Billets d’Afrique : Pourquoi ce livre ?

— François Graner : « Plus jamais ça », tel était le mot d’ordre après le génocide des Juifs d’Europe, auquel le régime de Vichy avait contribué directement. Et voilà que 50 ans plus tard survient le génocide des Tutsis, et qu’à nouveau se pose la question du rôle de l’État français. Depuis près de vingt-six ans, cette implication a suscité des accusations fortes d’un côté, et une défense véhémente de l’autre.

Nous voulions proposer un ouvrage synthétique et pédagogique pour permettre aux citoyens français de comprendre les tenants et les aboutissants de cette complicité, indirecte cette fois, dans un deuxième génocide. Afin que cela ne se reproduise pas. L’autre moteur de notre action est le respect dû aux victimes rwandaises et à leurs familles.

En quoi ce qu’il s'est passé entre la France et le Rwanda est-il emblématique de la Françafrique ?

— La Françafrique est un système de domination de la France dans son « pré carré » africain : la France veut maintenir des pays dans sa zone d'influence. Elle soutient donc des régimes amis, indépendamment de leur caractère démocratique ou non. La politique de l’État français au Rwanda constitue le cas extrême de cette politique-là. Donc comprendre la Françafrique permet mieux de comprendre ce qui s'est passé au Rwanda. Inversement, comprendre ce qui s'est passé au Rwanda met en évidence ce que peut faire la Françafrique, et permet de mieux la combattre.

Car si le soutien au régime rwandais est assez similaire à celui dont ont pu bénéficier celui de Paul Biya au Cameroun ou d’Idriss Deby au Tchad, les conséquences sont encore plus extrêmes. En effet, les autorités françaises ont ici soutenu un régime et une armée qui ont arrimé le Rwanda à la zone d'influence française mais qui ont en même temps préparé et mis en œuvre le génocide des Tutsis. Et ce soutien s’est maintenu même après la fin du génocide.

Pourquoi d'après vous cette question nous concerne tous en tant que Français ?

— D’abord, cette question met en évidence le fonctionnement interne de nos institutions : comment un petit nombre de personnes, malgré toutes les alertes reçues, a pu en pleine connaissance de cause mener une politique condamnable. Cela montre que la France n'a pas de système de régulation efficace, de garde-fou dans le domaine de la politique étrangère et surtout la politique africaine. Un tout petit groupe d'hommes a pu maintenir le cap qu'il s'était fixé, même quand ce cap est devenu intenable. Cela souligne le poids de François Mitterrand et de quelques décideurs militaires qui ont soutenu sa vision. A l'inverse, plusieurs militaires ont pris une position critique, mais ceux-ci n'ont pas eu de poids.

Le second aspect, c’est que nous avons une responsabilité particulière en tant que Français. Les principales institutions françaises sont concernées à un degré ou à un autre par le sujet. Surtout l'armée, mais aussi la justice, les médias ou l'éducation, participent : soit en dévoilant ce qui s'est passé, soit au contraire en semant la confusion, voire en entravant la recherche de la vérité.

Qu’est-ce qui vous a incité à travailler et documenter ce dossier ?

— Raphaël Doridant et moi-même n’avions pas de relations personnelles avec des Rwandais avant le génocide de 1994. Nous avons été extrêmement choqués par ce qui s'est passé, et encore plus choqués par les accusations portées contre la France, d'autant que, par notre éducation, nous étions tous deux des citoyens respectueux de la France et de son histoire. Nous avons cherché à comprendre et vérifier ces accusations, sans parti pris. Notre travail en conforte un certain nombre, mais pas toutes.

C'est pourquoi Raphaël a co-coordonné un livre de Survie pour la quinzième commémoration du génocide1. En ce qui me concerne, j'ai commencé à regarder ce que disaient les sources militaires publiques sur ce sujet, et j'ai écrit un livre pour la vingtième commémoration2. Pendant que je l'écrivais, j'ai rejoint Survie car l’analyse qu’elle produisait rejoignait ce que je trouvais de mon côté. Pour Survie c'est un combat majeur qui concerne au plus haut point la démocratie française et son fonctionnement. Parce qu'il pose la question, toujours brûlante, de qui décide quoi au nom des Français.

