Cher Monsieur,

J’ai lu plusieurs fois avec attention la lettre ouverte que vous m’avez adressée. À plusieurs reprises, je me suis apprêté à vous répondre et, contrairement à mes habitudes, je suis resté bloqué. Une « lettre ouverte » est pour moi une chose trop solennelle, j’ai du mal à me faire à un tel honneur. Vous devez me connaître tel que je suis : un homme tout ce qu’il y a de plus privé. Si vous me rencontriez quelque part, vous ne me remarqueriez sans doute même pas. Mais voilà que vous exigez de moi une certaine représentativité. Si vous étiez assis en face de moi, ce serait plus facile. Vous verriez que je ris volontiers, que plus souvent je reste silencieux, que j’accorde beaucoup d’importance au silence, et que je dis souvent « Je ne sais pas » sans en être tout retourné. Si vous étiez assis en face de moi, peut-être me contenterais-je de vous questionner. Ne me prenez pas pour un prophète ou pour un joueur de trompette ; je ne porte pas de drapeau, c’est certain. Dites, cher Monsieur, voulez-vous vraiment une réponse d’un homme si nonchalant, et ne savez-vous pas tout mieux que quiconque ?

Admettons que vous teniez à votre réponse. Vous avez cité une de mes phrases « sur l’obligation d’apporter un soutien spirituel », et c’est en effet un sentiment de plus en plus pressant en moi, et une phrase que j’assume. Je vous réponds à présent. Non pas, certes, comme je vous aurais répondu si vous étiez assis en face de moi et si je savais ce qui se cache réellement derrière vos questions. Ce sera une réponse écrite, mais une réponse tout de même.

Beaucoup de vérités et pas une vérité

Vous dites que vous, comme beaucoup d’autres, vous vous sentez abattu et dérouté par l’effroyable pléthore de vérités qui s’offrent aujourd’hui. Vous avez l’impression d’être dans un labyrinthe, vous ne savez pas à quel saint vous vouer.

C’est exact. Il y a aujourd’hui beaucoup de principes, d’attitudes, de directions, de vérités. Vous en citez quelques-uns. Il en existe d’ailleurs davantage. Vous ne connaissez pas encore tout le labyrinthe, cher Monsieur.

Aussi vous demanderai-je au préalable et de manière générale : pourquoi donc cela vous tourmente-t-il qu’il y ait autant de doctrines et de vérités ? J’admets que cela puisse être gênant et quelque peu irritant pour des gens qui veulent agir dans la précipitation. Mais parlons maintenant d’une manière toute théorique : pourquoi ne devrait-il pas y avoir beaucoup de doctrines et beaucoup de vérités? Chaque chose a plusieurs niveaux, le monde change d’apparence d’heure en heure. Songez un instant à tout ce qu’il y a sur un seul brin d’herbe et à tout ce qui lui arrive. Vous ne faites pas là grande impression avec vos quelques vérités, rationalisme et irrationalisme, esthétisme, moralisme. Vous n’êtes tout de même pas d’avis que l’existence entière – ciel, terre et enfer – puisse être ramassée à cent pour cent dans une seule formule magique et une seule vérité ? La qualité première des religions aujourd’hui fanées résidait entre autres dans le fait qu’elles étaient porteuses de conceptions prodigieusement ambiguës. Elles étaient réellement profondes, c’est-à-dire qu’elles offraient plusieurs angles d’approche. (Ce que la science d’aujourd’hui, comme vous l’avez remarqué, ne fait plus du tout. Elle réfléchit à une petite table, en est toute fière et ne remarque pas que la plus grande partie du monde se trouve sous sa table.) Ainsi donc, cher Monsieur, en tant que telle, la pluralité des directions et des opinions ne vous gêne ni ne vous déroute. Et si chaque opinion se fait passer pour la seule et unique vérité qui soit, eh bien, laissez-la faire, cela fait partie du jeu.

