Socialisme et nationalisme chez « ces Messieurs les professeurs »

Le monde universitaire allemand de l’époque est en effet marqué par l’importance de « l’École historique allemande » en économie politique, qui regroupe des théoriciens attentifs aux institutions économiques et sociales et désireux d’atténuer la dimension dissolvante du capitalisme, au moins dans la mesure où celle-ci serait un frein au développement de la puissance allemande. Le capitalisme est en effet un phénomène récent en Allemagne, et son développement s’est réalisé de manière extrêmement brutale, détruisant une bonne partie des institutions et des solidarités qui constituaient jusqu’alors l’ossature de la société allemande. Bien plus, ces économistes décèlent une tension entre ce processus capitaliste et la politique de puissance du Reich. L’exemple le plus célèbre de cette contradiction est sans doute offert par l’« Enquête sur la situation des ouvriers agricoles à l’est de l’Elbe » dirigée par Max Weber, dont les « Conclusions prospectives »1 pointent le danger que représente l’embauche, par les propriétaires fonciers, de migrants polonais, préférés aux ouvriers agricoles allemands pour des raisons économiques. En effet, comme l’écrit Weber en conclusion de son texte :

L’avenir de l’Est de l’Allemagne dépend de la résolution avec laquelle on tirera les conclusions qui s’imposent. La dynastie des rois de Prusse n’est pas appelée à régner sur un prolétariat rural sans patrie et sur un peuple de migrants slaves à côté de paysans parcellaires polonais et de latifundia dépeuplés, ce à quoi l’évolution actuelle conduira si l’on n’intervient pas ; au contraire elle doit régner sur des paysans allemands à côté d’un ordre de grands propriétaires employant des ouvriers ayant conscience de leurs perspectives d’avenir dans l’accession à une existence indépendante dans leur patrie. Il n’est pas certain que ce but soit accessible. Même si l’on croit assez faible la capacité de l’État à diriger les forces actives dans la vie sociale, on doit reconnaître que son pouvoir est très grand précisément dans le domaine agricole. Il faudra parler, à la prochaine assemblée de l’Association, de la façon dont ce pouvoir doit être utilisé2.

Ce texte est tout à fait caractéristique de la prose des économistes que Luxemburg va prendre pour cible. L’Association dont il est fait mention est le Verein für Sozialpolitik (Association pour une politique sociale), fondée en 1873 par des universitaires en vue d’influencer le pouvoir dans le sens de la mise en place de politiques sociales susceptibles d’atténuer la violence du capitalisme et la menace qu’il fait peser sur la « patrie » allemande. Cette association est notamment animée par celui qui devient l’un des ennemis principaux de Luxemburg à partir de 1900, Werner Sombart. Ce dernier représente en effet le « chaînon intermédiaire entre Marx et ces messieurs les professeurs3 » et constitue à ce titre le cas le plus flagrant de détournement du marxisme à des fins bourgeoises. Il est notamment connu pour avoir reçu de la part d’Engels des félicitations après avoir contribué à introduire le marxisme dans l’Université allemande4 et il est au début du xxe siècle l’un des savants les plus représentatifs de l’institutionnalisme allemand, lequel voit dans le mode de production capitaliste une réalité incomplète qu’il est nécessaire d’articuler à d’autres formes institutionnelles : syndicats, corporations, coopératives, etc. Dans une série d’articles, Luxemburg va s’en prendre à cette perspective réformiste, en élevant peu à peu la polémique au niveau des principes mêmes de l’analyse économique : L’Accumulation du capital représentera l’achèvement de cet itinéraire.

