À la différence des mathématiques, l’histoire, comme l’art de la peinture, n’a pas de préjugés contre la vieillesse. Je ne dis pas que nous mûrissons en vieillissant, mais l’âge n’empêche pas le travail productif.

Tout de même, quand on est presque nonagénaire, on se rend compte qu’on fait le bilan d’une vie professionnelle plus ou moins complète. Qu’est-ce que j’ai cherché à faire dans ma carrière d’historien ? Qu’est-ce que j’ai réussi à faire ? Peut-être la meilleure façon de vous remercier pour l’honneur que vous me faites, en organisant cette table ronde pour réfléchir sur ma contribution à l’histoire, consiste-t-elle à tenter de trouver mes réponses à ces questions avec franchise, et avec un peu de cette auto-analyse que Pierre Bourdieu considérait comme essentielle dans les sciences humaines 1.

Mais voilà mon problème. À la base de mon travail d’historien, il y a les questions gigantesques soulevées par la conception matérialiste de l’histoire, qui m’a inspiré depuis l’époque où un professeur de mon lycée berlinois m’a dit poliment qu’il faudrait mieux me renseigner sur ce que dit précisément Karl Marx plutôt que d’afficher un communisme passionné mais visiblement ignorant ; ce qui me fit découvrir le Manifeste du parti communiste. Or, bien qu’elles m’aient toujours inspiré, les questions fondamentales de l’évolution historique du genre humain et de la relation entre technologies, économie, puissance politique et culture sont trop vastes pour les projets de recherche en temps limité qui constituent le territoire de l’historien de métier. Et surtout pour un historien comme moi, intuitif, rétif à la planification et à la recherche systématique, et qui, au fond, dans sa carrière et ses écrits, s’est laissé porter par les courants d’une vie dominée par la contingence et les hasards.

Bien sûr, dès le début, j’ai été préoccupé par la problématique des cohérences entre l’époque historique, les arts et pratiques culturelles du temps, bref par l’« histoire totale ». J’ai aussi toujours eu un goût pour la découverte de la voix autonome des obscurs et des anonymes, silencieux dans l’histoire, sauf par la logique implicite de leurs actions. Y compris, et peut-être surtout, les marginaux. Mais cela n’a jamais été précisément un programme de recherche. C’est plutôt que, quand l’occasion se présente, j’essaie de la saisir. Au fond, quelque part dans ma tête, j’avais l’image d’un immense puzzle ; et au fur et à mesure de mon parcours d’observateur engagé et curieux, j’ai eu la chance de temps en temps de tomber sur des pièces qui en faisaient partie, et qui m’ont fait réfléchir, me permettant d’éclairer le tableau d’ensemble.

En effet, ma formation professionnelle n’est qu’une succession d’imprévus. Six années de service militaire et un premier mariage m’avaient obligé à laisser tomber mon premier projet de recherche, sur les problèmes agraires de l’Afrique du Nord française. Cherchant un autre projet que je pourrais envisager pour l’après-guerre, je tombai sur le thème de la Société fabienne avant 1914, groupement qui s’était toujours vanté d’avoir tenu un rôle fondateur au sein du travaillisme britannique 2. Je découvris très rapidement que, malgré l’éminence des grands esprits qui s’y trouvaient rassemblés – Bernard Shaw, Sidney et Beatrice Webb, H. G. Wells et d’autres –, le thème était sans grand intérêt, bien qu’il me permît d’en tirer une thèse de doctorat anglais et me précipitât dans l’étude de cette époque historique aussi séduisante que passionnante, que j’ai essayé plus tard de saisir dans mon Ère des empires (1875-1914). Mais au cours de mes travaux décevants sur les fabiens, je découvris la Webb Collection dans la bibliothèque de la London School of Economics, c’est-à-dire les trésors que les Webb avaient accumulés au cours de leurs recherches préparatoires sur l’histoire et les structures du mouvement syndical britannique 3.

L’histoire événementielle du mouvement ouvrier, surtout dans sa forme plus ou moins mythologique si chère aux militants, ne m’avait jamais tenté, bien qu’en bon militant communiste j’en partageais les attendus et l’émotion. La révélation ne vint pas de la History of Trade Unionism du couple Webb (1894) mais du chef-d’œuvre que constitue leur Industrial Democracy (1897), l’ouvrage le plus remarquable jamais écrit sur le syndicalisme britannique. Je devins donc spécialiste de l’histoire ouvrière. Grâce à cette inspiration et à ces sources, je tentai d’esquisser une histoire structurelle des classes ouvrières fondée sur l’analyse des pratiques de base des syndicats britanniques du xixe siècle. Et c’est dans ce domaine que j’ai commencé à publier des articles, rassemblés en 1964 dans le volume Labouring Men et, vingt ans plus tard, dans un autre, plus orienté vers la culture ouvrière, Worlds of Labour 4. Je préparai aussi un petit livre sur la classe ouvrière, mais le sujet était idéologiquement brûlant et un historien militant du parti communiste n’était pas le bienvenu dans les années gelées de la guerre froide. L’éditeur qui m’avait offert un contrat refusa mon manuscrit pour « manque d’impartialité », et je laissai tomber.

