèche des grands auteurs au programme. C’est même le propre de la « fonction auteur » (décrite par Michel Foucault) que d’instituer l’évidence d’une rupture dans l’ordre du discours5. Moins les écrivains sont nombreux, plus ils sont « grands » et plus ils sont « auteurs », et plus la littérature relève de l’évidence ; plus ils sont nombreux, au contraire, pour certains peu connus voire totalement oubliés, et moins la singularité de la littérature va de soi. Il y a ici quelque chose de l’ordre de la tension entre l’absolu et le trivial, entre le sublime de l’expérience littéraire et le quotidien des pratiques, tension que Pierre Macherey pose comme inévitable et même nécessaire pour rendre compte de la « chose littéraire »6. Cette co-présence d’une sorte de spirituel et de temporel de la littérature, Macherey la renvoie par ailleurs à l’opposition entre les démarches de Maurice Blanchot et de Pierre Bourdieu pour se saisir de la littérature. On relèvera quand même au passage qu’autant la sociologie de Pierre Bourdieu n’a jamais renoncé à rendre compte du sacré et du sublime de la littérature, autant la critique de Maurice Blanchot se moque éperdument des petites affaires quotidiennes de la vie littéraire7.

Quoi qu’il en soit, Pierre Macherey convoque à l’appui de sa démonstration la célèbre querelle faite par Marcel Proust à Sainte-Beuve8, où le premier reprochait au grand critique du XIXe siècle de ne s’intéresser qu’aux aspects les plus fugaces et futiles de la littérature avec pour principale – et grave ! – conséquence de négliger certains des plus grands écrivains de l’époque au bénéfice de médiocres destinés à l’oubli. Face à l’évidence de l’après-coup et de la sanction de la postérité, Macherey rappelle en défense de Sainte-Beuve qu’il faut bien des petits écrivains pour qu’il y en ait des grands, et qu’à l’occasion certains petits deviendront peut-être grands. Mais on relève au passage qu’il s’en tient strictement ici à la question de savoir qui mérite d’être retenu comme écrivain. Or, quand il est question de critique – celle de Sainte-Beuve, en tout cas, parce que celle de Blanchot, c’est bien sûr autre chose –, ce n’est pas seulement de cela qu’il s’agit, mais aussi des propos que tiennent les auteurs grands ou petits et des positions qu’ils prennent. D’une façon générale, plus la question décisive est de savoir qui est la littérature, plus l’évidence s’impose ; alors qu’au contraire, plus on se demande ce que dit et ce que fait la littérature, moins elle est forte.

C’est sans doute sur ce terrain que l’on mesure à quel point la littérature est peut-être plus évidente aujourd’hui qu’hier, au sens où elle se résumerait de plus en plus à une simple liste d’auteur sèche et close, sans que ce qu’ils disent ou ce qu’ils font avec leurs écrits contribue à faire exister la littérature comme telle.

Affirmer que les écrivains ne disent plus rien ou ne font plus rien avec leurs écrits serait à l’évidence une sottise démentie par le moindre passage dans les rayons d’une librairie. Mais tout se passe comme si ce qu’ils disent et ce qu’ils font ne regardait la plupart du temps que le for intérieur de leur lecteur, dans une forme de colloque singulier placé – comme dans le cas du médecin et de son patient pour qui l’expression fut forgée – sous le sceau du secret ou du moins de l’expérience personnelle.

