Quand on parle de soutien ou d’adhésion au système, on a tellement l’habitude d’adopter spontanément le point de vue intellectualiste et finaliste dont je parlais plus haut qu’on n’imagine pas qu’on puisse adhérer et soutenir autrement que de façon délibérée, lucide et volontaire. L’idée qu’on se fait généralement de l’adhésion des agents sociaux au monde social environnant est déformée par ce qu’on pourrait appeler le « biais politiciste ». Ce biais, particulièrement fort dans les sociétés où règne la démocratie politique et qui de surcroît sont atteintes de sondagite aiguë, consiste à penser que tout accord, ou tout désaccord, avec l’ordre établi est affaire d’opinion réfléchie pouvant s’exprimer de façon explicite. On peut voir le paradigme de cette conception intellectualiste-finaliste dans la campagne électorale s’achevant par un vote.

Sans vouloir diminuer si peu que ce soit l’importance du suffrage universel pour le fonctionnement de la société, il faut quand même avoir conscience qu’il s’en faut et de beaucoup pour que le fonctionnement d’une formation sociale puisse se ramener à des interactions délibérées entre des agents prenant des décisions réfléchies pour atteindre des objectifs concertés. Mais l’intérêt presque exclusif et médiatiquement entretenu pour le jeu politique et pour ce type d’adhésion démocratique empêche de s’interroger sur des mécanismes plus fondamentaux et plus dissimulés par lesquels toute formation sociale s’assure l’adhésion durable de sa population.

Le concept de « socialisation » recouvre l’ensemble des processus d’inculcation et de façonnement par lesquels les individus sont conduits à intérioriser sous forme de structures de la subjectivité personnelle les structures objectives externes qui leur préexistent dans tous les domaines de la pratique. Le travail de socialisation a ainsi pour résultat d’instaurer une sorte d’isomorphisme très stable entre les propriétés objectives d’un système et les dispositions subjectives des agents conditionnés par ce système, de sorte que ces agents sont désormais en mesure de réagir de façon appropriée et en toute spontanéité aux situations qu’ils rencontrent dans leurs divers domaines d’activité, en n’ayant qu’exceptionnellement besoin de réfléchir. Nous savons au moins depuis Leibniz que nous sommes des automates dans les trois quarts de nos actions. Notre rapport aux différents aspects de notre environnement social est le plus souvent non intentionnel, non délibéré et non explicite. La socialisation instaure entre le monde extérieur et la subjectivité interne, au moins initialement, une sorte d’adéquation qui permet au sujet d’être en connivence spontanée avec son environnement objectif. Ce qui revient à dire que la socialisation a pour effet d’inscrire en chaque individu un inconscient social qui est le principal auteur, et souvent le seul, de ses pratiques.

En conséquence, plus les individus sont conduits par les circonstances à réfléchir à ce qu’ils étaient et à ce qu’ils faisaient jusque-là sans y réfléchir expressément, et plus la réponse automatique appropriée risque de devenir problématique, voire impossible à la limite. Pour continuer à fonctionner de façon optimale, un système social a intérêt à ne pas avoir dans sa population trop d’agents enclins à s’informer sur le système et à réfléchir sur son fonctionnement. Le clair-obscur, la pénombre, la demi-teinte à défaut d’obscurité totale, c’est l’ambiance qui convient au bon accomplissement des automatismes de reproduction des rapports sociaux.

À cet égard le champ journalistique est plutôt bien protégé. Du fait des critères de recrutement utilisés et de la minceur voire de l’absence totale de formation en sciences sociales, les journalistes sont pour la plupart assez mal outillés théoriquement pour penser les structures sociales et leurs modes de fonctionnement. En conséquence, les pratiques journalistiques font l’objet chez la plupart d’une maîtrise pratique bien plus que théorique et restent livrées pour l’essentiel aux dispositions acquises qui sont en l’occurrence fondamentalement conformistes et conservatrices. Cela ne signifie pas que les journalistes se comportent comme de purs robots sans états d’âme. On voit s’effectuer çà et là des prises de conscience, on entend des critiques s’élever, mais il est extrêmement rare que ces velléités réflexives critiques dépassent le stade de l’accès de mauvaise humeur, du doute passager, ou au pire du malaise personnel durable et de la conscience malheureuse. Toutes ces réactions restent individualisées, sporadiques, circonstancielles, et non seulement elles ne sont pas de nature à provoquer des mobilisations contre le système mais elles sont incapables d’en remettre en question la vision enchantée et de faire cesser la connivence profonde de l’habitus journalistique avec le système qui l’a façonné.

