Aussi voudrais-je écrire ici quelques lignes – rétrospectives, malheureusement – à la louange des rosiers de chez Woolworth.

À la belle époque où rien ne coûtait plus de six pence chez Woolworth, un de leurs meilleurs produits était le rosier. C’étaient toujours de très jeunes plants, mais ils s’épanouissaient au cours de leur seconde année et je ne pense pas qu’un seul des miens soit jamais mort.

Leur principal intérêt, c’était de n’être jamais, ou très rarement, ce qu’ils prétendaient être sur l’étiquette. Un rosier que j’avais acheté comme un Dorothy Perkins se trouva donner une jolie petite rose blanche au cœur jaune et être l’un des plus beaux rosiers grimpants que j’aie jamais vus. Un rosier polyantha, étiqueté jaune, était en fait d’un rouge profond. Un autre, vendu pour un Abertine, ressemblait effectivement à un Abertine, mais il était deux fois plus gros et donnait des fleurs en quantité étonnante.

Tous ces rosiers avaient le charme des pochettes-surprises, et il y avait toujours la possibilité de tomber par hasard sur une variété nouvelle que vous aviez le droit de baptiser John Smith ou quelque chose du même genre.

Je suis passé l’été dernier devant la maison où je vivais avant la guerre I. Le petit rosier blanc, qui n’était pas plus grand qu’une fronde d’enfant quand je l’avais planté, était devenu un arbuste grand et vigoureux, et l’Abertine – ou le pseudo-Abertine – recouvrait la moitié de la barrière sous un nuage de fleurs roses. Je les avais plantés tous deux en 1936. J’ai alors pensé : « Et tout ça pour six pence ! » J’ignore la durée de vie moyenne d’un rosier. Dix ans, je suppose. Durant tout ce temps, un rosier grimpant donnera des fleurs pendant un mois ou six semaines tous les ans, tandis qu’un rosier buissonnant fleurira et refleurira avec générosité pendant au moins quatre mois. Et tout ça pour six pence – le prix avant-guerre de dix cigarettes Players, d’une pinte et demie de bière, d’une semaine d’abonnement au Daily Mail, ou d’à peu près vingt minutes d’air vicié dans une salle de cinéma !

   —*—

Pendant les cinq dernières minutes, je me suis laissé aller à regarder le square par la fenêtre, en quête de signes de l’arrivée du printemps. Il y a dans les nuages une partie plus mince qui laisse deviner un peu de bleu derrière et, sur un sycomore, je vois des choses qui pourraient être des bourgeons. Par ailleurs, c’est encore l’hiver. Mais ne vous inquiétez pas !

Il y a deux jours, après de patientes recherches à Hyde Park, je suis tombé sur un buisson d’aubépine qui était définitivement bourgeonnant, et sur quelques oiseaux qui, s’ils ne chantaient pas vraiment, faisaient des bruits pareils à ceux d’un orchestre qui s’accorde. Le printemps arrive quand même, et les rumeurs récentes annonçant que nous étions au début d’une autre période glaciaire sont infondées.

Encore trois semaines à peine et nous entendrons le coucou, qui s’égosille en général à partir du quatorze avril. Trois semaines de plus et nous nous dorerons au soleil sous un ciel bleu en mangeant des glaces achetées dans la rue et nous oublierons d’acheter du combustible pour l’hiver suivant.

Comme les anciens poèmes qui font l’éloge du printemps m’ont paru appropriés ces dernières années ! Ils ont pris un sens qu’ils n’avaient pas à l’époque où le combustible ne manquait pas, où on pouvait obtenir plus ou moins tout ce qu’on voulait pendant toute l’année. De tous les passages célébrant le printemps, je crois que j’aime plus que tout ces deux strophes du début d’une des ballades de Robin des Bois. Je modernise l’orthographe :

Quand bosquets sont bellots et prés si doux,
Quand les feuilles sont grandes et longues
Quelle joie de marcher dans la forêt,
D’entendre le chant des petits oiseaux.
Un euriel chantait et s’égosillait,
Assis sur la gerbe tout au sommet,
Si fort qu’il réveilla Robin des Bois
Dans la verdure où il reposait.

