Le 13 avril 2011, à 5 heures du matin, le jour se lève sur les Andes. À l’entrée d’El Alto, faubourg de La Paz, capitale de la Bolivie située à 3 800 mètres d’altitude, le bus est bloqué par une manifestation de mineurs et d’employés de la santé publique en grève. Des pneus brûlent sur la chaussée. En colère contre le gouvernement socialiste d’Evo Morales, des milliers de grévistes ont bloqué toutes les entrées de la capitale. « Nous revendiquons simplement une augmentation de salaire, dit un mineur, casque et bâton de dynamite à la main. Juste de quoi rattraper l’inflation ! » Un autre mineur inter- vient : « Nous avons un gouvernement qui se dit socialiste, mais l’économie est toujours dirigée par les grands patrons capitalistes. Il y a eu des nationalisations et des réformes importantes, mais pas assez radicales... Nos luttes dans les mines, pour l’eau potable, pour la réforme agraire, pour la démocratie ou pour la nationalisation du gaz et du pétrole ont fait tomber plusieurs gouvernements ! » Un petit attroupement s’est créé et un autre manifestant ajoute : « Les grands patrons sont toujours liés aux multinationales et aux grandes puissances. Malgré le gouvernement et nos organisations populaires, ils maintiennent ici leur pouvoir sur l’industrie, l’agriculture et le commerce. Les plus riches continuent à s’enrichir et le peuple reste dans la pauvreté. »

Quelques jours plus tard, un accord sera conclu entre les grévistes et les autorités, mais la confiance dans ce gouvernement socialiste en a pris un coup...

Les producteurs écologiques de Bolivie

L’Asociación de organizaciones de productores ecológicos de Bolivia (Aopeb) est la principale organisation nationale qui promeut l’agroécologie, terme récent qui qualifie désormais en Bolivie une véritable science paysanne fondée sur l’agronomie et l’écologie, issue de réflexions et de pratiques ancestrales. Elle va bien au- delà de l’agriculture biologique telle qu’elle est définie dans les pays plus industrialisés, car elle respecte tous les éléments et les cycles naturels.

L’Aopeb regroupe plus de 65 000 producteurs – ce qui est beaucoup pour un pays qui compte dix millions d’habitants. En comparaison, la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab), principal syndicat français des producteurs bio, regroupe quelque 20 000 membres. L’Aopeb est organisée régionalement et compte 65 associations de producteurs. En son sein, l’impatience est aussi grande que chez les mineurs face à la politique gouvernementale.

À La Paz, le siège de l’Aopeb se situe dans une vieille maison coloniale du centre-ville, transformée quotidiennement en une véritable ruche humaine. Ce jour, les élus de l’Aopeb sont en réunion avec des représentants de Minga pour organiser les deuxièmes Rencontres pour une économie équitable, en mai 2011, entre des travailleurs boliviens et français. Pour Minga, initiatrice de ces rencontres, une « économie équitable » implique à la fois l’égalité et le respect entre les êtres humains mais aussi une relation harmonieuse avec la nature. Échanger des analyses et des pratiques avec l’Aopeb est donc très important pour Minga. Les premières rencontres, fin 2009 dans le Chapare, en Bolivie, avaient réuni une vingtaine de Boliviens et quatorze Français, pour la plu- part des paysans pratiquant l’agriculture biologique. Les thèmes de la « bio » et de l’« agroécologie » y avaient beaucoup été débattus. Le but de ces rencontres est de permettre à des travailleurs de questionner les principales valeurs économiques, sociales et politiques qui les guident dans leurs activités alternatives, qu’elles soient productives ou commerciales, avec l’objectif de changer la société. L’une de ces valeurs essentielles est le respect de la nature, qui signifie pour les paysans des Andes le respect de la Terre mère, la Pachamama...