Le rôle des classes moyennes

Cette attitude est typique des groupes sociaux appartenant aux classes moyennes. La population journalistique constitue à cet égard un microcosme particulièrement intéressant à observer car elle présente la plupart des propriétés liées à la gamme des positions sociales intermédiaires, où les capitaux accumulés sont sans commune mesure aussi bien avec ceux — surabondants — du pôle dominant qu’avec ceux - plus qu’insuffisants - du pôle dominé.

La socialisation des agents dans cet entre-deux social - entre deux pôles, entre deux univers et entre deux chaises - entraîne une structuration caractéristique de la personnalité chez les membres de ces populations. À la différence des classes dominantes ou, à l’opposé, des classes populaires - qui évoluent globalement dans un espace unidimensionnel et univoque où elles se définissent soit comme celles qui dominent tous les autres, soit comme celles qui sont dominées par tous les autres -, les classes moyennes, toutes fractions confondues, évoluent dans un espace bidimensionnel où elles doivent en permanence se définir par leur double rapport à ceux qui les dominent et à ceux qu’elles dominent. Telle la chauve-souris de la fable, les membres des classes moyennes peuvent s’écrier : « Je suis oiseau, voyez mes ailes / Je suis souris, vivent les rats ! »

D’où le caractère fondamentalement équivoque, ambivalent comme dirait la psychanalyse, de leurs rapports avec la bourgeoisie d’une part et avec les classes populaires d’autre part. Dans les deux cas on peut observer un rapport complexe d’attraction/répulsion qui se manifeste dans des stratégies contrastées de séduction ou au contraire de rejet, de rapprochement ou de mise à distance. C’est ainsi que les membres des classes moyennes, qui sont souvent issus des classes populaires ou qui redoutent d’y replonger, sont tiraillés entre d’une part l’inclination à consommer une rupture distinctive irréversible avec la masse indistincte et d’autre part la tendance à éprouver solidarité et compassion envers les petites gens. La composition de ces deux tendances spontanées trouve sa résultante dans les nombreuses pratiques de condescendance qui consistent à se pencher avec bienveillance sur le sort des « gens du peuple » pour les instruire, les animer, les insérer, les soigner, les conseiller, s’en faire les porte- parole, en particulier sur le plan politique, et utiliser à son profit la force de l’alliance avec les plus dominés dans la compétition avec les plus dominants.

On observe la même ambivalence dans le rapport à la bourgeoisie. Celle-ci fascine littéralement les classes moyennes, qui rêvent d’accéder au style de vie grand- bourgeois, tel qu’elles l’imaginent dans leur cinéma intérieur. Mais, faute d’en avoir les moyens effectifs, les petits-bourgeois vivent la relation à leur modèle sur le mode du dépit amoureux, dépit qui, en réponse à la morgue et à la condescendance des puissants, peut se transformer en ressentiment agressif, voire en haine maladive.

D’une façon plus générale, l’ambivalence des classes moyennes est à la racine de leur rapport au monde social existant. Elles tirent de celui-ci tous les bénéfices et même tous les privilèges dont elles jouissent, et peut- être plus encore que les bénéfices réels, forcément limités, provenant de la relative redistribution des biens matériels et symboliques, l’espoir de bénéfices futurs liés à leur possible promotion ou à celle de leurs enfants.

Mais en même temps et inséparablement, les petits- bourgeois qui aspirent à entrer en grande bourgeoisie ne cessent de buter de mille façons sur les obstacles le plus souvent insurmontables qui s’y opposent, car la mobilité sociale, qu’on a fortement tendance à surestimer en démocratie, n’est pas de nature à entraîner une redistribution générale des capitaux à chaque génération ni à enrayer les mécanismes de reproduction sociale.

Les classes moyennes sont donc structuralement destinées à vivre entre espérance et déception, entre adhésion et désenchantement, dans un système qui par nature ne peut qu’engendrer et exacerber des attentes qu’il ne peut satisfaire totalement. La logique objective de leur condition conduit les petits-bourgeois à développer deux sortes d’attentes : les unes, proportionnées aux capitaux dont ils disposent réellement, les attentes orthodoxes si l’on peut dire, ont toutes chances de recevoir satisfaction, ce qui a pour effet de renforcer l’adhésion et d’alimenter le consensus. Les autres, les attentes hérétiques, celles qui sont exorbitantes par rapport à la position réelle, ont toutes chances d’apparaître comme d’irrecevables prétentions et d’être rejetées, ce qui a pour effet d’attiser la frustration et d’alimenter la contestation.

