Quand François Furet, Stéphane Courtois et bien d’autres lancent leur campagne contre le communisme, ils entendent conjurer le réveil d’une gauche anticapitaliste, pas la très improbable résurrection du mur de Berlin au cœur de l’Europe. Forcément, Hobsbawm les gêne. Il contredit leur analyse, il freine leur offensive. Il s’en fallut donc de peu que son histoire du XXe siècle ne fût jamais publiée en français, alors qu’elle le serait en hébreu et en arabe, en serbe et en croate, en albanais et en macédonien 1. On expliqua à l’époque à Paris que la traduction en français de l’ouvrage coûtait trop cher pour un marché aussi petit…

Une véritable « exception française » pour le coup, puisque selon l’auteur lui-même The Age of Extremes serait son ouvrage le mieux reçu, à la fois par le public et par les critiques. Un tel accueil dut réconforter celui qui avait été marginalisé dans son pays au temps du maccarthysme et de la guerre froide, et dont malgré cela les ouvrages ne furent jamais traduits en Union soviétique. Mais Hobsbawm, reconnu comme l’un des historiens les plus importants de sa génération, y compris par ses ennemis politiques les plus acharnés, devint à nouveau la cible d’un ostracisme du même acabit. Ailleurs que chez lui, dans un pays où il se rendait presque chaque année depuis 1933, un de ceux qu’il connaissait le mieux et qui lui étaient le plus chers. En somme, la France. Quelques-uns des principaux responsables ou complices de sa mise à l’écart, qui comptaient dans l’historiographie française de l’époque, ne pouvaient supporter son marxisme, voire sa longue adhésion au Parti communiste britannique, alors qu’eux-mêmes – François Furet, Annie Kriegel, Emmanuel Le Roy Ladurie, Alain Besançon – avaient été staliniens ou, comme Stéphane Courtois, maoïste. Hobsbawm proclamait en effet son refus d’abjurer un type d’histoire, « commun au marxisme et à l’école des Annales jusqu’aux années 1970, qui privilégie les tendances à long terme et la dynamique des systèmes économiques et sociaux 2 », quand bien même cette fidélité intellectuelle entraînait dorénavant isolement politique et marginalisation éditoriale à Paris : « Il est d’autant plus nécessaire d’attirer l’attention des jeunes historiens sur les interprétations matérialistes de l’histoire, estimait-il, qu’aujourd’hui même la gauche universitaire à la mode les disqualifie, comme au temps où on les qualifiait de propagande totalitaire pour mieux les vouer aux gémonies 3. » Vu la popularité croissante de la mise en avant des sentiments, de l’idéologie postmoderne et des politiques de l’identité dans l’étude des sciences sociales, le combat ne fait que commencer…

Pierre Nora, directeur de la collection « Bibliothèque des histoires » chez Gallimard, a détaillé les raisons qui avaient justifié son refus de traduire et de publier The Age of Extremes. Paru dans un numéro de sa revue Le Débat largement consacré au livre de Hobsbawm, son plaidoyer pro domo constitue un des textes les plus éclairants – et les plus embarrassants – de l’histoire contemporaine de la vie intellectuelle française. Lancer un débat de 84 pages dans une publication qu’on dirige à propos d’un ouvrage qu’on a préalablement refusé d’éditer, et donc de faire connaître, constitue en soi une forme d’exploit. Comme le releva Hobsbawm au moment où la revue de Pierre Nora l’invita à commenter les objections de ses contradicteurs, les lecteurs du Débat étaient contraints « de suivre la présente discussion à travers les réponses de l’auteur aux réactions de critiques sur un texte qu’ils n’ont pas à leur disposition. […] À moins de lire The Age of Extremes dans une des langues dans lesquelles il a été publié, comment se faire ne serait-ce qu’une idée de la forme et de la nature du travail dont discutent les critiques ? » On ne saurait mieux dire 4.