Le secrétaire général de l’Aopeb, Pablo Durán, lui- même paysan, affirme les principes de son organisation : « Au-delà du respect de la nature et de sa biodiversité, il s’agit de gérer les activités humaines, en particulier l’agriculture, d’une manière collective, démocratique, équitable, honnête et transparente. Nous faisons cela depuis des siècles. Mais sous la pression de la culture occidentale capitaliste, il est devenu difficile de respecter nos différentes cultures ancestrales, fondées sur la gestion collective de la terre. Ce type de culture occidentale promeut au contraire la propriété privée, et donc l’intérêt personnel, la concurrence entre les gens, entre les entreprises, entre les pays. Tout cela engendre de plus en plus de conflits et de guerres... »

« Actuellement en Bolivie, il y a un processus démocratique, mais qui est très lent, précise Mario Quispe, un autre responsable de l’Aopeb. Il existe un discours officiel, sur la Pachamama et sur les philosophies indigènes aymara et quechua du “vivre bien”, qui prône une relation harmonieuse entre les êtres humains et la nature. C’est même écrit dans la nouvelle Constitution. Mais la réalité est bien souvent éloignée des discours officiels. On estime qu’un tiers de l’agriculture est biologique, mais l’agro-industrie et le productivisme dominent de plus en plus l’agriculture, l’économie et toute la société bolivienne. »

En Bolivie, comme dans d’autres pays, les multinationales de l’agro-industrie, leurs filiales et leurs nombreux promoteurs encouragent quotidiennement l’utilisation des engrais chimiques et des pesticides. Les journaux et les chaînes de télévision, qui pour la plupart appartiennent aux familles les plus riches du pays, relayés par les panneaux publicitaires sur le bord des routes, entretiennent l’idée que, si les gens ne se sou- mettent pas aux volontés du « progrès », ils resteront des sous-développés.

Agroécologie & démocratie

Dans le petit bureau de l’Aopeb, le ton monte. Alberto Durán, un autre dirigeant de l’Aopeb, s’inquiète : « Les dernières nouvelles nous préoccupent beaucoup. Le gouvernement parle de réglementer la question des organismes génétiquement modifiés (OGM), c’est-à- dire de les autoriser sous le prétexte de la sécurité alimentaire ! Il existe déjà des OGM dans la région de l’Oriente, où se trouvent pas mal d’haciendas de 5 000 hectares. En Bolivie 90 % du soja cultivé est OGM. Une grande partie de ce soja est consommé dans notre pays sous forme de farine et d’huile. Tout cela se fait de plus en plus sans dialogue démocratique. On s’éloigne de la politique réellement révolutionnaire qu’on souhaitait au départ... »

Le débat a fait rage en juin 2011, au moment du vote de la loi de la Révolution productive communautaire. Concernant les OGM, le président Evo Morales expliquait la création d’un Comité de bio-sécurité « pour examiner les produits agroalimentaires importés dans [le] pays, susceptibles de perturber la santé de la population bolivienne ». Il précisait : « La position du gouvernement bolivien a toujours été de défendre la survie de la planète. L’objectif est d’amener d’une manière progressive le pays vers une production alimentaire totalement biologique. La Bolivie ne soutient pas la production d’OGM. Les produits transgéniques et les espèces génétiques ne représentent pas la même chose. »

Le président voulait-il dire que des produits alimentaires issus de semences transgéniques peuvent être importés en Bolivie mais qu’il est interdit de cultiver en utilisant des graines OGM ? L’association bolivienne de producteurs d’oléagineux et de blé affirme pourtant que 1 800 000 tonnes de soja transgénique ont été pro- duites dans le pays en 2010 – confirmant ainsi les dires de l’Aopeb. Le gouvernement entretiendrait-il volontairement le flou ?

Mario Quispe, responsable de l’Aopeb, répond aux propos du président : « Au sujet des OGM, la loi bolivienne reste très ambiguë ! Nous nous battons pour une agriculture vraiment écologique. Pour nous, il ne s’agit pas simplement de respecter la biologie du sol et de cultiver sans engrais chimique, ni pesticide, ni OGM. Dans notre culture ancestrale, nous devons respecter la vie dans son ensemble. C’est ça, la base. La promotion du respect du sol et de la santé ne doit pas être séparée du reste. » Evo Morales respecte-t-il cette culture lorsqu’il soutient les projets d’une immense usine de produits chimiques destinés à l’agriculture ? d’une centrale nucléaire ? de grandes routes qui vont déchirer la région amazonienne ? Ou lorsqu’il accepte la vente des gisements de lithium à des compagnies étrangères (notamment la multinationale française Bolloré) ?