Ce schéma de base est valable pour toutes les fractions de la petite bourgeoisie. Selon la nature et le volume des capitaux qu’ils détiennent, selon leur situation actuelle et leur histoire sociale, chaque fraction des classes moyennes et, à l’intérieur de chaque fraction, chaque groupe ou catégorie développent à un moment donné des stratégies spécifiques caractérisées par des doses variables d’adhésion et de contestation. Par exemple, on a une forte probabilité de trouver chez les enseignants, et chez les enseignants du second degré plus que chez ceux du supérieur, une forme de contestation de l’ordre social beaucoup plus critique que chez les journalistes, ou a fortiori que chez les commerçants. Le capital culturel et le rôle historique des uns et des autres y est évidemment pour beaucoup.

Mais indépendamment de ces variations, il semble difficile d’imaginer que les composantes des classes moyennes, en dehors de minorités radicales à certains moments et pour des raisons particulières, puissent se mobiliser contre le système au point de mettre son existence en péril. La contestation qui peut se faire jour et qui peut s’exprimer parfois sous une forme violente est en général une contestation dans le système et non une contestation du système. D’où le succès que rencontrent dans ces populations les différentes variantes de la pensée réformiste qui ont en commun de considérer que tous les aspects du fonctionnement du système peuvent être légitimement discutés mais que le principe même de son existence doit rester en dehors des limites de la discussion légitime, comme si ce sujet était frappé d’un tabou.

En d’autres termes, les classes moyennes peuvent se battre pour modifier certaines règles du jeu établi, mais sans cesser de jouer le jeu, dont elles n’imaginent même pas qu’il puisse s’interrompre. Les dissensions sur les règles du jeu entraînent parfois, dans la fièvre des combats, des affrontements spectaculaires qui peuvent faire illusion sur la nature et la force des oppositions. Mais la dissension nestpas la dissidence, et moyennant quelques concessions arrachées aux dominants tout finit par rentrer dans l’ordre. Les classes possédantes et dirigeantes ont depuis longtemps appris à gérer les soubresauts et les ruades des populations qu elles ont attelées au char de leur domination. Elles savent non seulement manier la carotte et le bâton mais aussi mettre en œuvre, quand la situation l’exige, des stratégies d’union sacrée qui, sous couvert de défense des valeurs universelles, rangent les classes moyennes sous la bannière de l’ordre établi, qu’il importe de défendre contre un ennemi forcément barbare et diabolique. Aujourd’hui, elles savent même le faire à l’échelle internationale, sous une bannière étoilée de préférence.

Le maintien de l'ordre « démocratique »

Si d’aventure une critique parvenait quand même à se développer pour mettre en cause l’essence même du système, elle serait immédiatement stigmatisée et invalidée comme étant une lamentable manifestation d’archaïsme idéologique ou pis encore un appel intolérable à la lutte des classes et une menace totalitaire. À cet égard il faut bannir tout angélisme : les puissances socialement dominantes, les seigneuries des temps modernes, les féodalités du marché mondial ne sont pas des troupes d’enfants de chœur mais des groupes prêts à tout, absolument, pour conserver leur suprématie et faire passer toutes les populations de la planète sous le joug de leur domination.

Dans cette optique, les médias jouent bien évidemment un rôle irremplaçable pour établir et entretenir le cordon sanitaire permettant de rassembler le troupeau et de le préserver de la tentation ou de la contagion de la révolte. Et force est malheureusement de constater que les journalistes accomplissent avec conviction, pour la plupart, ce travail de maintien de l’ordre idéologique et politique déguisé en défense de la civilisation, qu’il s’agisse de stigmatiser l’« égoïsme » de ces fonctionnaires « nantis » qui osent faire grève alors qu’ils ont « le privilège d’avoir la sécurité de l’emploi » ; qu’il s’agisse de créer ou d’amplifier un sentiment d’insécurité et d’ethniciser l’augmentation de la délinquance ; qu’il s’agisse de masquer ou d’atténuer les crimes des puissants pour mieux culpabiliser les victimes, de justifier la primauté du droit des actionnaires sur le droit des salariés ; de pousser à la roue de l’Europe des banquiers, de faire le blocus de l’Irak, d’observer un silence pudique sur les responsabilités des pays occidentaux dans l’asphyxie du tiers-monde par la dette financière ; de mettre en scène les pantalonnades par lesquelles nombre de gouvernants européens cherchent à faire oublier qu’ils obéissent à la Commission européenne qui obéit au FMI et à la Banque mondiale ; ou qu’il s’agisse d’inciter à un agenouillement idolâtre devant le modèle américain, etc.

