Nous créons jusque dans les endroits les plus reculés
Des trusts, des cartels, des entreprises, des sociétés.
Près des hauts fourneaux, de leurs flammes élevées,
Soudés en sociétés d'intérêts,
Nous dictons les prix et les contrats.
Au travers de notre route, pas une seule loi :
Nous sommes solidement organisés…
Pas vous !
Nous.

Ce que vous faites c’est du marxisme…
… eh bien, ça suffit !
Nous conquérons le pouvoir petit à petit.
Personne ne nous dérange. Les socialistes du gouvernement
Nous regardent d'un œil bienveillant.
Nous vous aurons un à un. Aux armes !
Voilà la dernière leçon d'économie.
Il n'est pas encore né, le desiderata
Qu'un professeur allemand nous refusera.
Les officiers de l’armée ancienne,
Stahlhelms et autres gardes hitlériennes,
Œuvrent dans les usines pour nos idées…

Et vous, dans vos caves, dans vos mansardes
Ne voyez-vous pas ce que l’on fait de vous ?
Avec quelle sueur les gains sont obtenus ?
Advienne ce qui adviendra.
Le jour arrive
Où l’appel du premier travailleur retentira :
« Pas vous !
Nous. Nous. Nous. »

Kurt Tucholsky



La grande mathématique financière (2008)

Ah, la bourse est en dégringolade,
Presque partout c'est la débandade
Mais pour certains, quelle bonne affaire !
Leur truc, c'est la vente à découvert !
Facétieux, nos amis concèdent
Des biens qu'eux-mêmes ne possèdent,
Et provoquent des effondrements
Tout à leur guise - mais quel talent !
La tâche leur est aussi facilitée
Par les produits dérivés :
La valeur est faussée par un bout de papier
Et le rendement, multiplié !
Quand les banques craquent à tour de rôle
Pour les épargnants c'est pas très drôle :
La maison est hypothéquée
Et les habitants, remerciés.
Si les grandes banques cassent leur pipe,
Sur la planète c'est la panique,
Et la racaille spéculatoire
Tremble pour ses biens et ses avoirs !
Le système est menacé ?
Vite, il faut s'interposer :
Surtout, les gains restent au privé,
Les pertes, l'Etat va les rembourser.
Pour cela, il lui faut du crédit,
Et on engrange de nouveaux profits.
Dans ce pays, c'est tout fastoche
Avec le gouvernement dans la poche !
Pour les dégâts de ces rapias,
C'est le petit qui déboursera,
Et - c'est bien ça le plus chic - ,
Pas seulement en Amérique !
Puis quand les profits se renouvellent,
La danse reprend de plus belle
Voilà la vraie redistribution,
Toujours dans la même direction !
Et si le peuple, sait-on jamais,
Ne trouvait pas ça à son gré,
La solution est toute trouvée :
Une petite guerre va tout régler.

Pseudo-Tucholsky


Le 12 octobre dernier, un site internet avait fait se succéder, sous la rubrique « Poèmes pour la crise », ces deux textes, dont le second sans nom d’auteur. L’affaire commence trois jours plus tard, sur le site de Die Zeit, quand le commentaire d’un lecteur attribue aussi le second à Tucholsky. Pendant dix jours, la blogosphère s’emballe et alimente abondamment la légende du poème « visionnaire de Tucholsky ». Alors même que la supercherie commence à être dévoilée, certains journaux – comme Westdeutsche Zeitung et Nürnberger Nachrichten – l’impriment encore dans leurs colonnes… pour avouer l’erreur deux jours plus tard.

L’auteur du pseudo-Tucholsky est un certain Richard Kerschhöfer, Viennois de 69 ans qui avoue être étonné par la confusion, mettant l’accent, pour le Financial Times Deutschland, sur des différences stylistiques : « Tucholsky est loin d’avoir écrit des rimes aussi propres que les miennes. » En outre, se disant « plutôt de droite », Kerschhöfer se déclare « sidéré du fait que [les gens de gauche] se soient immédiatement approprié » son poème ; pour s’amuser ensuite de l’embarras de ses « admirateurs ».

Qu’en disent les lecteurs ? De nombreux sites de gauche ont tout bonnement effacé le « faux ». Mais pour un lecteur du Westdeutsche Zeitung : « Qu’importe l’identité de l’auteur, un illuminé de gauche ou un emmerdeur de droite, le poème reste bon… »

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Documentation et traduction de Lucie Roignant. Source : www.sudelblog.de, proche de la société Tucholsky. « L’économie libérale » est extrait de Bonjour révolution allemande & autres textes, nouvelle édition, revue et actualisée, à paraître aux éditions Agone & Cent pages.