Clara Zetkin y adjure sa correspondante, secrétaire de Rosa Luxemburg, de sauver la moindre note, la moindre ligne, de soustraire ses travaux aux autorités policières ou judiciaires qui voudraient les confisquer, aux réformistes qui pourraient les détourner. De les sauver pour les masses « auxquelles ils appartiennent ». Car cette lettre est toute entière traversée par ce lien aux masses que le courant de Rosa Luxemburg avait inlassablement voulu nouer. Quand Clara Zetkin évoque le drame que sera cette mort pour ses amis et camarades, elle n’oublie pas « les âmes simples, modestes qui ont travaillé et lutté ces derniers temps avec eux. » Et elle exprime ainsi le sens ultime de ce travail : « Essayer [de vivre] n'a de sens pour moi que si nous pouvons la consacrer à travailler et combattre, fidèles à leur esprit, au sein des masses, avec les masses, à veiller, faire en sorte que l'esprit de ces deux être assassinés continue à guider notre action. Voilà pour moi le testament que laisse Rosa … L'héritage de Rosa, sa pensée, doit être défendu, il appartient au prolétariat révolutionnaire ». Et c’est aussi dans cette lettre que l’on trouve cette phrase si célèbre inscrite sur le mémorial : « C'est ce que demandent les morts aux vivants ! »

Clara Zetkin est connue aujourd’hui internationalement pour sa lutte pour les droits des femmes et sa proposition en 1910 d'une journée internationale. Mais on oublie trop qu’elle a été partie prenante du courant révolutionnaire qui s’est cristallisé au tournant du XXe siècle en Allemagne en réponse à l’avancée du réformisme et face à la montée de l’impérialisme et la marche vers la guerre mondialisée. Clara Zetkin a été de tous les combats de Rosa Luxemburg depuis l’arrivée de celle-ci en Allemagne et jusqu'aux derniers jours de la révolution et son assassinat. Les liaient une amitié indéfectible politique et sensible.

La lettre est adressée à Mathilde Jacob qui sauva en effet une grande partie des écrits de Rosa Luxemburg, comme elle en avait déjà fait sortir un certain nombre de prison. Mathilde Jacob est morte en déportation comme nombre des proches de Rosa Luxemburg et Clara Zetkin. Destin significatif de celui de l’Allemagne. La « démocratie » instituée en Allemagne par les forces réformistes s’est construite sur ces assassinats - sur l'assassinat de la révolution-,  qui ont fait le lit du nazisme.

Clara Zetkin a continué jusqu'au bout son combat. C'est elle qui, en tant que doyenne, a prononcé un discours, tout de courage, en 1932 devant un Reichstag envahi par les forces fascistes.

 

Clara Zetkin à Mathilde Jacob

                    Wilhelmshöhe, 18 janvier 1919

Chère Mademoiselle Mathilde, très chère amie,

Hier matin est parvenue la terrible nouvelle. La veille, les journaux avaient annoncé l'après-midi, l'arrestation de Karl et de Rosa. Je pressentais que quelque chose de grave pouvait arriver et je télégraphiais aussitôt à Haase et Mme Zietz que l'on fasse tout ce qui était possible pour les protéger. J'écrivis aussi une lettre exprès en ce sens à Eisner1, afin qu'il use de son influence officielle. J'étais fermement décidée, malgré la maladie, les difficultés de déplacement et les conseils de Rosa me dissuadant de faire ce voyage, à venir à Berlin pour remuer ciel et terre afin de protéger ces deux êtres chers, irremplaçables.

Et puis, hier, les journaux du matin sont arrivés. Tout était fini, oh ma chère Mathilde, vous comprenez certainement, comment je me sens depuis. Car même si vous ne participiez pas au combat politique, vous les avez connus et compris, personnellement, humainement, tous les deux, mieux que nombre de militants politiques. Vous savez ce qu'on leur a fait subir. Et c'est pourquoi je viens à vous avec tout mon désespoir. Est-ce que je suis encore vivante et puis-je encore vivre après ce qui est arrivé de pire ? Je voudrais pleurer, je voudrais lancer un cri si puissant qu'il ébranle, renverse ce monde ; et surtout ne pas penser, ne pas penser à cette chose terrible : ils sont morts, assassinés, assassinés de la plus cruelle des façons. Je ne comprends pas que la vie puisse continuer son cours sans Karl et Rosa, que dehors le soleil brille. Il nous semble qu'il a perdu de son éclat et que le temps s'est arrêté, qu'il ne veut pas aller au-delà de ce terrible événement. Oh, Mathilde, Mathilde, quelle perte avons-nous subie ! Votre témoignage de sympathie nous fait du bien, mais il ne peut atténuer notre désespoir. Pour Rosa, pour elle, nous voulons tenter de continuer à vivre sans elle. Mais il n'est pas sûr que nous en soyons capables, que cela ne dépasse pas nos forces. Et notre propre désespoir nous fait penser aux souffrances de nos autres amis. Comme vous devez souffrir, très chère Mathilde, comme doivent souffrir le pauvre Leo [Jogiches] dans sa prison, la malheureuse Sonia dont Karl était le sens même de la vie, les âmes simples, modestes qui ont travaillé et lutté ces derniers temps avec eux. Nous sommes unis dans notre détresse.

