Venant du sonnet 23, dont witl’esprit est le dernier mot, à la recherche d’autres emplois de ce mot dans les Sonnets de Shakespeare, j’arrive au sonnet 26, où le mot est employé deux fois, aux quatrième et cinquième vers.

Au quatrième vers, il est à la rime. Il rime avec le mot knit, deux vers au-dessus. Knit, c’est le tricot. Dans le contexte de ce sonnet, c’est un lien très fort. Comme soudé. Ce qui est troublant, c’est que ce wit, à la fin du quatrième vers, rime également avec le mot qui se trouve à la fin du sixième vers, it. Dans la structure habituelle du sonnet shakespearien, le mot placé à la fin du sixième vers rime avec le mot placé à la fin du huitième. Et c’est le cas. Or, ce mot avec lequel il rime, c’est encore it ! (Seule distingue la rime de wit avec knit, de celle de it avec it, la longueur de la voyelle quand on la prononce). It, le pronom de la troisième personne du singulier, neutre, rime avec lui-même. Et c’est bel et bien, comme je le dis, « avec lui-même » qu’il rime, car ces deux pronoms renvoient au même nom, à un seul et même nom, à l’intérieur du sonnet. À savoir le mot dutydevoir, lui-même écrit deux fois, d’ailleurs, et s’opposant d’une certaine façon, dans le cours du sonnet, au mot wit, par lequel je suis entré : le sonnet étant présenté comme un message écrit non pour montrer que j’ai de l’esprit – wit mais en témoignage de mon devoir – duty, devoir si grand que, montré par un esprit aussi pauvre que le mien, il pourrait paraître nu.

Ce n’est pas la première fois que je vois un pronom rimer avec lui-même dans les Sonnets. J’ai déjà parlé de la rime de thee avec thee – de toi avec toi au sonnet 152. Je me suis déjà demandé si l’on pouvait appeler rime le retour du même mot. Si une rime est une façon de faire un en gardant deux, un même son avec deux mots distincts, celles-ci, construite à partir d’un seul mot, sont-elles à proprement parler des rimes ? Et dans cette rime de thee avec thee, comme dans la précédente, les deux pronoms renvoient à une seule et même personne.

J’ai retrouvé ce type de reprise d’un pronom, ou de rime d’un pronom avec lui-même, toujours renvoyant à une seule et même personne, au sonnet 42. Cette fois, c’est herelle qui rime avec her. C’est approve her qui rime avec love her. Il se trouve que les deux avant derniers mots riment eux-mêmes entre eux. C’était déjà le cas dans les deux autres sonnets que j’ai cité :

accuse thee
misuse thee

show it
bestow it

Permettez-moi une remarque. Quand je dis que approve her rime avec love her, c’est que la rime se présente de cette façon :

love her 
approve her

C’est bien le second qui rime avec le premier. Pour nommer la rime, je pars du deuxième mot, la rime n’apparaissant qu’à partir de la deuxième fois qu’on entend le son. Avant cela, il n’y a pas de rime. Je la nomme à rebours. Quand un pronom rime avec lui-même, la rime a des airs de tautologie.

J’ai compté les syllabes de ces vers se terminant par un pronom « rimant avec lui-même ». Les vers des Sonnets sont (sauf dans un cas) des vers de dix syllabes. Or, à chaque fois, le pronom en bout de vers est la onzième syllabe ! Tout se passe comme si, puisque les avant-derniers mots riment aussi entre eux, le vers se terminait avant ces pronoms.

Vous me direz (ou en tout cas je vous dirai) que c’est là tout simplement ce qu’on appelle une « rime féminine ». C’est en effet cette forme que prend toujours, dans la métrique anglaise, une rime féminine : une syllabe supplémentaire, disons, pas accentuée, pas compté, à peine prononcée, pour ainsi dire soufflée. Oui, mais cette syllabe est habituellement une terminaison verbale (un -ed, un -ing) ou le suffixe d’un nom ou d’un adverbe. Ici, bien qu’il s’agisse, puisque ce sont des pronoms, toujours de grammaire (comme dans les exemples que je viens d’évoquer), toujours de ce qu’on pourrait appeler des mots vides, et, à moins de prononcer ces fins de vers en un souffle (bestowit, showit, faisant de son objet la terminaison du verbe), il s’agit quand même de mots entiers !

