« Les raids de la Royal Air Force, écrit-elle, tuent et blessent des milliers de personnes innocentes et sans défense dans les villes allemandes, italiennes et occupées par les Allemands en leur faisant subir des souffrances comparables aux pires tortures du Moyen-Âge 1. »

Divers opposants fameux aux bombardements, tels que le général Franco et le major-général Fuller [pro-fasciste], sont cités à l’appui. Cependant, Miss Brittain n’adopte pas le point de vue pacifiste et, si elle souhaite vivement, semble-t-il, que nous gagnions cette guerre, elle voudrait juste que nous nous en tenions aux méthodes « légitimes » et que nous cessions les bombardements de civils dont elle craint qu’ils ne nuisent à notre réputation aux yeux de la postérité. Son pamphlet est édité par le Comité pour la limitation des bombardements, qui a, par ailleurs, édité d’autres titres similaires.

D’un côté, aucune personne sensée ne saurait considérer les bombardements et autres actes de guerre autrement qu’avec dégoût. De l’autre, nul, s’il est honnête, ne se soucie un tant soit peu de ce que pensera la postérité. Il y a quelque chose d’extrêmement déplaisant dans l’attitude qui consiste à accepter la guerre comme instrument, tout en cherchant à esquiver toute responsabilité concernant ses aspects les plus évidemment barbares.

Le pacifisme est une position tenable, à condition d’être prêt à en assumer les conséquences. Mais tous les discours pour « limiter » ou « humaniser » la guerre sont de la pure fumisterie ; ils résultent du fait que l’individu ordinaire ne prend jamais la peine d’analyser attentivement les slogans.

Ici, ces slogans sont « meurtre de civils », « massacre de femmes et d’enfants » et « destruction de notre héritage culturel ». On admet tacitement ici que, dans ce domaine, les raids aériens sont bien pires que les combats au sol. Mais si on y regarde de plus près, la première question qui vient à l’esprit est la suivante : pourquoi serait-il plus grave de tuer des civils que des soldats ?

Évidemment, mieux vaut ne pas tuer d’enfants si on peut l’éviter d’une manière ou d’une autre, mais il n’y a que les brochures de propagande pour prétendre que toutes les bombes tombent sur des écoles ou des orphelinats. Une bombe tue un certain échantillon de la population ; mais celuici n’est pas représentatif, puisqu’on évacue habituellement en priorité les enfants et les femmes enceintes, et que la plupart des jeunes hommes sont sous l’uniforme.

Parmi les victimes des bombardements, on trouvera donc probablement une forte proportion de personnes d’âge moyen. (À ce jour, les bombes allemandes ont tué entre six et sept mille enfants dans notre pays. Ce chiffre est inférieur, je crois, à celui du nombre d’enfants victimes d’accidents de la route durant la même période.)

D’autre part, la guerre « normale » ou « légitime » sélectionne et envoie au massacre les éléments les plus braves et les plus sains de la population masculine. Chaque fois qu’un sous-marin allemand est envoyé par le fond, ce sont environ cinquante jeunes hommes en parfaite santé et aux nerfs d’acier qui meurent asphyxiés.

Pourtant, les mêmes qui lèvent les bras au ciel quand ils entendent les mots « bombardements de civils » répètent avec satisfaction des formules comme « Nous sommes en train de gagner la Bataille de l’Atlantique. » Dieu seul sait combien de personnes ont été tuées et vont l’être par nos raids aériens sur l’Allemagne et sur les pays occupés, mais on peut être certain que leur nombre n’approchera jamais celui du massacre qui a eu lieu sur le front russe. À ce stade de l’histoire, la guerre n’est pas inévitable et, puisqu’il en est ainsi, il ne me semble pas mauvais que les jeunes ne soient pas les seuls à mourir.

