Laissant aux commentateurs patentés le soin de gloser d’abondance sur la question de savoir si un tel événement prélude ou non à une désintégration prochaine d’une majorité gouvernementale minée par « ses contradictions, ses incohérences et son amateurisme », je voudrais pour ma part m’inscrire en faux contre l’idée, immédiatement resurgie dans les rangs de l’opposition, que cette énième palinodie du pouvoir serait une nouvelle confirmation du « peu d’ancrage de sa majorité dans la réalité sociale ».

Autrement dit, cette majorité politique, qualifiée en l’occurrence de « hors-sol », ne serait pas à l’image de la majorité du peuple français réel car, comme chacun le sait bien, de par le vaste monde, le peuple français réel serait le peuple vertueux par excellence, dont les ancestrales qualités de cœur et d’esprit seraient immémorialement enracinées dans son terroir et son histoire, d’où elles n’auraient cessé de percoler à travers toute la planète. C’est précisément cette légende nationale-chauvine que je tiens pour mensongère.

Il suffit d’une teinture de connaissance historique pour savoir que les sociétés complexes comme la nôtre sont des sociétés de sociétés qui, en tous temps, ont été agitées de luttes (de classes, entre autres), dressant les gens les uns contre les autres, à l’intérieur comme à l’extérieur, et que ces relations tantôt de coopération, tantôt de conflit, ont engendré dans toutes les composantes des populations, autant de hauts faits admirables et dignes d’être imités que d’abominations dont il n’y a vraiment pas lieu d’être fiers.

On doit à la vérité – vérité qui ne s’appréhende que tendanciellement, sur le grand nombre et sur la longue durée – de constater que les manifestations d’amour du genre humain, de compassion et de solidarité sont plutôt des caractéristiques de gauche pour cette raison déterminante que les forces de gauche sont généralement celles qui, en toutes circonstances, revendiquent pour philosophie explicite les principes et les valeurs d’un humanisme universaliste abstrait, opposé à toutes les formes d’exploitation, de ségrégation et d’exclusion, quitte à bafouer bien trop souvent, dans la pratique, les règles proclamées par la doctrine.

D’où les convergences désormais évidentes entre politiques de gauche et politiques de droite, convergences qui, de gouvernements de droite républicaine en gouvernements de gauche sociale-démocrate, ont finalement abouti à l’effacement, par le gouvernement macronien, toujours au nom du « pragmatisme » (étiquette servant à couvrir tous les renoncements et toutes les fraudes), de la distinction même entre droite et gauche.

La ridicule expression « le-en-même-temps », chère aux journalistes et aux communicants du régime, est justement la traduction en charabia médiatique du fait que, loin de s’être donné une représentation nationale « hors-sol » et déconnectée de la réalité, la société civile française a confié les rênes du pouvoir à la fraction de ses élites dans laquelle elle reconnaît peut-être le mieux les ambitions, les prétentions, les vanités et les illusions façonnées par le moule capitaliste.

C’est en effet la partie la plus représentative sociologiquement et anthropologiquement, c’est-à-dire la fraction de la classe moyenne qui, si elle ne constitue pas à elle seule la population la plus importante en nombre, incarne, du fait de son influence sur l’ensemble des classes dominées – y compris d’une grande partie des classes populaires à la remorque de la classe moyenne – l’idéal de la réussite sociale et de l’accomplissement humain que chacun s’efforce d’atteindre, en personne ou à travers sa progéniture. Cette fraction qui se rêve hégémonique est à la grande bourgeoisie d’aujourd’hui ce que la bourgeoisie enrichie et cultivée du XVIIe siècle était à la noblesse de l’Ancien Régime. C’est pourquoi je propose d’appeler ce type nouveau de petite bourgeoisie de « petit-bourgeois gentilhomme », par analogie avec l’ineffable Monsieur Jourdain.

Il serait difficile de définir plus précisément en quelques lignes les propriétés modales ou, comme disaient naguère certains sociologues, la « personnalité de base » de cette population. Je me bornerai donc à rappeler en peu de mots la propriété peut-être la plus décisive, celle qui sert de fondamentale à toutes les harmoniques caractérisant nos élites modernistes : celles-ci forment invariablement la  fraction la mieux pourvue en capital symbolique, et par cela même la plus aliénée, parce que la plus étroitement, la plus stupidement, la plus servilement calquée sur le modèle américain (au point d’en perdre sa langue maternelle).

L’aristocratie petite-bourgeoise est la quintessence du monde bourgeois mondialisé, c’est-à-dire la composante du genre humain dont la capacité d’entraînement a fini par mener le monde à sa ruine matérielle et spirituelle, à force d’y développer le culte de l’Argent et d’y organiser la dictature du néo-libéralisme.

À cet égard, Macron, son gouvernement et sa majorité, non seulement ne sont pas « déconnectés » de la réalité française, mais ils en sont l’émanation accomplie, un concentré  de sa petite bourgeoisie, au service de la grande, un monde humain certes, mais pas trop… quand même.

Peu de gens, semble-t-il, auront remarqué que le même jour où le chef de l’État administrait à sa majorité son olympienne leçon de mansuétude, l’ONU demandait aux puissances européennes de faire preuve de « plus d’humanité » envers les migrants.

Décidément, y aurait-il quelque chose d’inhumain au royaume du Capital ?

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2020.

Du même auteur, vient de paraître, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.