Au sonnet 26, j’aperçois deux autres rimes féminines qui sont aussi des rimes de pronoms, au treizième et quatorzième vers, la rime de me avec thee – de moi avec toi. Elle est assez courante dans les Sonnets. Au sonnet 42, la rime de her avec her est croisée, voire intriquée, avec la rime de memoi, avec ye – c’est-à-dire youvous. On a, du deuxième au quatrième vers :

her (elle)
ye (vous)
her (elle)
me (moi)

Un commentateur dit : la suite des rimes dit la complexité de la situation ; inextricable ! C’est en effet d’un triangle amoureux (elle, vous, elle et moi) que parle le sonnet 42.

Méditant sur ce que je viens de décrire, je continue d’observer le bord droit du sonnet 42 et je suis intrigué par une autre rime, non parce qu’elle est la rime d’un mot avec lui-même (encore que !) mais parce que je ne l’entends pas. Il s’agit, tout en bas, aux deux vers finaux, de la rime de alone, vers quatorze, avec one, vers treize.

C’est une rime que je n’entends pas, puisque je prononce [ə’ləʊn] différemment de [wʌn], mais c’est une rime que je vois. C’est même une rime structurelle, qui met one en évidence dans alone. C’est en effet de l’agglutination de alltout avec oneun qu’est issu alone, dont on pourrait dire par conséquent qu’il contient le même mot, one, et recèle son ancienne prononciation. Prononciation qui pourrait en tout cas, comme cette rime pousse à le croire, avoir été celle de Shakespeare, du moins dans ses poèmes. Mais cette rime qui ne fait plus son aujourd’hui, fait tout de même sens. La rime de seul avec un fait sens, et, parce qu’elle fait sens, elle fait récit.

Devant ce one, il y a un verbe au pluriel, le verbe être à la première personne du pluriel : are. My friend and me are onemon ami et moi ne faisons qu’un ; un seul, pourrais-je ajouter en récupérant la rime, qui, en un sens, montre ce que le premier des deux vers prétend. Et le vers suivant, le quatorzième et dernier vers du sonnet, d’en tirer cette conclusion : c’est donc moi qu’elle aime, et moi seul. Façon inattendu de démêler, détricoter l’inextricable situation que l’intrication de elle, vous, elle et moiher, ye, her, me donnait à lire plus haut dans le même sonnet, en ne faisant plus que deux de trois : elle d’une part et mon ami et moi d’autre part. Et puisque c’est à cet ami qui ne fait maintenant plus qu’un avec moi que je disais alors yevous, on pourrait dire que la rime de me avec ye laissait alors entendre ce que les deux derniers vers maintenant affirment. C’est-à-dire que le croisement de ces rimes (elle, vous, elle, moi) disait la complexité de la situation, mais il disait également la façon de la démêler :elle rimait avec elle d’une part, moi avec vous d’autre part : cela ne ferait bientôt plus que deux personnes.

Sweet flattery, prévient quand même le début du quatorzième vers, c’est-à-dire delusion, traduit dans la même langue le Oxford English Dictionnary en citant un commentaire de ce vers, c’est-à-dire encore douce illusion ; d’autant plus illusoire pour moi qui n’entends pas la rime de alone avec one.