En 1937, j’écrivais : « Je trouve parfois réconfortant de penser que l’avion change les conditions de la guerre. Quand la prochaine grande guerre éclatera, on verra peut-être ce qu’on n’a encore jamais vu dans toute l’histoire de l’humanité : un chauvin criblé de balles. » On ne l’a encore pas vu (et c’est peut-être une contradiction dans les termes), mais, en tout état de cause, les souffrances ont été plus équitablement réparties durant cette guerre que lors de la précédente. L’immunité des civils, qui est une des choses qui ont rendu la guerre possible, a définitivement volé en éclats. Contrairement à Miss Brittain, je ne le regrette pas. Je ne peux pas concevoir que la guerre soit « humanisée » quand le massacre se limite aux jeunes hommes et qu’elle devienne « barbare » quand les vieux meurent aussi.

Quant aux accords internationaux pour « limiter » la guerre, on ne les respecte jamais dès qu’on a intérêt à les violer. Bien avant la dernière guerre, les nations s’étaient engagées à ne pas utiliser les gaz, mais elles les ont utilisés quand même. Cette fois-ci, elles s’en sont abstenues, mais seulement parce qu’ils sont comparativement inefficaces dans une guerre de mouvement et que leur usage contre les populations civiles entraînerait assurément des représailles du même ordre. Mais on s’en sert encore assez volontiers contre un ennemi qui ne peut pas riposter, les Éthiopiens par exemple.

La guerre est barbare par nature ; il vaut mieux le reconnaître. Si nous nous regardons comme les sauvages que nous sommes, certains progrès sont possibles ou, du moins, envisageables.

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J’ai reçu un certain nombre de lettres, dont plusieurs très violentes, qui attaquent mes remarques sur le pamphlet anti-bombardements de Miss Vera Brittain.

Deux points me paraissent mériter quelques nouveaux commentaires. D’abord, il y a cette accusation, en passe de devenir un lieu commun : « C’est nous qui avons commencé » ; autrement dit, la Grande-Bretagne aurait été le premier pays à bombarder systématiquement les populations civiles. Que quelqu’un ayant en tête l’histoire de ces douze dernières années puisse affirmer une chose pareille, voilà qui me dépasse.

Le premier acte de cette guerre – quelques heures, si ma mémoire est bonne, avant l’envoi de toute déclaration de guerre – fut le bombardement allemand sur Varsovie. L’aviation et l’artillerie allemande bombardèrent la ville si violemment que, de source polonaise, on a pu compter jusqu’à sept cents incendies faisant rage simultanément. Les Allemands ont d’ailleurs réalisé sur la destruction de Varsovie un film, intitulé Le Baptême du feu, qu’ils ont diffusé dans le monde entier pour terroriser les pays neutres.

Plusieurs années auparavant, la légion Condor avait été dépêchée par Hitler en Espagne pour y bombarder les villes, les unes après les autres. Les « raids silencieux » sur Barcelone, en 1938, ont fait plusieurs milliers de morts en deux jours. Un peu plus tôt, les Italiens avaient bombardé des Éthiopiens absolument sans défense, et ils s’étaient vantés de leurs exploits, qui les faisaient se tordre de rire. Bruno Mussolini 2 écrivit des articles dans la presse, où il comparait les Éthiopiens bombardés à « des roses s’épanouissant tout à coup », ce qu’il trouvait, de son propre aveu, « extrêmement amusant ».

De leur côté, dès 1931 et plus systématiquement encore depuis 1937, les Japonais ont bombardé des villes chinoises surpeuplées qui n’étaient même pas dotées d’une défense passive, sans parler de batteries anti-aériennes ou d’avions de chasse.

Je ne prétendrai pas que les crimes d’autrui nous innocentent ni que le comportement britannique ait été particulièrement irréprochable. Lors de divers « conflits locaux » depuis 1920, la Royal Air Force a largué ses bombes sur des Afghans, des Indiens et des Arabes qui n’avaient à peu près aucun moyen de riposter. Mais il est tout simplement faux de dire que les bombardements à grande échelle de zones urbaines très peuplées, dans le but de créer la panique, sont une invention britannique. Ce sont les États fascistes qui ont eu l’initiative de cette pratique et, tant que la guerre aérienne leur a réussi, ils ont affiché très clairement leurs objectifs.

