Peu de manifestations de la frivolité humaine pourraient mieux que celle-là montrer à quel niveau d’inculture et d’irréflexion se situe en moyenne l’esprit public, tel qu’il s’exprime par la voix de ces « faiseurs d’opinion » à qui nous confions pourtant le soin d’instruire et informer leurs contemporains et qui sont invités à pérorer quotidiennement dans les débats du Forum.

Voyez donc comment, dans un pays comme la France, une société « développée » (à ce qu’on dit) dans tous les domaines, et qui se réclame, avec le reste de l’occident, de la civilisation du Livre et de la tradition des Lumières, on peut, en 2020, créer et répandre les croyances mythologiques indispensables à l’agenouillement des peuples, grâce au travail d’un réseau d’officines journalistiques et d’institutions pédagogiques diverses débitant en continu leur fausse monnaie symbolique. Le programme de cet endoctrinement, marqué par l’actualité pandémique, a pour thème principal la question des réformes indispensables pour que le monde d’« après » la crise ne soit pas la réplique du calamiteux monde d’« avant ».

Cette question, énorme et gravissime, qui n’impliquerait rien de moins que de réexaminer de fond en comble le système d’axiomes et de postulats, ainsi que les valeurs et les normes caractérisant le modèle capitaliste, est expédiée par nos doxosophes en deux temps trois mouvements à coups de slogans du genre « restaurer la confiance », « solidarité et souveraineté », « savoir ce que l’on veut », « rester unis », etc.

Ces injonctions bien intentionnées ont beau être usées jusqu’à la trame, niaises à pleurer et vides de tout contenu pertinent, elles ont en commun de laisser croire que la transformation d’une société est à la discrétion de ses membres et que le changement de la marche du monde ne dépend que de la bonne volonté et des bons sentiments individuels, voire de l’intelligence d’une poignée d’experts – ou même, qui sait, de l’apparition d’un nouveau messie passé par Polytechnique et l’ENA, ou la banque Rothschild, à qui il suffirait de claquer dans ses doigts pour tout régler.

On devait déjà pratiquer cette forme de pensée magique au néolithique. Mais on avait encore beaucoup à apprendre. Depuis, on a inventé les petites et les grandes Écoles, l’Université, les Hautes études commerciales, les mastères de gestion et de com’, et surtout l’IEP de Paris dont les journalistes les plus distingués ont pieusement suivi les leçons. Mais quand on les entend eux et leurs invités nous expliquer en quoi consiste « changer-le-monde », on en arrive à se demander de quoi ils parlent exactement et ce que leurs mentors ont bien pu leur apprendre dans les différentes spécialités convoquées, depuis les prétendues sciences économiques et sociales jusqu’aux supposées sciences humaines, sans même parler de l’histoire ou de la philosophie et en se taisant charitablement sur leurs techniques d’expression, dont ils révèlent l’effarante indigence en croyant la masquer sous leur jargon globish – « il faut booster davantage le process mainstream pour lisser ce gap… ».

Aux dernières nouvelles, il paraîtrait que nos princes, sans doute enthousiasmés par la prodigieuse efficacité des experts dans la lutte contre le coronavirus, auraient décidé de constituer une commission de spécialistes de haut niveau pour cornaquer le peuple dans sa sortie du désert et son installation à Canaan. Il suffit de passer en revue les noms de ces sommités, « Tirole », « Cohen », « Boyer », « Giraud » et tutti quanti (vingt-six au total), pour savoir qu’il s’agit là de la fine fleur de la science économique, c’est-à-dire, faut-il le préciser, des grands prêtres des diverses chapelles du libéralisme économique, cette même idéologie qui en deux siècles a désintégré les entendements, dévoyé les mœurs, substitué la ploutocratie à la démocratie et conduit la planète à la ruine matérielle et morale.

Quoi, s’étonnera-t-on, la société nouvelle n’aurait-elle besoin que d’économistes libéraux ? On ne saurait mieux signifier qu’on n’a pas l’intention de changer vraiment l’ordre établi : le monde d’avant était un vaste foirail où l’Argent faisait la loi. Il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement dans le monde à venir, car l’argent, nous en sommes bien d’accord, c’est le sang, le lait et le miel de notre vie à tous, nous les créatures du Capital.

Oh, n’allez surtout pas croire qu’on aura peur de provoquer des bouleversements dans le casting. Dans le Théâtre capitaliste d’Avant, c’étaient des intermittents du conservatoire social-démocrate qui étaient enrôlés pour jouer les utilités, des Valls, des Royal, des Hollande. Dans le monde capitaliste d’Après, ce seront des Verts du genre EELV, des Hulot, des de Rugy, des Jadot ou de toute autre secte écolo-centriste-chic capable d’incarner la « modération » et l’irrésistible vocation de la petite bourgeoisie à graisser les rouages du capitalisme. S’agissant de venir faire de la figuration pour entretenir la façade du consensus républicain, on peut toujours compter sur les petits-bourgeois diplômés et ambitieux.

C’est que, voyez-vous, nous avons la chance, en France, d’avoir déjà en scène un Macron, un Philippe et leur magnifique troupe, qui sont si sympathiques aux Français, si populaires, si compétents, et tout ça. Avec en plus maintenant le renfort de vingt-six économistes funambules d’exception !… Allez la France ! On est, on est, on est les champions !

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2020.

Du même auteur, vient de paraître, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.