Il arrive bien sûr aussi que les intentions ou les prises de positions – littéraires ou non – d’un écrivain, ou encore l'écho rencontré par son livre dans le monde, soient mises en exergue dans les pages critiques des journaux ou dans les émissions consacrées à la littérature. Mais ce qui est devenu rare, c’est de voir les écrivains s’avancer en groupes pour conquérir et défendre ensemble une position, prétendre jouer un rôle dans le monde par leurs écrits. Revendiquer une position d’avant-garde – nécessairement collective, donc – ou tout simplement prétendre incarner plus que soi-même sur la scène littéraire semble être devenu le comble du mauvais goût. Et du côté de la critique, plus grand monde ne prend la peine de faire le travail de rapprochement, de mise en ordre, de commentaire ou de critique collective, pour donner sens à ce qu’on désignait autrefois comme le « mouvement littéraire ». Tout le travail de luttes, de jugements, d’exclusions, tout ce travail qui constitue par définition l’histoire même du champ littéraire et qui par définition existe encore, semble désormais relégué aux coulisses auxquelles seuls quelques initiés – qui soulèvent parfois le rideau pour en livrer quelques secrets croustillants – ont accès. Ce n’était pas encore le cas, il n’y a pas si longtemps : dans des travaux précieux, Anne Simonin a montré comment aux éditions de Minuit, à l’époque charnière des années 1950 et 1960, l’intensité du travail éditorial se traduisait en propos pour le moins explicite et public, qu’il s'agisse de mettre en avant un « Nouveau Roman » ou la critique des violences coloniales9. Mais aujourd’hui, le très réel travail mené par les éditeurs pour regrouper des œuvres au sein d’une collection ou d’un catalogue reste presque toujours clandestin, invisible du public, caché derrière la marque d’éditeur qui semble capter à elle seule et dans le mystère de l’implicite l’intégralité de la charge symbolique du regroupement en question. Avec, là aussi, ce qu’il faut parfois de petits récits enchantés livrés ici ou là, qui mettent en scène le miracle de la découverte des pépites ou des grands écrivains. Parfaits exemples de manifestation d’évidence.

Dès lors, la littérature se résume de plus en plus à une galerie de portraits en buste ou en gros plan, la tête penchée, devant un mur de livres, avec un air inspiré mais pas trop sévère, et bien sûr avec le nom de l’éditeur en bas de l’affiche. Des écrivains, les uns à côté des autres, qui « publient » des livres et qui ont des lecteurs. Une littérature avant tout définie par la griffe de l’éditeur, cette marque qui tend à se suffire à elle-même pour faire preuve de littérature sans considération pour les autres preuves possibles : est littérature un livre publié dans la collection littéraire d’un éditeur de littérature reconnu comme tel, sans qu’il soit nécessaire de préciser de quelle littérature il s’agit.

Faire remonter cela à la mort de Jean-Paul Sartre et à la « fin de l’engagement » serait trop facile. Certes, les années 1980 font ici comme ailleurs figure de rupture. Mais le phénomène est sans doute en marche depuis bien plus longtemps. De même qu’il est sans doute un peu court de mettre tout sur le dos de l’université. Il y a sans doute une part de vérité dans l’idée que le saisissement de la littérature par la science a contribué à la couper de « la vie », ne serait-ce que par le poids désormais écrasant du champ académique sur le monde intellectuel en général. Mais la relation entre les doctes et les littérateurs, le monde des sciences et celui des lettres, est une histoire de très longue durée, et la compétition des uns contre les autres a déjà connu plusieurs mouvements de balancier. Accuser l’autre camp est souvent une façon de ne pas voir son propre rôle dans l’histoire dont on dénonce le cours : ainsi, quand Gaëtan Picon, figure d’une certaine critique lettrée, se lamente dans la dernière édition (1976) de son Panorama de la nouvelle littérature française sur le déclin – bien réel – de cette critique au profit de l’approche scientifique des études littéraires, il n’est sans doute pas conscient de sa propre contribution au mouvement de longue durée de clôture de la littérature sur elle-même. Car son Panorama a joué son rôle de bornage de la littérature la plus récente, par définition la moins facile à domestiquer, et peut-être même de pétrification du corpus de la « modernité », ainsi livré clés en main aux savants. Il y aurait d’ailleurs toute une étude à faire sur le cycle séculaire des « histoires », « panoramas », « tableaux » et autres « guides » de la littérature contemporaine depuis leur apparition au tournant du XIXe siècle, juste au moment où le canon éternel de la France littéraire est fixé par les histoires monumentales de Lanson (1894) ou Petit de Julleville (1896-1900), jusqu’à leur quasi-disparition après les années 1980, comme si leur rôle était alors achevé10. Tous ces livres contribuaient à leur manière à construire et borner le périmètre de la littérature du moment – plus ou moins d’ailleurs en fonction de leur choix de méthode et d’exposition –, mais ce faisant il fallait bien raconter une histoire, donner des arguments, manifester des préférences : tout le contraire de l’évidence, donc.