Cette rime que je n’entends pas, je suis parti à sa recherche dans les Sonnets. Je l’ai trouvé deux autres fois seulement, aux sonnets 36 et 39. Sonnets 36, 39 et 42 : la rime n’apparaît donc que dans un court moment des 154 sonnets. Il y a insistance. Il y a aussi régularité, de trois sonnets en trois sonnets. Et puis cette rime, au sonnet 36, est tout en haut, aux vers deux et quatre, au sonnet 39, elle est aux vers six et huit et au sonnet 42, elle est, comme je l’ai dit, tout en bas, aux vers treize et quatorze. C’est comme si elle entrait par le haut du sonnet 36, traversait en passant par le sonnet 39 et ressortait par le bas du sonnet 42 pour ne plus jamais réapparaître dans le cycle des Sonnets, du moins sous cette forme.

Au sonnet 36, elle est croisée avec la rime de remainreste avec twaindeux. On a, au bout des quatre premiers vers, cette suite :

twain
one
remain
alone

Twain, comme j’ai dit, c’est deux, mais ce n’est pas two. D’ailleurs Shakespeare distingue two et twain dans ce premier vers : we two must be twainnous deux devons faire… deux, nous devons rester deux, distincts. C’est le contraire du ne faire qu’un de la fin du sonnet 42 ; mais le one qui est à la fin du vers suivant est, comme celui du sonnet 42, précédé d’un verbe au pluriel : Although our undivided loves are one – bien que nos amours indivisés soient un, ne fassent qu’un. Twain est, disons, un certain rapport de deux avec un. Ce rapport qu’on entend d’ailleurs dans le mot anglais que nous traduisons entre : between. Ce qui donne :

deux/un
un
reste
seul

On peut penser à une opération mathématique ; et c’est le début d’un récit.

Au sonnet 39, non seulement je retrouve comme prévu la rime de alone avec one, mais celle de remain avec twain, laquelle est cette fois-ci placée aux treizième et quatorzième vers. Au treizième, je lis : to make one twainfaire deux de un – ou un de deux ? La syntaxe anglaise est assez flottante pour que, sans plus de contexte, j’hésite. Ce que je me demande maintenant, c’est : vais-je retrouver cette rime de remain avec twain au sonnet 42 ? Au sonnet 42, twain est en effet à la rime, au bout du onzième vers. Je ne l’avais pas remarqué tout à l’heure. Je lis : I lose both twainje perds l’un et l’autre. Je remarque la succession de both – un adverbe pour dire les deux – et de twain et je repense à celle de oneun et de twain au treizième vers du sonnet 39. Je lis le vers en entier : both apparaît en fait deux fois sur le vers : Both find each otherl’un trouve l’autre – and I lose both twainet je perds l’un et l’autre. Sur le même vers, le verbe trouver et le verbe perdre. Au bout du vers, twain ne rime pas cette fois avec remain mais avec gain – gagner, au neuvième vers. Le verbe perdre est d’un côté, sur le même vers, le contraire de trouver, et, de l’autre, via la rime avec twain, le contraire de gagner.

                     gain
 
find    lose    twain

Le neuvième vers ne fait qu’aller dans ce sens, reprenant deux fois perdre, sous forme de verbe et de nom – lose et loss – et les faisant, de plus, consonner avec un troisième mot, ce mot qui désigne à la fois le sentiment que j’éprouve et celui ou celle pour qui je l’éprouve – love : If I lose thee, my loss is my love’s gainsi je te perds, ma perte est le gain de mon amour. Et, continue le dixième vers, losing herla perdant, elle (her est sur un accent du vers, c’est pourquoi je redouble le pronom en français), my friendmon amihath found that lossa trouvé cette perte. Ce dernier mot, lossperte, au bout du vers, pris entre gain et twain.

                     gain
                     loss
find    lose    twain

C’est vrai qu’elle semble inextricable la situation relatée par le sonnet 42 !