De la politique à l’épistémologie

Luxemburg s’en prend d’abord à Sombart dans un article de septembre 19005, dans lequel elle attaque frontalement la perspective gestionnaire du « socialisme de la chaire », qui prétend dissuader les travailleurs et les travailleuses de mener une politique autonome en faisant leur bonheur de manière verticale et autoritaire, par le biais de réformes faisant appel au bon vouloir de la bourgeoisie. Mais c’est surtout dans un article paru entre 1903 et 19046 que Luxemburg va attaquer directement le Verein. Elle y décrit en effet l’une des ses Assemblées générales, consacrée à la question des crises et marquée notamment par un exposé de Sombart, lequel reprend alors les analyses de Tugan-Baranowski pour expliquer les crises capitalistes par un simple problème de disproportion entre branches, c’est-à-dire par un phénomène non consubstantiel au mode de production capitaliste lui-même. Plus généralement, Luxemburg moque dans cet article la perspective intellectuelle qui est celle du Verein, concluant son texte par les lignes suivantes :

Il est certain qu’en Allemagne également, la science officielle doit remplir une fonction positive déterminée. La machinerie étatique moderne n’est plus aussi simple que ne l’était l’administration des troupeaux des patriarches Abraham et Jacob, et le bureaucrate ne peut plus désormais régenter seul le domaine de l’économie sociale dans toutes ses ramifications : c’est là qu’intervient, descendu de sa chaire pour entrer dans la chancellerie, le professeur allemand, bureaucrate théoricien, qui débite la matière vivante de la réalité sociale effective en morceaux aussi minuscules que possible, ordonne et classifie ces morceaux du point de vue bureaucratique et fournit ainsi aux conseillers secrets le matériau, stérile en tant que matériau scientifique, en vue de la pratique administrative et législatrice. Ce travail studieux d’atomisation, qui parvient à restituer le tableau de la vie sociale à la manière d’un miroir brisé en mille morceaux, est en même temps le plus sûr moyen de dissoudre théoriquement toutes les relations sociales d’ensemble et cacher « scientifiquement » la forêt capitaliste derrière quelques grands arbres7.

C’est précisément contre cette perspective épistémologique que sera tournée L’Accumulation du capital, qui vient couronner une période où Luxemburg approfondit sa connaissance du marxisme, approfondissement lié en premier lieu à des raisons biographiques et pédagogiques.

À l’école du Parti : économie nationale ou économie politique ?

En 1907, suite à l’expulsion de Rudolf Hilferding hors d’Allemagne, Luxemburg commence à enseigner l’économie politique à l’école du Parti8. Elle s’était déjà signalée par quelques textes économiques consacrés à la doctrine marxiste, mais ce n’est qu’à partir de cette date qu’elle se met à travailler vraiment dans le détail les textes de Marx. Elle va également se servir de ces cours pour expliciter ses idées sur la Weltpolitik, débutant ainsi ses leçons par une définition de la notion même d’économie politique et contestant à cette occasion la pertinence du terme allemand de Nationalökonomie (économie nationale), auquel elle substitue le terme de Weltökonomie (économie mondiale) ou plus généralement le terme (issu de l’anglais), de politische Ökonomie. Cela lui donne l’occasion d’une polémique renouvelée contre le socialisme de la chaire, aveugle à la dimension mondiale du capitalisme :

Cette brillante ineptie [la défense par Sombart de la renationalisation des économies], qui bafoue sans gêne toutes les observations courantes de la vie économique, souligne à merveille l’acharnement avec lequel messieurs les savants refusent de reconnaître l’économie mondiale comme une nouvelle phase de l’évolution de la société humaine — refus dont nous avons à prendre note pour en chercher les racines cachées9.

Les racines en question ont trait à l’incapacité des savants bourgeois à penser de manière lucide les contradictions effectives du capitalisme, qui sont désormais inséparables de la Weltpolitik :

Rien n’est plus frappant aujourd’hui, rien n’a une importance plus décisive pour la vie politique et sociale actuelle que la contradiction entre ce fondement économique commun unissant chaque jour plus solidement et plus étroitement tous les peuples en une grande totalité et la superstructure politique des États qui cherchent à diviser artificiellement les peuples, par les poteaux-frontière, les barrières douanières et le militarisme, en autant de fractions étrangères et hostiles les unes aux autres.

Tout cela n’existe pas pour les Bücher, Sombart et Cie ! Pour eux n’existe que le « microcosme toujours plus parfait » ! Ils ne voient nulle part de « phénomènes particuliers » « différant essentiellement » de ceux d’une économie nationale ! N’est-ce pas une énigme10 ?