Louange résolue de la pensée. La pensée précède l’action

Mais vous dites : ce n’est pas du tout la pensée théorique que je vise, je dois intervenir, accomplir quelque chose, et pour cela je dois me décider et dire oui à l’une de ces choses. Pardonnez, cher Monsieur, une petite remarque subsidiaire sur ce point, nous nous trouvons sur le terrain des propos mille fois cités de Karl Marx contre Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer1.» C’est ce que vous pensez mais, pardonnez-moi, le pensez-vous vraiment ou seulement avec réticence ? Marx avait raison d’écrire cette phrase, tout particulièrement à cette époque, dans l’Allemagne rêveuse, contre Hegel et les horribles hégéliens. Ce fut la malédiction de l’Allemagne opprimée par ses princes tout au long des siècles que de n’exister que dans la contemplation, dans l’interprétation de conditions à jamais figées, et de s’évader de sa prison seulement en pensée. Mais aujourd’hui, cette phrase a un sacré arrière-goût. Il semble que nous n’ayons plus besoin d’acquérir des connaissances. Penser est superflu, on doit seulement « changer » les choses. Non, ce n’est pas là l’idée. Il y a une compréhension des besoins vitaux et une discussion à ce sujet. Je dois le dire ici clairement, même si vous êtes, cher Monsieur, d’emblée d’accord avec moi ; certains, à côté de vous, en ont besoin. Je peux tout à fait m’imaginer que quelqu’un se lève aujourd’hui, moi par exemple, et dise : on a changé énormément de choses dans le monde au cours des dernières décennies, presque trop, un nombre colossal de choses ont été initiées, ce ne serait pas mal non plus de penser un petit peu et, à partir de la pensée, de commander le changement avec énergie. Au bout du compte, c’est par notre biais que les changements se produisent et nous sommes, du moins de l’avis des zoologues, une espèce d’animaux dotée d’un cerveau développé. Qu’aujourd’hui on pense trop et qu’on acquière trop de connaissances, Karl Marx non plus ne l’affirmerait pas. Certes, on parle et on imprime beaucoup mais, à coup sûr, moins de choses d’aujourd’hui que d’hier et d’avant-hier. À l’épouvantable louange de l’action, on doit sans détour opposer une louange résolue de la pensée. Celle-ci est elle-même, de fait, une action, une action difficile et rare quoiqu’invisible, et la pensée, je veux dire la pensée véritable, et non la rêverie ou la spéculation, est la seule et unique racine vivante de tout changement nous concernant. Si, par conséquent, nous voulons vraiment changer les choses, procédons, cher Monsieur, de cette manière. Aussi vous tournez-vous vers moi, qui ne puis être suspecté d’intervenir dans le monde au moyen d’« actions », mais qui pense seulement pour lui-même et, si vous le voulez, aussi pour vous. [...]

Vous êtes contre le capitalisme, néfaste pour l’homme et la société

Premièrement, par opposition et d’une manière catégorique, vous n’êtes pas du côté de la minorité, des possédants, des entrepreneurs et des rentiers, des hommes cultivés à l’excès, des privilégiés. Vous pouvez sans problème marcher avec le pouvoir, tout comme sans le pouvoir, mais vous marcherez avec le pouvoir seulement s’il a un sens, s’il représente une valeur, un ordre. Cela, à l’évidence, le capitalisme ne le fait pas, bien au contraire. Il a pour but la production de biens, le profit et l’accumulation d’argent. En soi, le système économique, le mode de production, la méthode de répartition des biens, tout cela pourrait vous être égal si des difficultés et des tensions évidentes n’apparaissaient pas. Des petites gênes, il y en aura toujours; en revanche, de grosses gênes durables, croissantes, révèlent une erreur de fond ; et alors même vous, vous devez ouvrir les yeux. Car la production de biens, le prix des biens, le travail, les salaires, tout cela n’est plus l’affaire d’un seul domaine dans la vie du peuple. Le peuple entier dépend, directement ou indirectement, de ce « domaine », de ce système dominant, il prend position, les politiques intérieure et étrangère s’en trouvent affectées et ce, de manière décisive. Le bon fonctionnement et la manière de fonctionner du système économique sont devenus une affaire de société.