Le deuxième point dont il me faut traiter, c’est le cri de perroquet : « Nous tuons des femmes et des enfants. » J’ai déjà souligné – mais, à l’évidence, je dois le répéter – qu’il vaut probablement mieux tuer un échantillon représentatif de la population que de tuer uniquement les jeunes hommes. Si les chiffres publiés par les Allemands sont exacts et si nos raids aériens ont réellement tué 1 200 000 civils, ces pertes en vies humaines ont probablement frappé le peuple allemand relativement moins durement que des pertes équivalentes sur le front russe, en Afrique ou en Italie.

Toute nation en guerre fait de son mieux pour protéger ses enfants, et le nombre d’enfants tués par les raids aériens ne correspond certainement pas à leur pourcentage dans la population globale. On ne peut pas protéger les femmes de la même manière ; mais du moment qu’on accepte de tuer, s’indigner parce qu’on tue des femmes est de la pure sensiblerie. Pourquoi serait-il pire de tuer une femme que de tuer un homme ? L’argument qu’on avance généralement est que tuer les femmes, c’est tuer les génitrices, et qu’on peut se passer plus facilement des hommes. Mais c’est un argument fallacieux, qui présuppose que les êtres humains engendrent comme les animaux. L’idée qui est derrière tout ça, c’est que, puisqu’un homme peut féconder un très grand nombre de femmes, comme un bélier de concours féconde des milliers de brebis, les pertes en vies masculines sont comparativement moins importantes. Mais les humains ne sont pas du bétail. Quand la tuerie engendrée par la guerre laisse derrière elle un surplus de femmes, la très grande majorité d’entre elles ne mettent pas d’enfant au monde. Du point de vue biologique, la vie des hommes est à peu près aussi importante que celle des femmes.

Au cours de la dernière guerre, l’Empire britannique a perdu près d’un million d’hommes, dont les trois quarts environ venaient des îles Britanniques. La plupart d’entre eux n’avaient pas trente ans. Si tous ces jeunes hommes avaient eu ne serait-ce qu’un enfant chacun, notre population compterait aujourd’hui 750 000 individus de plus, âgés d’une vingtaine d’années. La France, dont les pertes ont été bien plus lourdes, ne s’est jamais remise du massacre de la dernière guerre, et on peut se demander si, de son côté, la Grande-Bretagne s’en est complètement remise. On ne peut pas encore calculer le nombre des victimes de la présente guerre, mais la précédente a tué entre dix et vingt millions de jeunes hommes. Si elle avait été menée, comme le sera peut-être la prochaine, à coup de bombes volantes, de fusées et d’armes à longue portée, qui tuent impartialement les jeunes et les vieux, les malades et les bien portants, les hommes et les femmes, le dommage causé à la civilisation européenne aurait probablement été comparativement moins grand.

Contrairement à ce que certains de mes correspondants semblent penser, je n’ai pas d’enthousiasme particulier pour les raids aériens, pas plus pour les nôtres que pour ceux de l’ennemi. Comme beaucoup de gens dans ce pays, je commence à être définitivement las de toutes ces bombes. Mais je m’élève contre l’hypocrisie qui consiste à accepter la force comme instrument tout en poussant des cris d’orfraie face à l’usage de telle ou telle arme particulière ; et aussi contre l’hypocrisie qui consiste à dénoncer la guerre tout en souhaitant préserver le type de société qui la rend inévitable.

George Orwell

Extraits des vingt-cinquième et trente-troisième chroniques « À ma guise », parue dans Tribune les 19 mai et 14 juillet 1944(trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 158-161 et 198-201).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« 
Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell
 » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes (de la rédaction)

1. Seed of Chaos, de Vera Brittain, romancière féministe et pacifiste, connue notamment pour son témoignage émouvant sur son expérience d’infirmière pendant la Première Guerre mondiale (Testament of Youth, 1933), qui la conduisit au pacifisme.

2. Bruno Mussolini est le fils du dictateur italien, Benito Mussolini. Aviateur, il meurt dans un accident d’avion à l’âge de vingt-trois ans.