Mais la principale bizarrerie intellectuelle de cette affaire résidait ailleurs : dans les propos même de Nora. Sobrement titré « Traduire : nécessité et difficultés », son plaidoyer invoquait d’abord les « raisons commerciales » qui auraient interdit en France la traduction du livre. Nora en venait ensuite à l’essentiel en admettant que les « raisons commerciales » de l’éditeur découlaient de son jugement politique. Si selon lui The Age of Extremes ne trouverait en France ni clients ni marché, c’est que Hobsbawm jurait trop dorénavant avec un « air du temps » dont Nora pensait être le meilleur des juges. Mieux vaut le citer ici tant son propos résume avec une pureté de diamant l’enfermement intellectuel auquel peut conduire un libéralisme de guerre froide dont nous ne sommes pas encore sortis : « À ces obstacles matériels s’ajoutent les effets d’une situation bien particulière à la France des années 1990. Sans doute, aucun éditeur d’intérêt général ne se détermine en fonction d’orientations politiques ou idéologiques : la plupart, au contraire, s’honorent de pratiquer le pluralisme et de ne considérer que la qualité d’un ouvrage. Mais tous, bon gré mal gré, sont bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production. » Sitôt conclue cette lumineuse apologie du courage éditorial, le directeur de collection de Gallimard prononçait son verdict : « Il y a de sérieuses raisons de penser que ce livre apparaîtrait dans un environnement intellectuel et historique peu favorable. D’où le manque d’enthousiasme à parier sur ses chances. […] L’attachement, même distancé, à la cause révolutionnaire, Eric Hobsbawm le cultive certainement comme un point d’orgueil, une fidélité de fierté, une réaction à l’air du temps ; mais en France, et en ce moment, il passe mal. C’est ainsi, on n’y peut rien 5. »

Pierre Nora, huissier fataliste de l’air du temps ? Allons donc. Certes pas encore membre de l’Académie française (cela ne tarderait plus trop), l’historien était déjà à la fois éditeur, directeur de revue et cheville ouvrière de la fondation Saint-Simon, qui rassemblait alors le gratin de la pensée dominante de l’époque (Alain Minc, Pierre Rosanvallon, Luc Ferry, Daniel Cohen, Jean-Marie Colombani, Anne Sinclair, Jean Daniel, Laurent Joffrin, Denis Olivennes, etc.). Il avait par ailleurs pour compagnon de route un autre historien, un certain François Furet, son beau-frère, pilier lui aussi de la fondation Saint-Simon. En somme, dans la fatwa éditoriale que Hobsbawm essuya et où il crut détecter le « curieux retour posthume à un anticommunisme de guerre froide chez les intellectuels français 6 » se dévoilait tout autant la morgue d’un petit groupe influent qui, convaincu d’avoir terrassé l’ennemi révolutionnaire, entendait se pavaner devant son trophée. Et raconter seul désormais l’histoire du siècle et de sa victoire. Aux yeux de ces libéraux, pas toujours follement épris de concurrence, les analyses de Furet sur « l’idée communiste au xxe siècle », dont le retentissement médiatique fut colossal en France, suffisaient pour conclure l’instruction, prononcer le verdict et sceller le cercueil.

Hélas pas tout à fait, puisque, quand l’ouvrage de Hobsbawm fut publié en français, à l’initiative du Monde diplomatique, les craintes invoquées par Nora se trouvèrent aussitôt démenties. Le livre se vendit en effet très bien. Nora avait imaginé qu’il s’en écoulerait environ 800 exemplaires, la moyenne pour « ce type très précis de travaux » ; ce fut plus de 50 000. « L’air du temps » n’était donc pas – ou plus –aussi conservateur qu’on l’avait espéré chez Gallimard et à la fondation Saint-Simon. « J’aime penser, raconterait plus tard l’auteur de ce livre dans ses Mémoires, que j’ai assisté à la réapparition, si brève fût-elle, d’une gauche intellectuelle parisienne jusqu’alors assiégée 7. » Le temps de sa conférence à guichet fermé dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, Paris cessa d’être « la capitale de la réaction intellectuelle en Europe 8 ».

Quelle leçon en tirèrent les historiens libéraux ou conservateurs ? Nora, déconfit, prétendit que le succès du livre qu’il avait refusé d’éditer s’expliquait par le « scandale », injustifié selon lui, que sa non-publication avait déclenché. Il prétendit également que Hobsbawm lui « avait donné le sentiment d’être gêné par cette forme de lancement presque humiliante 9 » ; celui-ci, on l’a vu, relaterait au contraire avec émotion sa présence à Paris à cette occasion. Nora prétendit enfin que, s’il n’avait pas fait connaître le livre de Hobsbawm dans Le Débat, en janvier 1997, Le Monde diplomatique ne l’eût jamais remarqué ; le mensuel y avait pourtant consacré deux pages entières en mars 1995 10… Mais quand ces objections, vérifiables sans effort, surtout par un historien de renom, furent portées à l’attention du directeur de collection de Gallimard, maître d’œuvre des Lieux de mémoire, il choisit de les ignorer. Et il répéta sans ciller des assertions qui avaient été invalidées 11. Un autre que lui, moins puissant dans les réseaux éditoriaux, n’aurait pas pu commettre une faute professionnelle aussi considérable avec autant de légèreté.