Il est donc consubstantiel à la méthodologie et à la théorie des socialistes de la chaire d’être aveugles à la contradiction centrale de l’époque, qui oppose la mondialisation capitaliste aux crispations nationalistes des États. Sombart et ses collègues du Verein, en se situant au seul niveau national, ont beau jeu de proposer des solutions institutionnelles de réforme du capitalisme allemand, appuyées sur un pouvoir d’État maître chez lui. C’est oublier la dynamique que Marx pointait déjà dans le Manifeste du parti communiste, et qui pousse le capitalisme à imposer son fonctionnement exclusif, en dissolvant toutes les institutions susceptibles de freiner son expansion, au premier rang desquelles les États. Et puisque ces derniers, pour des raisons aussi bien politiques qu’économiques, s’accrochent à leur politique de puissance, la contradiction ne peut mener qu’à des conflits sanglants.

Corriger les « bévues » de Marx

C’est en cherchant à asseoir cette analyse des contradictions du capitalisme sur la théorie économique de Marx que Luxemburg va découvrir une lacune dans les schémas de reproduction, qui semblent laisser croire qu’une croissance harmonieuse est possible dans le cadre capitaliste. En travaillant sur son cours, qui doit s’achever sur une partie consacrée aux tendances de l’économie mondiale11, Luxemburg bute en effet sur des problèmes qui l’incitent à reprendre la question. Sa correspondance avec Clara Zetkin donne un aperçu de la manière dont elle progresse dans son travail et rédige, très rapidement, L’Accumulation du capital :

Je suis dans mon travail économique12, j’en suis même au dernier chapitre, dans lequel j’entends rendre raison [begründen] de l’impérialisme. Je travaille sur l’aspect économique de l’idée que je t’avais présentée durant notre voyage et que tu avais tout de suite considérée juste. L’administration économique rigoureuse de la preuve m’a menée aux formules de Marx, à la fin du Livre II du Capital, qui m’ont longtemps intimidée et dans lesquelles je trouve à présent sans cesse de nouvelles bévues. Je vais devoir régler cette question de manière approfondie, faute de quoi je ne pourrai pas établir ma théorie. Comme travail intellectuel, cela me plaît. Mais cela prend du temps13.

Au cours de ses recherches, Luxemburg est amenée à lire et à relire la production théorique de la social-démocratie allemande et à dresser un constat de plus en plus accablant de ses erreurs et de ses lacunes, arrière-fond théorique de ses reniements politiques. Kautsky, le principal théoricien du SPD, fait notamment l’objet de critiques sévères :

[Mon travail] avance, c’est-à-dire que je progresse, d’un point de vue purement économique, vers la résolution du problème et y suis presque parvenue. Comme j’aimerais te l’exposer tout de suite ! Mais par écrit, c’est impossible. À cette occasion, j’ai repris dans le détail la série d’articles rédigés par Kautsky dans la Neue Zeit contre Tugan-Baranowski en 1902, et j’ai été forcée de constater qu’il s’agit là encore d’un bricolage ni fait ni à faire. Dès qu’on y regarde d’un peu plus près, c’est du grand n’importe quoi. Il a réussi à avilir et à encrasser la théorie marxienne des crises d’une manière purement kautskienne et proclame ensuite : voilà ce que Marx et Engels pensaient. Mais en réalité, Tugan-Bar[anovski] a, pour l’essentiel, raison contre lui14.

Mais ces lectures amènent Luxemburg à élargir son entreprise et à faire œuvre d’historienne de la pensée économique et des crises du capitalisme15. Elle étudie ainsi d’un point de vue nouveau d’anciens débats, notamment au sein du marxisme russe, qu’elle critique sans ménagement :

Je travaille toute la journée au problème économique qui m’intéresse énormément […]. Je lis pour ce faire quelques livres d’économie et découvre toutes sortes de bonnes choses, par exemple : dans les années 90, les marxistes russes ont entrepris une grande offensive contre les esprits sceptiques et ont triomphé jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, leurs adversaires étaient bien plus proches de la vérité et avaient compris le marxisme d’une manière bien plus profonde que notre « Église triomphante ». Lorsque je serai tout à fait au clair sur la question, je te raconterai tout16.

Quelques mois plus tard, elle est enfin « au clair » et peut écrire à Clara Zetkin :

Hier, vers 1 h du matin, j’ai mis le point final à mon travail. Je n’ai plus qu’à reprendre quelques éléments et à relire le tout17.