Il n’est pas nécessaire de regretter comme Picon le temps de cette critique entre gens de bonne compagnie pour constater qu’avec elle ne disparaît pas seulement une certaine manière de parler de la littérature, mais aussi pour une bonne part le fait d’en parler, tout simplement. Et parler de la littérature, de ce qu’elle dit et de ce qu’elle fait, ce n’est pas forcément le faire à la manière de Thibaudet, qui distinguait les lettres que l’on goûte et la littérature dont on parle, en citant Édouard VII et ce qu’il disait à propos du bon vin11. On peut le faire de manière beaucoup plus grave et en y mettant des enjeux beaucoup plus lourds. Mais d’une manière ou d’une autre, c’est une façon de faire dire quelque chose à la littérature qui tend à disparaître, et avec elle une manière de contester l’évidence de la littérature, de la faire descendre de son piédestal ou sortir de son ghetto.

De quelle « histoire » peut-il être question quand il n’y a plus de phénomènes collectifs, et mais seulement des monades (de livres ou d’écrivains) ? De quel « panorama » lorsqu’il n’y a plus rien à distinguer de haut, et seulement des détails à voir en gros plan ? Dès 1839, dans son célèbre article sur la « littérature industrielle », Sainte-Beuve écrivait que cette dernière – la littérature dominée par la logique du marché et par « l’annonce », la publicité de l’époque – était parvenue à « supprimer la critique et à occuper la place à peu près sans contradiction et comme si elle existait seule »12. Contre ceux qui se dépêcheraient d’en conclure que la mort de la critique est un mirage et que rien n’a vraiment changé depuis le milieu du XIXe siècle, on peut choisir de retenir plutôt que Sainte-Beuve percevait une réalité montante de la littérature qui n’a cessé de se renforcer par la suite et d’occuper une place croissante dans le paysage.

De manière plus générale et beaucoup mieux ajustée à la réalité de notre époque, le cadre d’interprétation proposé par Fredric Jameson autour de la notion de « postmodernisme » est celui qui nous semble le mieux susceptible de mettre en évidence les phénomènes ici discutés : élaborée pour rendre compte de « la logique culturelle du capitalisme tardif » dans une époque qui succède à celle du « modernisme » marqué par l’élitisme des avant-gardes, la notion dépasse très largement le seul cadre de la littérature, mais on y retrouve à la fois l’idée de la fin des récits historiques (au profit d’une forme de présent perpétuel) et celle de l’alignement sur la logique du marché (la singularité de des produits et l’efficacité de la marque) – idées qui vont de pair, bien sûr, avec l’affirmation du capitalisme comme horizon indépassable et la condamnation des illusions alternatives13.

Philippe Olivera

Extrait du numéro 63-64 de la revue Agone, « Autre(s) littérature(s) », p.5-12.

Notes

1. Pour une discussion stimulante et serrée de la question de l’évidence de la littérature, notamment sur le terrain scolaire, on pourra consulter la thèse de Bruno Vedrines, L’Assujettissement littéraire, Université de Genève, 2017.

2. Pour un exemple de rappel des batailles acharnées pour l’incarnation de l’avant-garde et l’appropriation des mots qui le disent, on pourra lire l’ouvrage que Norbert Bandier a consacré au surréalisme (Sociologie du surréalisme, 1924-1929, Paris, La Dispute, 1999). 