Comment avez-vous alimenté votre livre ?

— Depuis les indépendances africaines, la France a mené une soixantaine d'opérations extérieures, c'est-à-dire d'interventions militaires hors de son territoire. Les trois opérations menées au Rwanda - Noroît, Amaryllis et Turquoise - ont soulevé les polémiques les plus importantes et donc de nombreuses enquêtes par la justice, des parlementaires, des journalistes, des chercheurs.

Il y a ainsi une grande quantité de documents et une variété de sources. Et parmi ceux-là une partie a pu être publiée. Certains ont d'abord fuité avant d'être authentifiés, d’autres ont été déclassifiés par des parlementaires ; il y a aussi des audiences de procès, des interviews, des livres écrits par différents acteurs de l'époque, etc…

En 2014 par exemple, Survie avait réalisé un travail basé sur 20 documents parmi les plus emblématiques et sur les questions qu’ils posent3. Ce travail a été complété en 2019 avec 25 documents4 pour la 25ème commémoration du génocide des Tutsis. De mon côté, dans mon ouvrage Le sabre et la machette, j’avais cherché à reprendre toutes les sources militaires disponibles publiquement, les interviews de militaires, les revues militaires et les documents militaires déclassifiés et publiés.

Dans ce nouveau livre, nous avons réalisé un travail plus systématique en nous basant sur la recension d'à peu près toutes les sources que l'on a pu avoir sur le sujet. Ainsi, notre travail d’écriture a duré deux ans mais il se base sur des recherches qui elles-mêmes s'étalent sur un quart de siècle.

On peut citer par exemple le très gros livre de Jacques Morel5, complété par une banque de données où il a mis en ligne près d'une dizaine de milliers de documents, classés par dates et thèmes6. Il y a aussi les ouvrages des nombreuses personnes qui ont travaillé avant nous. On ne peut pas les remercier toutes individuellement ici, mais nous sommes redevables de tout ce travail collectif.

Nous l’avons complété par des entretiens avec des acteurs et témoins de l'époque, en particulier avec des militaires qui sont d'opinions variées et à différents niveaux, depuis les militaires du rang jusqu'aux chefs de l'armée. Nous avons eu aussi accès à un grand nombre de documents. Par exemple, en 2015, le président François Hollande a promis d'ouvrir les archives françaises aux chercheurs. Cette annonce n'a été que partiellement suivie d'effet, mais cela a permis de consulter une série d'archives présidentielles intéressantes.

Votre ouvrage est clair et pédagogique. Quelle est son originalité ?

— Effectivement, nous prenons soin de proposer un ouvrage qui ne demande au lecteur aucune connaissance préalable. Nous cherchons à rester clairs et lisibles du début à la fin. En même temps nous sommes exigeants sur la solidité des arguments apportés, car nous voulons que le lecteur puisse se faire son opinion, grâce aux références.

En choisissant cet angle de travail, nous cherchons plutôt une synthèse qu’une nouveauté à tout prix. Nous sommes globalement compatibles avec ce qu'ont écrit beaucoup de gens avant nous, mais nous les précisons et nous rendons plus solide l'argumentation. Par exemple, François-Xavier Verschave, qui a été président de Survie pendant longtemps, est l'un des auteurs qui dès 1994 ont attiré l'attention sur le rôle de la France7. Globalement on retrouve aujourd’hui toutes ses conclusions, et on s'aperçoit qu'effectivement le puzzle était déjà quand même assez bien assemblé.

Nous cherchons à renforcer la cohérence en inscrivant le livre dans une analyse globale. Nous commençons le livre sur une présentation historique, avant de passer au fonctionnement de la Françafrique, aux actions ou inactions de la justice, et aux mécanismes du négationnisme. Puis nous concluons sur les enseignements à en tirer pour la démocratie française. Ces chapitres reflètent notre point de vue et aussi largement celui de l'association. Ils proposent une analyse qui cherche à être la plus précise possible : quels ont été les mécanismes qui ont été mis à l'œuvre ? Comment pourrait-on éviter qu’une politique pareille ne se reproduise ?