Rien ne m’avait préparé à envisager mon premier livre, Les Primitifs de la révolte 5. Dans mes balades en Italie et en Espagne, au cours des années 1950, j’avais rencontré des phénomènes sociaux assez insolites, mêlant le xxe siècle et le Moyen Âge, qui éveillaient ma curiosité, et j’avais aussi découvert les écrits de Gramsci au sujet des classes subalternes. Des anthropologues britanniques, préoccupés alors par le peuple Kikuyu au Kenya, la révolte des Mau Mau, me demandèrent s’il y avait jamais eu des phénomènes analogues dans l’histoire des mouvements sociaux en Europe. Après un séminaire sur ces questions, un grand caïd de l’anthropologie d’alors, Max Gluckman 6, fut assez impressionné pour organiser une série de colloques à Manchester ; après quoi il me suggéra d’écrire un livre sur ces questions et me présenta un contrat des Presses universitaires de Manchester. J’improvisai donc un ouvrage, qui a eu un certain succès parmi les historiens et les spécialistes de sciences sociales en Europe, aux États-Unis et dans le tiers-monde – et qui, malgré son âge, n’a pas totalement quitté le champ, puisque des éditions chinoise et turque sont en préparation.

Pendant ce temps, le hasard encore une fois me lança sur la route de ce qui, de la fin des années 1950 au milieu des années 1990, devint le plus ambitieux et cohérent de mes travaux : les quatre tomes de mon histoire du monde au cours des deux derniers siècles. Un éditeur anglais moins réticent que ses collègues me demanda si je pourrais, sans trop de provocations marxistes, boucher le trou laissé par le refus d’un auteur, concernant l’Europe entre 1789 et 1848, pour une histoire universelle qu’il avait en chantier. Mon volume L’Ère des révolutions, fondé sur mes cours universitaires, a paru en 1962, et il fut bien reçu. Dix ans plus tard, l’auteur prévu pour le volume suivant renonçait lui aussi, et le même éditeur me demanda encore une fois de boucher le trou. C’est une fois que j’eus rédigé L’Ère du capital (paru en 1975) que je me suis rendu compte (et mon éditeur en même temps) que j’étais en train d’écrire une histoire du xixe siècle, et qu’il serait logique de continuer – ce que je fis.

Comment juger mon travail ? Il y a le côté particulier et le côté collectif, que je considère comme plus important. J’ai eu la chance de participer à un mouvement historiographique qui, après ses débuts dans les années 1930, a opéré, entre la Seconde Guerre mondiale et les crises des années 1970, une transformation profonde de la discipline historique en renforçant ses liens avec les sciences sociales. Étant donné l’absence des Allemands et la marginalité des Américains à l’époque, ce fut un mouvement à deux épicentres : la France, alors reconnue comme le centre hégémonique, et l’Angleterre, les deux se trouvant de plus en plus reliés entre eux. Fernand Braudel (1902-1985) et mon maître Mounia Postan (1899-1981) – qui nous avait signalé les Annales en 1937 et présenté Marc Bloch (1886-1944) comme le plus grand médiéviste de l’époque – avaient lancé les Congrès internationaux d’histoire économique, et Clemens Heller (1917-2002) anima, à la Maison des sciences de l’homme de Paris, les « tables rondes d’histoire sociale », avec la participation d’Edward P. Thompson (1924-1993). Il y eut une entente plus que cordiale entre les Annales et Past & Present, qui joua en Angleterre un rôle analogue aux Annales mais à une échelle plus modeste. Heureusement, grâce surtout au Congrès international des sciences historiques de 1950, je me trouvai à l’aise dans le milieu des historiens français, surtout dans le groupe formé autour d’Ernest Labrousse (1895-1988) – que je connaissais par l’intermédiaire de Postan – et de Braudel, dont je fis la connaissance quelques années plus tard. Au moins un de mes écrits, l’article sur la crise générale du XVIIe siècle 7, qui suscita un vigoureux débat international, fut inspiré par mes fréquentations parisiennes, surtout avec le regretté Jean Meuvret (1910-1971).

Ce fut un mouvement international qui, après 1960, s’est élargi pour inclure des composantes américaines et allemandes, ainsi que polonaises. Mais ce fut aussi un « Front populaire » de la lutte contre l’histoire traditionnelle, un front assez hétérogène politiquement comme dans ses racines et composantes intellectuelles – et, ce qui est plus surprenant, largement à l’abri des batailles idéologiques de la guerre froide. Ce qui a permis aux membres du groupe d’historiens du Parti communiste britannique de fonder la revue Past & Present en pleine guerre de Corée (1952), une revue qui, avant la fin de cette décennie, s’était affirmée comme le porte-parole du « Front populaire » des jeunes novateurs anglophones du métier, malgré le communisme de ses fondateurs, dont je suis le dernier survivant. Pourquoi le marxisme des intellectuels britanniques de ma génération s’est-il concentré dans le domaine de l’histoire, formant ce phénomène plutôt exceptionnel qu’a été l’épanouissement d’une école nationale d’historiens marxistes ? Je ne le sais pas, mais j’appartiens à une génération d’historiens marxistes anglais qui a joué un rôle non négligeable dans le rayonnement de ce qui, dans le monde occidental, avant le tournant historiographique des années 1970, s’appelait l’« histoire sociale ».