Il faut insister sur cet aspect des choses, à savoir qu’en faisant ce travail de maintien de l’ordre symbolique, favorable aux intérêts des puissants, les journalistes sont pour la plupart sincèrement convaincus de défendre vraiment des valeurs universelles de liberté, de justice et d’humanité. C’est pourquoi ils sont ulcérés de s’entendre traiter de « laquais » ou de « chiens de garde » du capital. Ils n ont pas — sauf cas particulier de cynisme — le sentiment, ni a fortiori la volonté, de servir un système d’exploitation et d’oppression puisqu’à leurs yeux ce système, pour autant qu’il fasse l’objet d’une réflexion explicite, est globalement bénéfique, conformément au credo du catéchisme néolibéral dont ils sont imprégnés. Comme l’ensemble des classes moyennes, conditionnées dans et par le système lui-même, ils n’arrivent pas à en concevoir clairement la nature. Leurs propres investissements dans le système font écran à sa perception objective. Ils ne peuvent le percevoir et le penser qu’à travers des clichés et des stéréotypes enchanteurs, tels que celui, extrêmement vivace, de la « liberté de la presse ». Tout observateur informé et lucide sait ce qu’il en est de cette fameuse liberté aujourd’hui. Comme je le rappelais en commençant, à l’exception de quelques titres qui jouissent encore d’une indépendance relative et précaire, les entreprises de presse appartiennent désormais à des puissances financières et industrielles qui les soumettent à la loi du profit et de la rentabilité, aux diktats du marketing, de la communication et des stratégies publicitaires. Comme le disait crûment à Jean- François Lacan, ex-chef de service au journal Le Monde, la directrice de communication d’un grand groupe industriel : « Les journalistes ne sont que des intermédiaires et les médias des supports de communication dans une campagne de promotion permanente. »

Les journalistes doivent s’accommoder de ce carcan ou renoncer à travailler. La plupart s’en accommodent, mais pour pouvoir s’en accommoder sans devenir schizophrènes ils s’accrochent obstinément à la vieille mythologie qui sert à ennoblir le journalisme, comme ce mythe de la « liberté de la presse » qui n’a plus de fondement objectif mais qui permet toujours, aujourd’hui comme hier, de rassurer la profession et de la mobiliser contre toute proposition de réglementer si peu que ce soit une activité dont les règles déontologiques ne sont plus qu’une pieuse invocation rituelle. Il est clair que la liberté de la presse aujourd’hui est essentiellement la liberté pour les puissances d’argent d’accaparer les entreprises de presse et pour les journalistes la liberté de faire carrière en gérant cette confiscation de la parole publique. Mais les lunettes de l’intégration au système posées sur le nez de la plupart des journalistes - entre autres salariés — les empêchent de voir ce qui est et de comprendre que, si dans le principe il est vrai qu’il n’y a pas de vie démocratique possible sans liberté de l’information, dans son état actuel la presse est devenue plus un obstacle quune aide à une véritable vie démocratique. La liberté de la presse est une conquête qui reste à faire.