Et ce n’était pas tout. La campagne contre Hobsbawm ne recula pas devant l’emploi de ce qui s’apparente à une arme nucléaire dans les débats intellectuels : l’imputation de minorer l’importance du génocide antisémite commis par le IIIe Reich. Pour Hobsbawm, juif hostile au nationalisme sioniste, né à Alexandrie et qui adhéra très jeune au parti communiste dans un Berlin que patrouillaient des groupes paramilitaires nazis, le soupçon est inqualifiable. Dans les années 1930, « nous n’avions qu’un groupe d’ennemis, rappelle-t-il, le fascisme et ceux qui, comme le gouvernement britannique, ne voulaient pas lui résister ». Cela n’a pas empêché ses adversaires les plus acharnés de chercher à détruire sa réputation d’historien – et d’homme – en suggérant qu’il était indifférent aux camps d’extermination. Dans une simple note de bas de page, sans en rajouter, sans s’y attarder, Pierre Nora reproche ainsi à « Eric », son « ami », de ne pas parler d’Auschwitz dans The Age of Extremes, preuve selon lui de l’« ambiguïté du genre » 12. Une observation de cette espèce n’est pas du tout ambiguë pour le coup. Elle entraîne un effet de disqualification tel qu’il n’exige pas qu’on insiste : qui vole un œuf vole un bœuf ; qui ne renie pas l’idéal communiste se moque aussi d’Auschwitz… Bien entendu, Hobsbawm évoque « l’extermination systématique des juifs » dès le premier chapitre de son ouvrage (« L’ère de la guerre totale ») et il renvoie au livre de Raul Hilberg pour le nombre des victimes (environ cinq millions). Au demeurant, si le siècle qu’il analyse est celui « des extrêmes », c’est en particulier parce qu’il fut le plus meurtrier de l’histoire, que l’inhumanité, l’horreur et le crime ont soudain changé d’échelle, que les normes jusqu’alors acceptées ont brutalement régressé. Mais, et surtout, Hobsbawm annonce dès la page trois de la première édition de son livre qu’il s’assigne comme objectif « de comprendre et d’expliquer pourquoi les choses ont suivi ce cours et comment elles s’agencent », pas de « raconter l’histoire de la période qui est son sujet » (la bibliographie en langue anglaise des ouvrages cités comporte vingt-trois pages). Au petit jeu, inepte et malhonnête, qui consiste à chercher les absents dans l’index de l’ouvrage, ou les sujets peu développés dans le corps du livre, un communiste indonésien pourrait donc s’étonner de n’y trouver qu’une phrase sur le massacre de plus de 500 000 des siens par l’armée ; un spécialiste de la Chine, remarquer que le conflit sino-soviétique y est expédié en six lignes ; un passionné du Proche-Orient, juger qu’une phrase unique ne rend pas justice à la fois à la guerre opposant l’Iran à l’Irak et à celle du Golfe qui dressa ce dernier pays contre les États-Unis ; un spécialiste des grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, s’indigner que le nom de Koursk ne soit pas cité une seule fois ; etc., etc.

Nora s’en était tenu au registre de la perfidie. Le principal quotidien américain choisit de franchir le pas. Dans un article d’octobre 2012 saluant la mort de Hobsbawm, le Wall Street Journal releva d’abord que, même si les références aux purges staliniennes étaient fréquentes dans The Age of Extremes, on n’y trouvait que « deux paragraphes sur le goulag soviétique ». Mais l’auteur de l’article, Bret Stephens, ne s’en tint pas là. Et comme lui aussi s’était précipité sur l’index du livre, il avait à son tour relevé que le nom d’Auschwitz n’y figurait pas. Or en 1987 Jean-Marie Le Pen, cité dès la première ligne de l’article du Wall Street Journal, avait assimilé le génocide des juifs à « un point de détail dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ». Hobsbawm, concluait donc triomphalement l’éditorialiste du Wall Street Journal, avait, « en traitant le goulag comme un détail de son histoire, démontré qu’il était l’équivalent moral de Le Pen 13 »… Aucune bassesse ne demeurant jamais impunie dans l’univers du journalisme, Stephens quitta le Wall Street Journal cinq ans après avoir commis cette admirable nécrologie, pour devenir une des plumes les plus célébrées du New York Times.

