J’ai ainsi appris que, contrairement à ce qu’on entend seriner par chroniqueurs et éditorialistes, il ne serait pas pertinent de traduire le terme de « djihad » dans tous les cas par « guerre sainte ». S’en tenir à une telle traduction, c’est accréditer le point de vue de ceux qui veulent croire et faire croire que le recours à la violence serait consubstantiel à la religion musulmane et qu’il constituerait une véritable obligation pour le croyant.

En réalité, le Coran ne range nullement le djihad parmi les « piliers de l’Islam ». Si le premier appel au djihad fut bien lancé par le Prophète lui-même contre les incroyants, il s’agissait d’une démarche défensive visant les tribus polythéistes de la Mecque dont l’animosité belliqueuse l’avait obligé à fuir avec ses partisans pour trouver refuge à Médine. Dès l’origine donc, le djihad, stratégie de circonstance, conjoncturelle et non structurelle, a affirmé son caractère défensif plus qu’offensif, au point que partout où triomphait la religion musulmane, le souci des vainqueurs, tel qu’il est exprimé dans le Coran, était de convertir les non-croyants et non pas de les persécuter ni exterminer, ce qui valut à bien des populations juives ou chrétiennes de bénéficier pendant des siècles de la protection d’un régime respectant scrupuleusement le célèbre verset 257 de la sourate II : « Pas de contrainte en religion, la vérité se distingue assez de l’erreur ! »

On ne saurait faire un grief particulier à l’Islam de s’être efforcé, comme tous les autres universalismes dans l’histoire, de diffuser au maximum ce qu’il estimait être sa vérité, et d’avoir fait, en ce sens et dans cette mesure, de chaque musulman un ardent militant de sa défense, prêchant d’exemple à l’image de son Prophète. Il est significatif à cet égard que certains des auteurs des œuvres spirituelles les plus reconnues de l’Islam, tant chiites que sunnites, se soient attachés à développer la distinction entre « petit djihad », qui se limite à la guerre sainte proprement dite, répondant par la violence à une violence adverse et circonstancielle, et « grand djihad » qui consiste à se battre contre soi-même et ses propres errements, cette seconde acception rejoignant davantage le sens originel de la notion, celui d’« un effort tendu vers un but déterminé ». Cette appellation de « grand djihad » dit assez, à elle seule, qu’il s’agit là de la forme la plus noble et la plus ardue que puisse prendre chez un être humain l’aspiration à faire entrer un peu de sens et de transcendance dans l’insignifiance et la platitude de son existence. Ce qui, dans un registre plus laïque pourrait, semble-t-il, se traduire par « combattre pour réaliser son idéal ».

Au demeurant, c’est essentiellement à l’époque moderne et même contemporaine que la notion de « djihad » s’est chargée de la radicalité dont nos médias boutefeux et insidieusement racistes voudraient nous persuader qu’elle exprime l’essence même de l’Islam. Cette radicalité qui a pu se manifester par des explosions de violence parfois meurtrières et qui en provoquera sans doute d’autres, est là encore un phénomène réactionnel et en partie contingent qui ne peut être pleinement compris que si on le resitue dans son contexte historique et social marqué par l’entreprise planétaire de colonisation des pays musulmans par les puissances impériales occidentales. Celles-ci peuvent se flatter d’avoir, par leur avidité, leur aveuglement et leur mépris, pour les musulmans comme pour les Amérindiens ou les Asiatiques du sud-est, introduit partout le ferment de la révolte et fait le lit de tous les nationalismes. La dialectique même des luttes de libération nationale ne pouvait que favoriser le bourgeonnement des extrémismes, le buissonnement des surenchères et la prolifération groupusculaire distinctive, jusqu’à la situation actuelle caractérisée par un sanglant et barbare chaos. Lequel finit toujours par profiter à l’hégémonie du capitalisme mondial, dont il reflète à sa façon la crise sans remède.

Mais si on est en droit de déplorer que l’appel au djihad adressé aujourd’hui aux jeunes de l’Islam les entraîne trop souvent à se fourvoyer dans le confusionnisme idéologico-politique et dans la violence terroriste, on peut déplorer au moins autant que la plupart des jeunes du monde occidental aient renoncé quant à eux à tout autre djihad que celui, prêché par La Mecque américaine, de la réussite mondaine à tout prix par l’intégration personnelle dans un système sans âme et sans idéal. Pour sortir de Harvard et de l’ENA, nos imams ne sont pas nécessairement meilleurs que ceux qui sortent des médersas.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de mars 2014.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).