Deux jours plus tard, le manuscrit peut partir chez l’imprimeur :

Je dois vous [Franz Mehring] confesser que le travail que je viens d’envoyer à l’imprimeur n’est pas l’introduction à l’économie politique, travail de vulgarisation pour Bruns, que j’ai achevé aux trois quarts, mais une autre étude, théorique, qui doit son impulsion à ce travail de vulgarisation. Le nouvel ouvrage fera environ 30 feuilles d’imprimerie et paraîtra également chez Bruns. Je l’avais proposé à Dietz18, et il l’avait accepté avec joie, mais puisque Bruns a émis avec énergie une « revendication légitime » sur ce travail également, Dietz a considéré qu’il fallait être magnanime et a finalement refusé. J’attends avec impatience votre jugement sur mon travail et me permettrai, si vous le souhaitez, de vous envoyer les épreuves19.

Le livre paraît dans les premières semaines de 1913 et sa radicalité, ainsi que la réputation politique de son auteure, en feront une cible de choix pour la presse du Parti.

(À suivre...)

Guillaume Fondu et Ulysse Lojkine

Deuxième partie de la préface à L’accumulation du capital, tome V des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg (Agone & Smolny, novembre 2019), p. ix à xv (disponible au format ePub).

De Rosa Luxemburg sont parus les quatre premiers tomes des Œuvres complètes (Agone & Smolny) : Introduction à l’économie politique (2009), À l’école du socialisme (2012), Le Socialisme en France (2013), La Brochure de Junius (2014).

À paraître en 2021 aux éditions Agone & Smolny, le premier volume de la Correspondance complète (1891-1909).

Notes

1. Max Weber, « Enquête sur la situation des ouvriers agricoles à l’est de l’Elbe. Conclusions prospectives » [1892], Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 65, novembre 1986, p. 65-69.

2. Ibid., p. 69.

3. Rosa Luxemburg, Gesammelte Werke, vol. 7, Berlin, Karl Dietz Verlag, 2017, p. 394, notre traduction.

4. Lettre de Friedrich Engels à Werner Sombart du 11 mars 1895, in Marx-Engels Werke, Berlin, Dietz Verlag, 1968, p. 427.

5. Rosa Luxemburg, « Die deutsche Wissenschaft hinter der Arbeitern » [La science allemande derrière les travailleurs], in Gesammelte Werke [Œuvres complètes], Bd. 1, Berlin, Karl Dietz Verlag, 2007, p. 767-790.

6. Rosa Luxemburg, « Im Rate der Gelehrten » [Au conseil des savants], in Gesammelte Werke, vol. 1|2, p. 382.

7. Ibid., p. 388.

8. Ces cours ont fait d’ailleurs l’objet d’un volume de la présente collection : Rosa Luxemburg, À l’école du socialisme, Œuvres complètes, t. II, Marseille, Agone et Smolny, 2012

9. Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique, Œuvres complètes, t. I, Marseille, Agone et Smolny, 2009, p. 116.

10. Ibid., p. 140.

11. Ibid., chapitre VI : « Les tendances de l’économie mondiale », p. 391 sq.

12. Il s’agit de L’Introduction à l’économie politique.

13. Lettre à Clara Zetkin, 11 novembre 1911, in Rosa Luxemburg, Gesammelte Briefe [Recueil de correspondances], Bd. 4, Berlin, Karl Dietz Verlag, 2001, p. 124.

14. Lettre à Clara Zetkin, 21 novembre 1911, ibid., p. 126.

15. Lire par exemple ses notes de lecture, « Histoire des théories des crises », in Rosa Luxemburg, À l’école du socialisme, op. cit., p. 194 sq. 

16. Lettre à Clara Zetkin, 24 novembre 1911, Gesammelte Briefe, op. cit., p. 128.

17. Lettre à Clara Zetkin, 31 juillet 1912, ibid., p. 233.

18. Max Bruns à Minden et Karl Dietz à Berlin sont deux éditeurs.

19. Lettre à Franz Mehring, 2 août 1912, Gesammelte Briefe, op. cit., p. 236.