L’histoire du xxe siècle n’a pas fini d’être réécrite. En 2018, la crème de la crème de l’éditocratie française a attribué le prix Aujourd’hui, destiné à récompenser un ouvrage éclairant la période contemporaine, à la trilogie de Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, et en particulier à son troisième volume Les Complices. Les deux premiers volumes avaient pour titres respectifs Les Coupables et Les Victimes. La remise d’un des prix littéraires les mieux dotés du pays ayant eu lieu en présence de son mécène François Pinault, sixième fortune de France avec 30,5 milliards d’euros, on frémit d’imaginer ce qui se fût produit si le jury avait eu la fantaisie de choisir pour lauréat l’auteur d’une « Histoire mondiale du capitalisme » comportant les trois mêmes intitulés. Il ne courait assurément aucun risque de ce genre avec Wolton, un militant de droite extrême qu’on aurait pu espérer totalement disqualifié depuis qu’il avait traité d’agent soviétique Jean Moulin, le héros de la Résistance qui repose au Panthéon à l’issue d’une cérémonie marquée par un des discours les plus vibrants d’André Malraux, en présence du général de Gaulle. Wolton se dévoile à nouveau dans son livre primé par le jury 14. Il y prétend que Hobsbawm était un « négationniste ». Et il regrette qu’une « amnésie du communisme » contraste avec l’« hypermnésie du nazisme ».

Concluant en 1995 son analyse de The Age of Extremes, l’intellectuel palestinien Edward Saïd relève en s’en désolant un peu la prudence et le ton mélancolique de l’auteur. Et il demande « s’il n’y a pas de plus grandes réserves d’espoir dans l’histoire que l’affreux résumé de notre siècle ne semble permettre, et si le nombre important des causes perdues éparpillées çà et là ne nous fournit pas en fait l’occasion de durcir notre volonté et d’aiguiser l’acier froid d’un vigoureux plaidoyer. Le xxe siècle est après tout un grand âge de résistance, et cela n’a pas été complètement réduit au silence 15 ».

C’est ce que déjà nous suggèrent les deux premières décennies du siècle qui suit.

Serge Halimi

Extrait de la préface à Eric Hobsbamw, L'Ère des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), nouvelle édition, vient de paraître aux éditions Agone.

Notes

1. Hobsbawm développe le contexte de réception de l’avant-propos à l'édition française.

2. Stanley Hoffman, dans son compte rendu de The Age of Extremes, paru dans le New York Times – cité in Eric J. Hobsbawm, « Commentaires », Le Débat, 1997, no 93.

3. Eric J. Hobsbawm, Interesting Times. A Twentieth-Century Life, Abacus, 2002, p. 302 [trad. fr., Franc-tireur, Ramsey, 2005].

4. L’essentiel des « commentaires » de Hobsbawm parus dans Le Débat est reproduit en postface du L'Ère des extrêmes. [nde]

5. Pierre Nora, « Traduire : nécessité et difficultés », Le Débat, 1997, n° 93, p. 93-95.

6. Eric J. Hobsbawm, Interesting Times, op. cit., p. 327.

7. Ibid., p. 336 – citation complète dans la note 4 de l’avant-propos à l'édition française.

8. Selon les termes de Perry Anderson, In the Tracks of Historical Materialism, Londres, 1983.

9. Pierre Nora, Historien public, op. cit., p. 217.

10. Claude Julien, « Le siècle des extrêmes », Le Monde diplomatique, 1995, p. 16-17.

11. Pierre Nora, Historien public, op. cit., 2011.

12. Nora précisait cependant : « Hobsbawm s’est expliqué sur sa discrétion à propos du génocide de manière parfaitement admissible » ; mais sans livrer à ses lecteurs un mot de l’explication « parfaitement admissible » (ibid.).

13. Bret Stephens, « Eric Hobsbawm et les détails de l’histoire », The Wall Street Journal, 5 octobre 2012.

14. Le jury 2018 du prix Aujourd’hui, présidé par Christine Clerc, et dont le président d’honneur était Jacques Julliard, comprenait Raphaëlle Bacqué, Albert Du Roy, Christophe Barbier, Alain Duhamel, Bruno Frappat, Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Hélène Jouan, Catherine Nay, Élisabeth Quin, Alain-Gérard Slama et Philippe Tesson.

15. Edward Saïd, « Contra Mundum », London Review of Books, 9 mars 1995, vol. 17, n° 5.