Pour Mario, paysan, si l’agriculture biologique devient un secteur économique à part, avec une idéologie corporatiste, élitiste et un marché spécifique, elle ne remettra pas en cause le capitalisme. Elle l’aménagera et contribuera à enrichir les plus riches et à maintenir le système en place : « Nous voulons une politique globale vraiment respectueuse de la nature et des hommes, qui prend en compte l’agroécologie mais aussi tous les autres secteurs de l’économie et toute la question sociale. Mais est-ce bien l’objectif du gouvernement bolivien actuel ? Il a été élu pour défendre cette politique globale. Ce qu’Evo Morales dit régulièrement sur le réchauffement climatique, qualifié de crime contre l’humanité, correspond à cette politique. Nous le soutenons. Mais l’influence du capitalisme est puissante. Pour nous, les paysans des Andes, l’agriculture biologique n’est pas une nouveauté, nous la pratiquons depuis des siècles ! Les médias veulent faire croire aux citoyens qu’elle est une nouvelle invention des pays dits développés. Il s’agit toujours du mépris colonialiste, avec son non-respect des peuples et de leur histoire.

« On nous encourage à l’action individuelle via la propriété privée, à des activités productives et commerciales sans lien avec notre vision globale du respect de la vie, constate Alberto Durán. L’agriculture dite biologique est ainsi peu à peu réduite à un marché. La mondialisation veut tout réglementer et tout uniformiser, pour tout transformer en marchandise. Même parmi les adhérents de l’Aopeb, il existe une tendance qui encourage les cultures d’exportation, sans se préoccuper de nourrir en priorité, correctement et sainement, la population bolivienne. Les certifications “biologiques” ne servent que pour les produits exportés vers les pays industrialisés. Le gouvernement actuel encourage ces exportations. Mais exporter toujours plus de café, de cacao, de quinoa, même au travers d’acheteurs dits “équitables”, qu’est-ce que cela signifie ? Pour moi, c’est un retour en arrière ! Échanger nos surplus, oui, mais ce n’est pas en exportant les aliments que nous produisons et dont la population a besoin que l’on va réduire la pauvreté et la misère. »

Partout en Bolivie, y compris dans les instances gouvernementales, l’exportation est à la mode, avec son corollaire nationaliste : « Notre café est le meilleur du monde ! » ; « Seule la Bolivie produit un quinoa de cette qualité ! »...

Sur le terrain, la majorité des paysans rencontrés ont conscience qu’une telle politique d’encouragement aux cultures de rente et d’exportation ne répond pas à leurs besoins. Elle apporte bien quelques devises, mais essentiellement aux intermédiaires exportateurs et à l’État. Dans les régions andines, la majorité des paysans pratiquent une agriculture d’autosubsistance ou destinée aux marchés locaux et régionaux. Une minorité d’entre eux pratiquent des cultures d’exportation : quinoa, café, cacao et canne à sucre. La majorité ont des moyens de production réduits (terre, transport, machines) : ils sont ainsi les plus dépendants du marché international, les plus endettés et les plus vulnérables économiquement.

L’Aopeb est donc en plein débat. L’agroécologie ou l’agriculture biologique peuvent-elles et doivent-elles être réduites à un marché ? Ne doivent-elles pas être plutôt un mode de production et de distribution intégré à un changement radical de société ? non plus fondée sur le profit mais sur les besoins prioritaires des populations ? et cela de manière démocratique et respectueuse de la biodiversité ? Quelle place accorder à la souveraineté alimentaire ?

Un autre modèle de société

À l’est de La Paz vit le peuple Mosetene, l’un des trente- six peuples reconnus par la nouvelle Constitution bolivienne. Le pays se nomme désormais « État plurinational de Bolivie ». La communauté mosetene, composée de 8 000 membres, vit sur plus de 300 000 hectares. Elle a reçu en 2010 le prix « Initiative équatoriale », décerné par l’ONU pour récompenser « les efforts de protection de l’environnement et de réduction de la pauvreté déployés par les communautés locales dans leur territoire ». Ce prix distingue les communautés qui respectent leur environnement naturel tout en améliorant sensiblement leur situation économique.

Chez les Mosetene, les activités de cueillette et de chasse, l’agroécologie et la pêche, l’artisanat et le commerce, ainsi que l’organisation sociale, sont gérés de manière communautaire, selon la philosophie du « vivre bien » ; à l’opposé du « vivre mieux » occidental qui, lui, pousse à produire et à consommer toujours plus.

