Nous avions retenu que les Romains, peuple hautement civilisé et ardemment polythéiste, voyaient la main des dieux partout, raison pour laquelle la plupart de leurs souhaits commençaient par l’adverbe « utinam », qui peut se traduire en français par « Plaise aux dieux que », « Fasse le ciel que », etc.

« N’oubliez pas, nous rappelait notre éminent Épistémon, de mettre le verbe qui suit “utinam” au subjonctif, qui est non pas le mode de l’action réelle, effective, mais le mode de l’action souhaitée, problématique, le mode de ce qui peut advenir ou non, selon une volonté qui nous échappe et dont nous ne pouvons qu’espérer qu’elle nous sera propice, dis juvantibus, avec l’aide des dieux. »

À l’époque, je n’imaginais pas le moins du monde qu’un jour viendrait, longtemps après, où je serais obligé, en observant mes semblables du XXIe siècle, de constater qu’en matière d’émancipation idéologique, nous n’avions pas tellement progressé par rapport aux Romains de jadis. Après quelques lustres où ma génération pu croire que nous étions en voie de réaliser le vœu de LInternationale que nous avions tant chantée, « Producteur, sauve-toi toi-même », la contre-révolution bourgeoise a remis en question toutes les avancées des luttes.

Nous, Français de 2020, nous en sommes toujours à trembler devant l’avenir, à nous demander avec angoisse de quoi demain sera fait, quels dangers terrifiants menacent l’espèce humaine et nous ne savons plus ni qui ni quoi invoquer pour conjurer le péril et capter la bienveillance des puissances occultes auxquelles nous nous adressons.

Les Latins, eux du moins, quand ils disaient « utinam », étaient-ils assurés d’avoir des dieux à la hauteur, capables d’exaucer, si bon leur semblait, les souhaits que formulaient les malheureux mortels. Du sommet de l’Olympe au fond des enfers et des abysses, l’Univers était peuplé de divinités immortelles et toutes-puissantes, chacune exerçant, jalousement ou capricieusement son pouvoir dans sa juridiction. S’il leur plaisait de vous accorder une oreille attentive, alors bingo, vous étiez sauvés : Mars vous donnait la victoire des armes, Mercure faisait prospérer votre commerce, Cérès sauvait vos récoltes, Esculape vous guérissait, les Grâces venaient réjouir votre couche, et ainsi de suite.

Nous avons chassé toute cette puérile fantasmagorie. Notre panthéon s’est simplifié et « démocratisé » en cessant d’être immortel. La Terre entière s’est convertie au culte du dieu Money-Money et le monothéisme du Capital a triomphé partout. Nos intercesseurs ne forment plus qu’une élite managériale, une sorte de clergé carriériste, « ni de droite ni de gauche » mais servile et arrogant à la fois. Nous avons troqué les caprices des Superi, les « dieux d’en haut », contre le bon plaisir des dominants bourgeois ; les aléas de l’élection par le Ciel, contre les arrangements par les urnes ; remplacé l’abdication craintive devant la volonté des maîtres de l’Univers, par la prosternation obséquieuse devant la loi des affairistes, massacreurs de l’environnement.

Tout a rapetissé d’une taille ou deux dans l’ordre de la raison et de la vertu. Les Latins adressaient leurs suppliques à des divinités qui avaient charisme et carrure ; nous adressons les nôtres à des « icônes » inconsistantes, des baudruches qui ne se soutiendraient pas elles-mêmes si elles n’étaient gonflées à l’hélium médiatique.

Si au moins il y avait chez les Français une convergence des vœux (à défaut d’une convergence des luttes), mais à en croire les instituts de sondage qui sont censés donner une photographie fiable des attentes des populations, « les » Français  voudraient tout et le contraire, la poursuite de l’opposition à la politique du pouvoir et la fin de la grève, le maintien de l’ancien système de retraite et l’adoption d’un nouveau, etc.

On ne sait plus que croire. Faut-il voir dans ces constats contradictoires une expression de l’anomie ambiante ; ou bien, plus sûrement, un indice de l’incompétence des sondeurs qui ne savent jamais bien ce qu’ils mesurent ; ou encore une volonté de manipulation de l’opinion publique au bénéfice du pouvoir ? Nous sommes maintenant dans un monde où la puissance médiatique institutionnelle est au service des classes possédantes et dirigeantes, et où l’information par les réseaux sociaux est polluée, à en frémir, par la bêtise et la haine – comme toujours, dira-t-on, oui mais aujourd’hui avec la force conjuguée des milliards, des technologies numériques et des diplômes.

Alors puisque vœux il y a, qu’on me permette d’en formuler un, même si, ayant perdu la foi qui m’animait encore en quatrième classique, je ne suis plus très enclin désormais à prendre mes désirs pour des réalités : utinam que LREM, le PS, le RN, EELV ; utinam que la CFDT, l’UNSA, le MEDEF et toute la basse-cour « réformiste » ; et par-dessus toututinam que les médias institutionnels, et les réseaux sociaux, avec le virtuel, le fake, le trompe-l’œil, les apparences, le simili et le mensonge organisé ; utinam que tous ceux qui croient gouverner le monde et tirer les ficelles se rendent compte qu’ils ne sont eux-mêmes que d’absurdes et chétives marionnettes, les figurants d’une vaste escroquerie, d’une insigne entreprise de brigandage !

Quousque tandem… s’indignaient déjà les Latins : combien de temps cela durera-t-il encore ? Bas les masques! Fabula acta est, la comédie est terminée !

Utinam, inch’Allah, plaise au ciel que la grande presse et ses journalistes deviennent plus honnêtes, cultivés et intelligents, un peu moins avides de distinction nombriliste, un peu plus soucieux de vérité et de générosité.

Utinam donc, sans oublier de mettre le verbe au subjonctif – car en la matière, rien n’est moins sûr !

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en février 2020.

Du même auteur, vient de paraître, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.