Horatio Hornblower est grand, maigre et gauche. Il est extrêmement susceptible et compliqué de la tête. Il ne connaît rien aux femmes et leur plaît énormément. Il joue remarquablement au whist, ce qui lui a permis plus d’une fois, quand il était tout jeune et parfaitement fauché, de payer ses séjours à l’auberge. Il n’aime pas du tout la guerre mais s’ennuie effroyablement en temps de paix. Il a le mal de mer et est un des marins les plus célèbres de la Royal Navy. Horatio Hornblower est irrésistible. Que tous ceux qui, pendant les vacances, se demandent avec un soupçon d’affolement ce qu’ils vont bien pouvoir lire, se tranquillisent : Horatio les attend.

Les aventures du Capitaine Homblower, dont la publication s'échelonne de 1937 à 1967, ce sont huit volumes en poche (après avoir été « redécouverts » chez Phébus, par ce curieux impénitent et  amoureux obstiné des romans d’aventures qu’est Michel Le Bris, auquel nous devons pour une bonne part le retour de passion pour le merveilleux Stevenson). Huit volumes consacrés à l’épopée nerveuse, légèrement hystérique même, burlesque et élégante d’Horatio, petit aspirant au foie fragile, porté sur l’introspection teigneuse, sur l’auto-dépréciation et l’inquiétude tous azimuts.

Horatio débute quand l’Angleterre est en guerre contre la France révolutionnaire ; puis il prospère pendant la guerre contre Napoléon. Mais les données politiques importent peu, qui relèvent plus du livre d’images que de l’analyse futée. Ce qui compte ici, délicieusement, ce qui attache ici, formidablement, et nous fait retrouver le pur bonheur de lire qu’on avait, enfant, à l’abri de tout, juste perdu dans un récit captivant, berceur et enthousiasmant, c’est le panache tordu de Hornblower, c’est la grandeur inoubliable d’un héros comme ceux d’autrefois, plus grande que nature, mais qui n’arrête pas de se tourmenter et de se prendre les pieds dans les tapis (si l’on ose dire), c’est le mélange d’air du large et d’incidents comiques, le cocktail unique de récit maritime, tout plein de bricks, de corvettes, de huniers, de mats de misaine et de détails rigolards et pointus, (comme le leitmotiv d’Hornblower prenant sa douche nu sur le pont, gelé, essayant de faire comprendre aux marins qu’il a fini et les marins le poursuivant avec leur jet d’eau froide), c’est l’irrésistible « hamlétisme » d’Horatio mêlé à l’élan corsaire – bref, quand on a commencé, on ne veut plus que ça s’arrête.

Le petit aspirant émotif deviendra peu à peu lieutenant puis capitaine, puis commodore, toujours persuadé qu’il trompe son monde, qu’il est un lâche, qu’il est un nul, toujours flanqué de son vieux camarade Bush, qui ne comprend rien à ses états d’âme, et de son pilote de canot-homme à tout faire Brown, plus attentif qu’une épouse, ce qui agace Hornblower. Sans faiblir, comme Nelson dont il partage le prénom, iI gambadera d’une bataille menée comme un poker à une évasion menée comme une pièce de théâtre, toujours angoissé et fébrile et on l’aime continûment.

Louis Guilloux, grand Breton et grand écrivain, en a traduit la plupart la plupart des volumes des aventures de Hornblower ; Grégory Peck l'a incarné à l’écran (erreur totale, car plus anglais qu’Hornblower est impossible) ; et c'est Cecil Scott Forester en a écrit le récit. Le paradis de l’innocence nous est offert à nouveau, tramé d’ombres adultes, porté par une vitalité, une joie de conter qui rend splendidement heureux.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution, le 14 juillet 1994, p. 7

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).