Ce qui fait la force de l’ordre établi, c’est précisément qu’il n’est pas seulement établi à l’extérieur des individus mais qu’il est établi en même temps dans leurs têtes, dans leurs tripes, inviscéré, incorporé, devenu chair et sang, conscience et surtout inconscient. Desorte que, pour servir l’ordre établi, il n est pas nécessaire de le mettre à distance pour y réfléchir, il suffît au contraire de se laisser porter par la spontanéité de ses habitudes et la logique de ses investissements. Ce qui demande un effort pénible, ce n’est pas de penser dans et avec la logique du système mais de penser contre. Ce qui est difficile, c’est d’arrêter cette mécanique, de suspendre l’adhésion, de mettre entre parenthèses ses intérêts existentiels immédiats pour adopter la posture réflexive et se demander ce qu’on fait exactement en faisant ce qu’on fait comme on le fait, à quoi on sert et qui on sert, bref pour porter la lumière de l’entendement dans tous les coins, les plis et les replis obscurs de ce moi que nous avons la faiblesse de croire surgissant dans le monde tout fait, tout armé et divinement libre d’agir à sa guise (telle Minerve surgissant de la tête de Jupiter), alors qu’il est de A à Z, de part en part, une construction socialement conditionnée, tout spécialement conditionnée à ignorer ses propres conditionnements. Un tel travail — par commodité, appelons-le une « socioanalyse » - est assez difficile à effectuer. Peu de gens l’entreprennent et, parmi ceux qui l’entreprennent, peu ont la constance de le poursuivre. Sans doute parce qu’il change peu ou prou la vie de l’intéressé, qu’il dérange les petits accommodements qu’on a passés avec le monde et que, comme j’y ai fait allusion un peu plus haut, la plupart des gens sont conduits à aimer leur vie, à aimer leur destin social et que, comme Narcisse, ils s’aiment eux-mêmes tels qu’ils sont devenus.

En tout cas, cette hypothèse a toute probabilité d’être vérifiée dans les classes moyennes dont les membres à la fois aiment leur condition pour ce quelle leur procure et la détestent pour tout ce dont elle les frustre ; et ce par quoi ils se sentent le plus frustrés, ce n’est peut- être pas, contrairement à une idée reçue, de ne pas pouvoir consommer plus mais de ne plus avoir d'autre horizon que celui de vivre pour consommer. Quoi qu’il en soit, peu de journalistes, à ma connaissance, pratiquent la socioanalyse, du moins sous une forme méthodique et théoriquement étayée. Ils se contentent de penser leurs pratiques professionnelles en particulier et le monde en général au moindre coût intellectuel et affectif, au moyen d’une panoplie idéologique de mythes, d’idées toutes faites et de lieux communs qu’ils contribuent à revivifier et à réactualiser sans cesse par leurs questions autant que par leurs réponses.

Cela dit, je m’empresse d’ajouter que là encore ils sont assez représentatifs de l’ahurissant bricolage intellectuel, à la fois hétéroclite et paresseux, qui caractérise la culture des classes moyennes et qui fait d’elles, dans leur ensemble, la proie rêvée de tous les marchands d’orviétan et de tous les faiseurs de mirages. La culture des classes moyennes, dont la presse, quotidienne et magazine, se nourrit tout en la véhiculant et en la thématisant, fournit une espèce de prêt-à-penser qui témoigne en fait de la démission d’une pensée qui prend acte de ce que le monde est devenu, comme si l’histoire avait atteint son stade terminal et qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’à aménager et gérer l’existant, ici et maintenant. La vacuité théorique et l’indigence philosophique de la vision journalistique de l’histoire, tant passée qu’à venir, n’ont d’égales que la vacuité et l’indigence de la vision de l’establishment politique dans son ensemble. Ce qu’expriment tous ces leaders d’opinion, ce n’est rien d’autre que leur inconscient social ou, si l’on préfère, l’« esprit du système » qui les possède, qui pense en eux et qui parle par leur bouche. Il est sûr qu’avec de tels maîtres à penser les classes moyennes ne sont guère menacées d’extra-lucidité ni d’hérésie. Mais on peut dire aussi que les classes moyennes ont les shamans et les féticheurs qu’elles méritent, qu elles tirent de leur propre sein et qui sont leurs dignes représentants.

Pour conclure, je voudrais dire que j’aimerais pouvoir — comme il serait bienséant de le faire en bonne rhétorique - tempérer cet examen un peu sévère et cette vision plutôt sombre de la réalité par des perspectives plus riantes, des propos réconfortants sur les riches potentialités positives de la situation, qui laisseraient subsister l’espoir de corriger les erreurs et de remédier aux dérives dans l’avenir. Malheureusement il ne me paraît pas possible d’atténuer davantage la noirceur d’un tableau que j’ai déjà éclairci à l’excès, sans doute à cause d’un vieil ethos universitaire qui inclinerait à euphé- miser même la description d’une apocalypse. En vérité je crains que les dégâts causés par « l’esprit du système » dans les consciences, dans les pratiques et dans les mœurs, non pas seulement des journalistes mais de toute la population des sociétés de classes moyennes, soient pires que ce que j’ai pu en dire. Pour en parler comme il conviendrait aujourd’hui il faudrait un nouveau Karl Kraus, qui avait déjà, à son époque, discerné les germes de décomposition sociale dont le journalisme de son temps était porteur.