Quels sont les points les plus développés dans le livre, ou même qui sont inédits ?

— Certains points précis sont plus nouveaux ou plus développés peut-être que ce que d'autres ont fait avant nous. Cela concerne par exemple le basculement de la politique française entre le moment où elle était encore à notre avis à peu près défendable jusqu'en février 1993 - un an avant le génocide - et le moment où elle bascule dans un soutien aux extrémistes. Il y a également une discussion très prudente sur les pistes et éventuellement les responsabilités françaises dans l'attentat du 6 avril 1994 qui donne le signal déclencheur au génocide. Nous avons aussi développé la partie sur les motivations et le déclenchement de l'opération Turquoise, en étant particulièrement précis et solides.

Enfin, on développe aussi beaucoup l’affaire de l’abandon des Tutsis de Bisesero : qu'est ce qui s'est passé exactement dans les trois jours où les rescapés survivants de Bisesero ont été laissés massacrés par les tueurs, alors que les militaires français le savaient et n'étaient pas loin ? C’est une question qui est au cœur du travail de Survie. Nous avons en juin dernier consacré à ce sujet tout un colloque qui a permis de mettre à jour beaucoup d'informations que l’on utilise dans notre livre. Nous mettons aussi en avant d’autres sujets, comme la livraison d'armes aux génocidaires avant, pendant et après le génocide. Nous précisons la manière dont ni les radios de la haine, ni les génocidaires eux-mêmes n'ont été inquiétés au moment de la déroute du pouvoir génocidaire. Nous faisons le point également sur les entraves à la justice et à la connaissance de la vérité en France. Voilà pour moi les points forts de notre travail.

On entend souvent parler du secret défense comme obstacle à l’établissement de la vérité. Y avez-vous été confrontés ?

— Même si beaucoup de documents sont déjà déclassifiés ou accessibles, même si Jacques Morel a mis en ligne une dizaine de milliers de documents sur son site et que cela paraît déjà énorme, ce n’est encore qu'une toute petite partie de ce qui existe. Selon diverses estimations il y aurait entre trois cent mille et un million de documents.

En effet, il y a deux verrous en France. D'une part les archives sont peu accessibles, et pour certaines il faut demander des dérogations individuelles pour les consulter. D'autre part, certains documents sont classés secret défense, ce qui fait un second verrou, même si beaucoup de ces documents n’intéressent pas vraiment la défense nationale. Ces deux verrous-là ont été opposés à nos recherches.

Pour le premier verrou, qui nous a été opposé malgré la promesse de François Hollande, j’ai déposé un recours d'abord devant la justice française, en allant jusqu'au Conseil constitutionnel8. J'ai été débouté et j'ai saisi en décembre 2017 la Cour européenne des droits de l'homme ; je suis en attente de sa décision.

Pour le second verrou, le secret défense est un très gros problème qui nous dépasse largement. Nous avons créé un collectif9 avec un certain nombre de victimes ou de familles de victimes, soutenues par des associations, dans d'autres affaires judiciaires sensibles comme l'affaire Ben Barka, l'affaire Curiel, l'affaire Boulin, l'affaire Borrel, l'affaire du chalutier Bugaled Breizh … Des affaires très différentes, peu reliées entre elles mais qui ont surtout en commun qu’elles se sont toutes heurtées au problème du secret défense.

Ce collectif insiste sur le fait que le secret défense pèse très négativement dans la vie politique française. En effet il sert surtout à protéger le secret des gouvernants de la curiosité des gouvernés, et empêche toute régulation démocratique des décisions qui sont prises en notre nom. Le secret défense opposé aux journalistes, aux chercheurs, aux juges pose vraiment un gros problème démocratique dans notre pays.

Que répondez-vous aux accusations d’accointances supposées que vous auriez, ainsi que Survie, avec Paul Kagame, actuel président du Rwanda depuis 1994 ?

— Ces accusations proviennent à l’évidence de personnes qui n'ont pas lu les travaux de Survie.

Pensez-vous qu'il y a eu un avant et un après dans les relations de la France avec les pays du continent africain depuis le génocide des Tutsis du Rwanda en 1994 ?

