Les repas étaient extraordinaires, du genre que produisaient les lignes maritimes pour se faire concurrence, et, entre les repas, il y avait les en-cas, pommes, glaces, biscuits et tasses de soupe, de peur que quiconque défaille de faim. En outre, les bars ouvraient à dix heures du matin et, comme nous étions en mer, l’alcool était plutôt bon marché.

Les navires de cette ligne avaient un équipage en grande partie indien, mais, outre les officiers et le steward, il y avait quatre maîtres de manœuvre européens pour tenir la barre. L’un d’eux, qui ne devait pourtant pas avoir bien plus de quarante ans environ, était un de ces vieux marins sur le dos desquels on s’attend à voir des bernaches. C’était un homme petit, puissant, ressemblant un peu à un singe, avec d’énormes bras couverts d’une toison de poils dorés. Une moustache blonde qui aurait pu appartenir à Charlemagne dissimulait complètement sa bouche.

Je n’avais que vingt ans, j’étais extrêmement conscient de mon statut parasite de passager et j’admirais les maîtres de manœuvre, particulièrement le blond, comme des créatures divines à la même hauteur que les officiers. Jamais je n’aurais eu l’idée de parler à l’un d’entre eux avant qu’il ne m’adresse lui-même la parole en premier.

Un jour, pour je ne sais quelle raison, je suis remonté tôt après le déjeuner. Le pont était vide à l’exception du maître de manœuvre blond, qui se glissait comme un rat le long des cabines de pont en dissimulant à moitié quelque chose dans ses énormes mains. J’ai tout juste eu le temps de voir ce que c’était avant qu’il file devant moi et disparaisse par une porte. Il tenait une terrine contenant la moitié d’un pudding à la crème.

J’ai saisi la situation d’un seul coup d’œil – de toute façon, on ne pouvait pas se méprendre sur l’air coupable de l’homme. Le pudding était un reste pris sur la table d’un passager. Il lui avait été donné illicitement par un steward et il l’emportait vers les quartiers de l’équipage pour le dévorer en toute tranquillité.

Après plus de vingt ans, je ressens encore vaguement le choc d’étonnement que j’avais subi alors. Il m’a fallu du temps pour saisir toutes les dimensions de cet incident : mais est-ce une exagération de dire que cette révélation brutale de l’abîme entre la fonction et la récompense – la révélation qu’un artisan extrêmement qualifié, qui pouvait littéralement tenir toutes nos vies entre ses mains, était bien content de pouvoir dérober de la nourriture à notre table – m’en a appris bien davantage que ne l’auraient fait une demi-douzaine de pamphlets socialistes ?

George Orwell

Soixante-huitième chronique « À ma guise », parue dans Tribune le 3 janvier 1947 (trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 384-386).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« 
Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis » (BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell
 » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).