Dans un ouvrage récent, Jacques Bouveresse, analysant la critique impitoyable développée par Kraus, souligne à juste raison que l’évolution des choses a à la fois justifié l’extrême sévérité de Kraus et confirmé ses pires craintes dans la mesure où la presse n’a cessé d’accroître son pouvoir et où le « processus de “journalisation” (au double sens de “journalier” et de “journalistique”) de la pensée et de la vie » est maintenant parvenu à son comble  1. En d’autres termes, le type de rapport biaisé à la réalité, de vision en miettes, kaléidoscopique, instantanée et versatile, sans recul et sans mémoire, qui se bricole hâtivement dans les rédactions est devenu aussi le type de rapport qui tend à prévaloir spontanément chez la plupart des gens, encouragés dès le plus jeune âge à se comporter partout en zappeurs amnésiques et impressionnistes. Pour parodier un mot de journaliste qui a eu récemment un franc succès, je dirais que nous, classes moyennes, « nous sommes tous des journalistes ». Ou en tout cas que nous y tendons. Ce qui n est pas tout à fait une boutade quand on voit, comme je Fai vu il y a quelque temps à la télé, un reportage, d’ailleurs bâclé, dans des établissements scolaires où des enseignants transformaient leurs classes en salles de rédaction et faisaient jouer leurs élèves aux journalistes. Le commentaire le plus charitable que ce genre d’initiative m’inspire, c’est que ces collègues ont une vision assez lointaine de ce qu’est une rédaction de presse et qu’ils surestiment passablement les vertus formatrices du journalisme réel. Le danger de ce genre de vision enchantée de la réalité, c’est de paver de bonnes intentions les chemins de l’enfer.

Je ne crois pas que ce soit en jouant aux journalistes, sérieusement ou non, que les citoyens d’aujourd’hui peuvent prendre la mesure du danger dont les esprits les plus lucides de notre époque s’accordent à dénoncer la menace. Tout le monde a évidemment à l’esprit les analyses désormais classiques — et toujours actuelles — de Pierre Bourdieu sur l’emprise des médias. Il faudrait avoir l’autorité de la grande voix qui vient malheureusement de s’éteindre pour demander aux journalistes et aussi à tous ceux qui leur font crédit, comme Bourdieu lui-même osait le demander dans un forum international, à des grands managers qui l’écoutaient : « Savez- vous bien ce que vous faites ? 2 » Mais c’est à Claudio Magris que j’emprunterai pour finir quelques mots tirés de sa pénétrante réflexion sur Utopie et désenchantement : « La défaite des totalitarismes politiques, du moins dans beaucoup de pays, n exclut pas la possible victoire d’un totalitarisme soft et gélatineux en mesure de promouvoir - par le biais de mythes, de rites, de formules de rappel, de représentations et de figures symboliques – l’auto-identification des masses, faisant en sorte que “le peuple croie vouloir ce que ses dirigeants considèrent à chaque fois comme le plus opportun”. Le totalitarisme ne repose plus désormais sur les idéologies fortes, qui ont sombré, mais sur les idéologies molles, promues par le pouvoir des moyens de communication. 1 »

Que le journalisme actuel puisse contribuer, en dépit des apparences, non pas à l’émancipation du genre humain mais au contraire à la victoire d’un nouveau totalitarisme, même fardé de phraséologie libertaire, déjà à l’œuvre un peu partout, voilà un beau sujet de réflexion qu’il faudrait donner à méditer à tout le monde en général et à ceux qui se proposent de devenir journalistes en particulier.

Alain Accardo

Dernière partie d’une conférence donnée en février 2002 au département « Information et communication » de l’université de Liège ; version revue pour publication in Pascal Durand (dir.) Médias et Censure. Figures de l'orthodoxie, université de Liège, 2004 (rééd. Engagements. Chroniques et autres textes. 2000-2010, Agone, p. 87-119)

Du même auteur, dernier livre paru, Le Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2020) ; et disponible au format ePub, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, 2020)

Notes

1. Jacques Bouveresse, Schmock ou le Triomphe du journalisme, Seuil, 2001, p. 85-86.

2. Pierre Bourdieu, « Questions aux vrais maîtres du monde » (Journées Canal+/MTR, Paris, 11 octobre 1999), in Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002, p. 417 et suiv.