J'ai l'impression que le soutien de la France à un régime génocidaire a été un basculement pour de nombreux citoyens de pays africains, et en particulier au Rwanda, qui perçoivent maintenant la France de façon très différente et beaucoup plus critique.

On dirait que les seules leçons que l'armée française a tiré au Rwanda sont des leçons purement militaires, où elle se réjouit de l'action qu'elle a faite là-bas. Ainsi, le chef des armées de l’époque affirme que l'opération Turquoise était une belle intervention...

Beaucoup de militaires en position de responsabilité aujourd’hui, en particulier le chef de l'armée actuel sont des anciens des interventions au Rwanda, ce qui n'incite pas beaucoup à l'optimisme de ce point de vue-là.

Pour terminer cet entretien, pouvez-vous revenir sur le rôle exact joué par la France dans le génocide ?

— Je voudrais réaffirmer que je suis rentré dans ce sujet sans parti pris. J'avais été stimulé par le fait d’avoir vu des points de vue opposés entre des personnes qui disaient que la France n'avait rien fait de grave, et d’autres qui allaient jusqu'à dire que la France avait poussé au génocide.

Aujourd’hui, après plusieurs années d’enquête, je pense très clairement que quelques décideurs français - François Mitterrand et quelques proches, essentiellement des décideurs militaires - ont soutenu des génocidaires en connaissance de cause, en sachant ce qu'ils faisaient, avec des conséquences sur leur maintien au pouvoir, donc sur la réalisation du crime et sur le sentiment d'impunité des criminels. Ainsi sont réunis les trois points qui normalement caractérisent la complicité : un soutien actif, en connaissance de cause, et avec un effet sur le crime commis. L'association Survie s'est constituée partie civile dans les plaintes concernant Bisesero ; nos avocats y demandent que la justice enquête et détermine si les actes des décideurs français peuvent en effet être qualifiés juridiquement de complicité de génocide, et sanctionnés en tant que tels10.

Au sens politique du terme il nous paraît très clair qu’effectivement il y a eu complicité. On peut être complice de génocide sans avoir l'intention génocidaire soi-même. Ainsi Maurice Papon a été condamné pour complicité de génocide, alors que lui-même n'a pas été jugé comme partageant l'idéologie nazie ou ayant l’intention d'exterminer les Juifs.

Dans le cas du Rwanda, nous ne voyons nulle part d'intention d'exterminer les Tutsis chez ces décideurs français, ni au niveau de l’État français et de l'armée en tant qu'institution ; même si l’antitutsisme des génocidaires a partiellement déteint sur quelques officiers.

En revanche, on constate une intention claire de soutenir les extrémistes hutus en sachant précisément ce qu’ils faisaient. L’État français est toujours très bien informé. Il n’y a aucun aveuglement, aucun dysfonctionnement. Les décisions sont prises dans le calme et dans la continuité, les ordres correspondants sont précis et exécutés avec professionnalisme. Donc pour nous, chez ce petit groupe de décideurs français, il n’y a pas d’intention génocidaire ni de commission directe du crime de génocide ; mais par contre leur complicité nous paraît avérée.

François Graner, propos recueillis par Martin David

Entretien publié dans le numéro 294 de Billets d’Afrique (février 2020).

L'État français et le génocide des Tutsis au Rwanda,sorti en librairie en février 2020, est disponible au format ePub sur le site des éditions Agone.

1. La complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, L’Harmattan, 2009. [ndlr]

2. Le Sabre et la Machette. Officiers français et génocide tutsi, Tribord, 2014. [ndlr]

5. La France au cœur du génocide des Tutsis, Izuba - L’Esprit frappeur, 2010. [ndlr]

8. Ibid. [ndlr]

9. Collectif « Secret défense : un enjeu démocratique » : http://collectifsecretdefense.fr [ndlr]

10. Cette instruction judiciaire est sur le point d’être enterrée par les juges, qui ont annoncé en 2018 leur volonté de clôturer l’enquête. Lire “Trois jours de trop à Bisesero”, Billets n°287, juin 2019. [ndlr]