4. Lire Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Le Préambule, 1989 (disponible en ligne sur Médias 19)

5. Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » [1969], in Dits et écrits (1954-1988), t. 1. (1954-1975), Paris, Gallimard, 2001. 

6. Pierre Macherey, « La chose littéraire », postface à Jean-Yves Mollier, Philippe Régnier et Alain Vaillant (dir.), La Production de l’immatériel. Théories, représentations et pratiques de la culture au XIXe siècle, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2008 (repris dans Études de philosophie littéraire, Paris, De l’incidence éditeur, 2014). 

7. Pour une réflexion qui s’en prend à la caricature très souvent faite de la manière – grossière, réductrice, etc. – avec laquelle les sciences sociales abordent la littérature, on peut lire par exemple l'introduction de Dinah Ribard et Nicolas Schapira au volume On ne peut pas tout réduire à des stratégies. Pratiques d’écritures et trajectoires sociales, Paris, PUF, 2013. 

8. Querelle doublement post-mortem, puisque Proust (1871-1922) est né deux ans après la mort de Sainte-Beuve et que le recueil de ses admirations littéraires placées sous le signe de la critique de l’auteur des Causeries du lundi n’a été publié que longtemps après sa mort à lui (Contre Sainte-Beuve [1954], rééd. Paris, Gallimard, 1995). 

9. Lire Anne Simonin, « La Littérature saisie par l’histoire. Nouveau roman et guerre d’Algérie aux éditions de Minuit », Actes de la recherche en sciences sociales, 1996, no 111-112 ; et « La mise à l’épreuve du nouveau roman. Six cents fiches de lecture d’Alain Robbe-Grillet (1955-1959) », Annales. Histoire, sciences sociales, 2000, no 55-2). 

10. Pour un premier balayage : Georges Casella et Ernest Gaubert, La Nouvelle Littérature, 1895-1905, Sansot, 1906 ; Fortunat Strowski, Tableau de la littérature française au XIXe siècle, Deleplane, 1912 ; Florian-Parmentier, La littérature et l’époque. Histoire contemporaine des lettres françaises, Figuière, 1914 ; Charles Le Goffic (dir.), La Littérature française aux XIXe et XXe siècle, Larousse, 1919 ; René Lalou, Histoire de la littérature française de 1870 à nos jours, Crès, 1924 ; Eugène Montfort (dir.), Vingt-cinq ans de littérature française, 1897-1920, Librairie de France, 1925 ; Christian Sénéchal, Les Grands courants de la littérature française contemporaine, Malfère, 1934 ; René Groos et Gonzague Truc, Tableau du XXe siècle. 1900-1933. IV. Les lettres, Denoël, 1934 ; Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, Stock, 1936 ; Henri Clouard, Histoire de la littérature française du symbolisme à nos jours, Albin Michel, 1947 et 1949 ; Gaëtan Picon, Panorama de la nouvelle littérature française, Gallimard, 1949 (éditions augmentées en 1960 et 1976) ; Jacques Nathan, Histoire de la littérature contemporaine, Nathan, 1954 ; Pierre de Boisdeffre, Une histoire vivante de la littérature française d’aujourd’hui, Le livre contemporain, 1958 (éditions augmentées chez Perrin en 1969 et 1985) ; Maurice Bruezière, Histoire descriptive de la littérature contemporaine, Berger-Levrault, 1975 et 1976. 

11. Albert Thibaudet, « Préface », Histoire…, op. cit., p. vii-viii. 

12. Charles-Augustin de Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle », Revue des Deux Mondes, 1839.

13. Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif [1982, corrigé 1984], trad. fr. : Paris, Beaux-Arts de Paris, 2007. Pour une présentation de l’interprétation proposée par Jameson replacée dans le cadre plus large d’une étude des manières de penser la postmodernité, lire Perry Anderson, Les Origines de la postmodernité, Paris, Les Prairies ordinaires, 2010.