Les maisons éparpillées sur les collines sont petites et toute la famille dort dans la même pièce. Seule la maison du Conseil communautaire a une certaine importance. Les jardins sont resplendissants. Traditionnellement, les Mosetene associent les cultures, selon les principes agroécologiques et ancestraux, pour empêcher les maladies : les haricots grimpent le long des plants de maïs, les salades poussent à côté du manioc, le café pousse à l’ombre des grands arbres comme les guamos ou les bananiers. Ils pratiquent la Challa, un rituel qui consiste à faire des cadeaux à la Pachamama pour s’attirer ses bonnes grâces. La Terre mère a de tout temps été considérée dans les Andes comme un être vivant. Elle est à la base non seulement des êtres vivants et des végétaux, mais aussi des minéraux, des technologies. Autant dire des paradigmes culturels, sociaux, économiques et politiques aux antipodes des cultures dites « modernes »...

Les Mosetene ne connaissent pas la propriété privée. La terre est distribuée selon les besoins des familles. Comme c’est encore le cas dans de nombreuses communautés indigènes, les délégués sont élus tous les deux ans, à tour de rôle, évitant ainsi les dérives d’un pouvoir bureaucratique. Vilma Mendoza est membre du Conseil communautaire. Elle explique la place importante des femmes dans sa communauté : « Elles sont organisées et participent activement à toutes les activités, en particulier au maraîchage, où nous utilisons des techniques ancestrales et refusons tout produit chimique. Et nous avons d’excellents rendements ! Dans notre pays, les femmes ont encore une longue lutte à mener pour que leurs droits soient reconnus, alors notre groupe fait partie de la Confédération nationale des femmes de Bolivie, qui a été créée en 2007. Notre communauté fait aussi partie de la Cidob, la Confédération des peuples indigènes de Bolivie. Nous nous organisons, sachant que l’essentiel, pour continuer à respecter la nature et les êtres humains, c’est l’éducation, des enfants comme des adultes ! »

Les multinationales pilleuses des ressources naturelles et humaines sont aux portes de ces réserves, convoitant leurs ressources naturelles – minerais, plantes et bois. Bien que ces territoires indigènes soient de plus en plus définis géographiquement et défendus par le gouvernement d’Evo Morales dans le cadre des réformes juridiques et agraires, les multinationales savent contourner les lois et la surveillance policière, ou arracher des dérogations aux ministères concernés, moyennant rétribution.

« Produire régionalement de tout et pour tous ! »

À Cochabamba, ville de 700 000 habitants située au centre du pays, l’entreprise La Coronilla fabrique des pâtes certifiées biologiques au quinoa. Ces produits sont destinés aux cantines scolaires et à l’exportation. Dans cette entreprise, créée par la famille Pelaez, travaillent cinquante-cinq femmes, toutes rémunérées au-dessus du salaire minimum et formées, entre elles, à tous les métiers, y compris à la mécanique et à la réalisation de jardins familiaux agroécologiques.

Ces femmes ont entendu parler des deuxièmes Rencontres pour une économie équitable, prévues en France, et elles ont décidé de trouver les moyens d’y participer. « Nous travaillons beaucoup et nous ne prenons pas assez le temps de réfléchir avec d’autres, de Bolivie ou d’ailleurs, à la société que nous voulons, explique Martha Pelaez, la gérante de La Coronilla. Pour agir de manière cohérente et efficace, nous avons besoin de nous lier à d’autres entreprises alternatives et à des réseaux. Beaucoup souhaitent une économie plus équitable. Mais celle-ci devra inclure une agro-écologie fondée sur une harmonie entre les êtres humains et la nature, sur une véritable démocratie économique, sur des rapports d’égalité entre hommes et femmes. Pour cela, nous devons clarifier ce que nous voulons : pourquoi, pour qui, avec qui et comment produisons-nous ? »

Le magasin de Protal, créé depuis une vingtaine d’années, se trouve dans la même ville. Il s’agit d’une coraca, une coopérative à laquelle participent non seulement les paysans et les ouvriers mais aussi des représentants élus des communautés territoriales. Cette particularité permet d’éviter le corporatisme et de ne pas perdre de vue l’intérêt général. Les 90 familles d’agriculteurs membres de Protal produisent, transforment et distribuent directement leurs produits selon les principes de l’agroécologie et de la permaculture. « Produire régionalement de tout et pour tous », telle est la devise de Protal. Ses produits phares sont le piment et les légumes, mais les membres produisent aussi de la viande, du miel, du maïs et un peu de quinoa.

(À suivre...)

Michel Besson

Extrait de La Bio entre business et projet de société (Agone, 2012), p. 359-368.