Mais vous voyez à quel point le système économique actuel, qui se développe à partir de sphères privées, dispersées, anarchiques, et qui est mû par les fonds et les initiatives privées, n’a pas vraiment conscience de son rôle immense (je dirais : central) dans la vie de la société ; oui, à quel point il lui est difficile d’être conscient de lui-même. Inutile d’adresser un reproche à chaque représentant du système ; méthode et façon de procéder leur sont prescrites par le système, et ils acceptent sa nature égoïste ; ainsi le système contamine la moitié ou même l’ensemble du monde. Nous parlions du fait que la contre-offensive doit être menée par la société, par ceux qui sont porteurs d’une conscience sociale et par ceux qui souffrent, afin de mettre l’économie en conformité avec le nouveau rôle central qui est le leur.

Pour ce qui est des « capitalistes », je n’ai pas besoin de vous renseigner. Il vous suffit, pour savoir, de regarder les éminents représentants de cette couche de la population, d’étudier leur physionomie, de déceler le calcul, la soif d’expansion, le manque d’attention aux autres, l’impitoyable pragmatisme, et alors vous saurez : il s’agit ici d’accroissement de pouvoir, de gain d’argent, et de rien d’autre. (Vous voyez aussi le revers de la médaille : comment le système rejette les hommes incapables, faibles ou indécis, comment de faibles entrepreneurs tombent, telles les feuilles de l’arbre, lors des crises et autres marasmes économiques, comment l’inquiétude, la peur, la chasse à l’homme, l’impuissance, l’échec, l’effondrement côtoient le profit. Un système sans pitié pour les autres, ni non plus pour ceux qui le portent !)

Pour nous, le système est en premier lieu une lésion psychique et biologique. La pauvreté et l’oppression existent objectivement, et pourtant ces réalités économiques vont être transformées en valeurs subjectives par ce même capitalisme, par ses organes : l’industrie et le commerce. Oui, elles sont transportées par ceux-là mêmes jusque dans la conscience et dans le sentiment. Il y a deux aspects : la misère, et la façon programmée de faire prendre conscience de la misère. Le pauvre, ou celui qui est relativement pauvre dans les villes, ne doit en aucun cas oublier qu’il est pauvre, voire qu’il est relativement pauvre. Car il faut que l’industrie et le commerce de ce système économique « libre » montrent leurs produits, les proposent à la vente, les imposent, il faut qu’ils remplissent les rues de vitrines pour augmenter leurs ventes. En un mot, ils doivent faire de celui qui était pauvre et exploité d’un simple point de vue économique et comptable un vrai pauvre, un vrai exploité ayant intériorisé sa condition. Le système ne peut se passer de cette atrocité. Il doit éveiller la convoitise et l’attiser, de sorte qu’être pauvre ne soit plus dorénavant qu’un supplice, une humiliation. Car tout ceci est nécessaire dans l’intérêt du pouvoir d’achat. (C’est en outre justement cette conscience éveillée qui, en colère, se retournera contre son ennemi : le retour de bâton.) Le capitalisme privé, désordonné et concurrentiel, est obligé d’en arriver à cette double offensive : objective, puis psychique et biologique ; son caractère parasitaire est ainsi démontré. C’est pourquoi il faut, à notre avis, s’emparer de ce capitalisme qui rend pauvre et malade, et le remplacer par un système hygiénique.

(À suivre...)

Alfred Döblin

Extraits de Savoir et changer. Lettres à un jeune homme, Agone, 2015, p. 35-43.

Du même auteur, aux éditions Agone, L’art n’est pas libre, il agit. Écrits sur la littérature (1913-1948) (2013), Wallenstein (2012), Les Trois Bonds de Wang Lun (2011), Novembre 1918. Une révolution allemande (quatre volumes 2008-2009).

Note

1. Karl Marx, «Thèses sur Feuerbach », Œuvres, III, Philosophie, Gallimard-« La Pléiade », 1982, p. 1033.