Mais qu’est donc exactement l’« euriel 1 » ? L’Oxford Dictionary semble indiquer qu’il s’agit du pivert, lequel n’est pas connu pour son chant, et j’aimerais savoir si quelqu’un pourrait l’identifier comme étant un autre oiseau, plus plausible. même, et les rumeurs récentes annonçant que nous étions au début d’une autre période glaciaire sont infondées. Encore trois semaines à peine et nous entendrons le coucou, qui s’égosille en général à partir du quatorze avril. Trois semaines de plus et nous nous dorerons au soleil sous un ciel bleu en mangeant des glaces achetées dans la rue et nous oublierons d’acheter du combustible pour l’hiver suivant.

—*—

Sous le titre « Nous détruisons les oiseaux qui nous sauvent », le News Chronicle écrit que les « oiseaux utiles souffrent de l’ignorance des hommes. La crécerelle et l’effraie des clochers sont absurdement persécutées : il n’existe pas deux espèces d’oiseaux qui nous soient aussi bénéfiques ».

Malheureusement, il ne s’agit même pas ici d’ignorance. La plupart des oiseaux de proie sont tués au bénéfice de cet ennemi de l’Angleterre qu’est le faisan. Contrairement à la perdrix, le faisan ne s’acclimate pas naturellement en Angleterre et – outre qu’il nous vaut des zones boisées laissées à l’abandon et une législation perverse sur la chasse, toute à son bénéfice – tous les oiseaux et animaux suspectés de manger ses oeufs ou ses petits sont systématiquement exterminés.

Avant la guerre, près de mon village du Hertfordshire, je passais souvent le long d’une clôture dont le garde-chasse avait fait son « garde-manger ». Suspendus aux fils barbelés, on trouvait les cadavres d’hermines, de belettes, de rats, de hérissons, de geais, de chouettes, de crécerelles et d’éperviers. À l’exception des rats et peut-être des geais, tous ces animaux sont utiles à l’agriculture. Les hermines limitent la prolifération des lapins ; les belettes, ainsi que les crécerelles et les éperviers, mangent les souris ; les chouettes mangent aussi les rats.

On a calculé qu’une effraie détruit entre mille et deux mille rats et souris par an. Malgré cela, il faut la détruire pour le bien de cet oiseau inutile, que Rudyard Kipling qualifiait à juste titre de « seigneur de bien des comtés ».

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Lorsqu’on a demandé à un sage japonais « Quel est le plus avisé des animaux ? » il a répondu : « Celui que l’homme n’a pas encore découvert. »

Je viens de lire dans un livre qu’il n’y a pas plus de dix mille phoques gris, l’espèce qui vit autour des côtes britanniques. Il est probable qu’ils sont si peu nombreux parce qu’ils ont été exterminés, comme beaucoup d’autres animaux trop confiants.

Les phoques sont assez dociles et semblent être très curieux. Ils peuvent suivre un bateau pendant des miles et parfois ils suivent les gens même quand ils marchent le long de la côte. Il n’y a aucune bonne raison de les tuer. Leur pelage n’est pas utile comme fourrure et, excepté la petite quantité de poissons qu’ils mangent, ils ne font aucun mal. Ils se reproduisent en grande partie sur des îles inhabitées. Espérons que certaines de ces îles restent inhabitées afin que ces pauvres bêtes puissent éviter d’être exterminées complètement. Cependant, nous ne sommes pas des massacreurs d’animaux rares aussi persistants que nous avions l’habitude de l’être.

Deux espèces d’oiseaux, le butor et la spatule, éteintes depuis de nombreuses années, viennent de réussir à se réinstaller en Grande-Bretagne. Ces oiseaux ont même été encouragés à se reproduire dans quelques endroits. Il y a trente ans, tout butor qui osait montrer son bec dans ce pays aurait été immédiatement abattu et empaillé.

George Orwell

Extrait des huitième, soixante-dix-neuvième, vingt-troisième et cinquante-neuvième chroniques « À ma guise », paruesdans Tribuneles 21 janvier 1944,28 mars 1947, 5 mai 1944 et 16 février 1945 (trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 71-72,443-444, 160-181 et 338-339).

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire :
Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ;
Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ;
« 
Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ;
« L’art de détourner George Orwell
 » (Le Monde diplomatique, juillet 2019)
Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Note

1« Woodwele » en anglais, ou « oriolus galbula » : le loriot, qu’on appelle en effet aussi « pivert » ou « Gecinus viridis ». [ndlr]