Imaginez que chaque sonnet soit une scène et que vous assistiez à cette scène. Imaginez que vous soyez assis tout au fond et que ne parvienne à vous, tout là-bas, loin de la scène, que le bout des vers. Eh bien, je crois que si vous ne connaissiez que le bout des vers, les rimes, vous en sauriez déjà beaucoup sur ce qui se passe sur la scène. Il y a là, en bordure des sonnets, de rime en rime, un récit qui fait écho à se qui se dit à l’intérieur du sonnet. Qui y fait écho, dans le sens figuré de ce mot, c’est-à-dire qui le rappelle, mais aussi, dans son sens acoustique, puisqu’il s’agit de rimes. Il suffit pour s’en convaincre de se redire la traduction des seules rimes que j’ai citées du sonnet 42.

elle
vous
elle
moi
gain
perte
deux/un

un
seul

Curieux de savoir ce que j’y trouverais, j’ai avancé de trois sonnets encore et sauté du sonnet 42 au sonnet 45 ; qui sait ? J’y ai retrouvé alone, tout seul. Cette fois, il ne rimait pas avec one mais avec gone. Cette rime de seul avec parti, qui, cette fois, fait son pour moi en anglais, inutile de préciser qu’elle fait également sens, et récit. Dans ce sonnet 45, j’ai également retrouvé, à la même place, la rime (féminine) que j’avais entraperçue beaucoup plus tôt en bas du sonnet 26, celle de me avec thee, de moi avec toi. (J’ai déjà parlé des sonnets 44 et 45 et de ce que j’ai alors appelé la trajectoire du pronom thee à la rime, trois fois à cette place dans ces deux sonnets, rimant d’abord avec un verbe, beêtre, puis avec un nom, melancholymélancolie, enfin avec un autre pronom, me.)

Dans cette enquête sur les rimes et ce récit qu’elles forment, avançant de proche en proche comme on le ferait dans les rues d’une ville inconnue, je me suis éloigné jusqu’à déboucher sur le sonnet 105, qui se termine par le mot one. Ici one, au vers quatorze, rime avec alone, au vers treize. C’est, à la même place, la rime inverse de celle par laquelle se finissait le sonnet 42 ; c’est, cette fois, la rime de un avec seul :

seul
un

Si les rimes ont un sens (un sens de lecture), ce n’est donc pas la même rime qu’aux trois autres sonnets que j’ai cités. En observant ce sonnet que je ne connais pas, j’y ai compté cinq fois le mot one. La première et la deuxième fois qu’il apparaît (au quatrième vers) se suivent de près : To one, of one, still such, and eversoÀ l’un, de l’un, encore tel, et pour toujours ainsi. (Un of one qui me rappelle le I write of you – j’écris de toi dont j’ai parlé à propos du sonnet 84). J’ai également compté deux occurrences du mot threetrois. La première accompagnant une occurrence de one : three themes in onetrois thèmes en un. J’ai enfin compté, un, deux et trois ; un, deux et trois ; un, deux et trois ; trois mêmes adjectifs d’une syllabe qui, à l’aide d’une conjonction, occupent les quatre premières syllabes de trois vers différents, comme une longue rime à l’envers, une rime par le début du vers, mais une rime entre trois.

Je ne sais rien d’autre du sonnet 105. Je vais maintenant le lire ; ce que je me suis bien gardé de faire avant de vous en parler. Je repense à l’endroit d’où je suis parti, aux pronoms rimant avec eux-mêmes, et je regarde ce one à la fin du sonnet sur lequel j’ai débouché. Et je me demande si toutes ces rimes que j’ai citées, outre qu’elles forment, par leur insistance, comme je l’ai dit, en bordure du sonnet, un récit en écho à ce qui se dit à l’intérieur, ne disent pas aussi quelque chose de la nature du projet.

(À suivre…)

Pascal Poyet

Texte issu de la neuvième intervention de l’auteur à la Mosaïque des Lexiques (revue parlée mensuelle), aux Laboratoires d’Aubervilliers, le 7 février 2020, dans le cadre d’une bourse du « Programme de résidences d’écrivains de la région Île-de-France ».

Dernier livre paru, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux (TH. TY. / MW, 2018) ; dernière traduction, David Antin, Parler (Héros-Limite, 2019).