Quant à mon apport particulier à l’historiographie du xxe siècle, je crois que j’ai eu la chance de trouver des lecteurs parmi le grand public des gens instruits, sans perdre le respect de mes collègues du métier. Pour le public international, j’ai l’impression que je suis l’historien britannique du xxe siècle le plus diffusé dans le monde, à l’exception possible d’Arnold Toynbee 8.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pour le public anglais, je suppose que le style d’écriture a compté, ainsi que l’appui des professeurs du secondaire. Pour le reste du monde, sans doute l’idéologie y est-elle pour quelque chose. Quant à mon rôle dans le métier, ce n’est pas à moi de le juger. Je crois que j’ai contribué à élargir et à approfondir le champ de l’histoire sociale, mais je l’ai surtout fait par quelques idées, des suggestions et des modèles qui n’ont pas toujours été acceptés, bien que certains chercheurs les aient trouvés fertiles et stimulants. Par exemple, ma petite hypothèse sur ce que j’ai baptisé « banditisme social » a inspiré, à partir de 1959, une énorme bibliographie sur l’histoire des brigands, qui, de façon presque unanime, s’oppose vigoureusement à la « thèse de Hobsbawm ».

Malgré cela, il me semble que mon mode intuitif d’affronter l’histoire m’a aidé à identifier quelques moments de maturation, lorsque les recherches convergent sur certains problèmes : c’est pourquoi mon esquisse sur les « primitifs » a eu un retentissement international immédiat parmi historiens, sociologues, anthropologues et autres. C’est aussi pour cette raison que ma petite phrase sur l’« invention de la tradition » a connu une telle fortune et que mon étude sur les nationalismes, malgré ses insuffisances évidentes, continue à circuler dans le monde, en vingt-trois langues. On pourrait même soutenir que l’idée d’écrire une vue d’ensemble sur le « siècle bref », formule que m’a inspirée mon ami Iván Berend (1930—), a contribué à la réussite mondiale de mon Ère des extrêmes. Le revers de la médaille, c’est que les animateurs n’ont que rarement fait les chefs d’école.

La plupart des travaux de recherche historique n’ont qu’une durée de vie limitée. La désuétude est notre destin professionnel. Je serai content qu’on se souvienne de mes écrits comme ceux d’un animateur, d’un stimulateur. Car il n’y a qu’une véritable immortalité pour l’historien désuet : son entrée dans les belles-lettres. C’est pourquoi on continue à lire Edward Gibbon (1737-1794) et Jules Michelet (1798-1874), depuis longtemps dépassés par la recherche. Mais c’est un avenir au-delà des efforts des vivants.

Eric Hobsbawm

Extrait de la postface à la nouvelle édition de L'Ère des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991) (Agone, 2020), ce texte est paru pour la première fois dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine en 2006 (n53-54 bis, p. 72-76).

Notes

1. Allusion à Esquisse pour une auto-analyse, livre de Pierre Bourdieu paru aux éditions Raisons d’agir en 2004, deux ans après la mort de l’auteur. [nde]

2. Club de réflexion britannique de centre-gauche fondé en 1884, la Fabian Society (du nom du général roman Quintus Fabius) recrutait surtout dans les milieux bourgeois. [nde]

3. À la fois économistes, sociologues, historiens et théoriciens politiques, les époux Sidney Webb (1859-1947) et Beatrice Potter Webb (1858-1943) ont joué un grand rôle dans la genèse de la doctrine du Parti travailliste au cours de la première moitié du xxe siècle. [nde]

4. Eric J. Hobsbawm, Labouring Men. Studies in the history of labour, Weidenfeld and Nicolson, 1964 ; Worlds of Labour. Further Studies in the History of Labour, Weidenfeld and Nicolson, 1984.

5. Eric J. Hobsbawm, Primitive Rebels. Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20th centuries, Manchester University Press, 1959 (trad. fr. : Les Primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Fayard, 1963).

6. Britannique, juriste de formation, Max Gluckman (1911-1975) enseigna à l’université de Manchester. [nde]

7. Eric J. Hobsbawm, « The crisis of the seventeenth-century », Past & Present, 1954, no 5, p. 33-53 ; no 6, 1954, p. 44-65 ; lire aussi « The seventeenth-century in the development of capitalism »,Science & Society, XXIV/2, 1960, p. 97-112.

8. Diplomate et historien, Arnold Toynbee (1889-1975) est l’auteur d’une volumineuse histoire mondiale qui insiste sur l’idée des décadences puis des effondrements récurrents des civilisations. [nde]