Mathilde, serons-nous capables de supporter la vie sans ces deux êtres, de vivre sans Rosa ? Essayer n'a de sens pour moi que si nous pouvons la consacrer à travailler et combattre, fidèles à leur esprit, au sein des masses, avec les masses, à veiller, faire en sorte que l'esprit de ces deux êtres assassinés continue à guider notre action. Voilà pour moi le testament que laisse Rosa. Cela implique aussi de rassembler et publier ses travaux. Ils sont pour nous l’héritage précieux, vivant, qui appartient aux masses, ils constitueront, avec ce que construira dans l'avenir le mouvement révolutionnaire, le monument digne de Rosa, plus durable que la pierre. Je veux employer toutes mes forces pour que Karl et Rosa aient le seul monument digne d'eux, au sein de la littérature socialiste et dans l'histoire.

Très chère amie, c'est là votre tâche, veiller à ce que pas une note, pas une ligne des manuscrits de Rosa ne soit oubliée, ne disparaisse, que pas un seul de ses anciens travaux, articles, brochures etc., déjà imprimé, ne soit perdu. Vous devez veiller avec la plus grande vigilance à ce que, sous prétexte de décisions de justice, perquisitions, etc., rien, rien du tout de ce qui représente l'héritage politique et intellectuel de Rosa ne puisse être dérobé. Vous avez besoin pour tout cela d'un avocat. Espérons que vous pourrez en trouver un qui possède la compréhension exacte et le courage nécessaire. L'héritage de Rosa, sa pensée, doit être défendu, il appartient au prolétariat révolutionnaire. De même, des personnes non qualifiées, telles que Kautsky & Co ne doivent pas mettre la main dessus2. Ce serait une profanation de son cadavre. Ah, si seulement Léo était libre ! Il nous faut aussi rassembler tous les anciens travaux de Rosa. Je crains que Rosa ait fait comme moi. Il lui suffisait de lancer ses idées au sein du mouvement, les distribuant sans compter, mais elle n'a pas rassemblé ses travaux. Nous devons donc les rechercher dans les journaux et les revues. Particulièrement importants sont ses écrits des dernières années et des dernières semaines. Die Rote Fahne sera pour cette révolution, ce qu’a été la Rheinische Zeitung pour la révolution de 1848 : la voix directrice du socialisme. C'est là qu'a battu le cœur de la révolution.

L'assassinat de Karl et Rosa a tout de l'exécution d'un contrat. Les massacreurs du gouvernement craignaient les désagréments et l'effet dévastateur d'un procès, ils craignaient le combat sans merci que tous les deux menaient, un temps empêché, mais qui jamais ne pouvait être brisé. Ils ont voulu ôter à la révolution, ce bras courageux mis au service de la lutte, ce cerveau brillant, capable de l'orienter, ce cœur brûlant de passion.

Karl et Rosa ont été assassinés. Non ! Ils ne vivront pas seulement pour nous, ils vivront, ils devront vivre pour les masses qui leur survivent et pour lesquelles ils se sont donnés, sacrifiés, corps et âmes. Est-ce que des cœurs comme les leurs peuvent s'arrêter de battre, des esprits comme les leurs s'arrêter de briller, de créer ? Je viens à Berlin dès que je peux, pour parler directement de tout, ce qui est difficile de régler par courrier. Dites à nos amis que je suis plus que jamais auprès d'eux, que nous devons serrer les dents et « tenir ». C'est ce que demandent les morts aux vivants. Si c'est possible, donnez-moi des nouvelles, mais seulement en recommandé. J'ai reçu votre dernière lettre en même temps qu'une lettre de huit pages écrite par Rosa dans le feu, le danger de l'action. Une si gentille lettre - Tout à fait Rosa, et maintenant - Il faut que je ne pense à rien !

Chère bonne amie, excusez-moi, de ne plus être maîtresse de moi. Cela dépasse mes forces. Saluez tous ceux qui partagent notre souffrance. Je vous embrasse de toute mon amitié.

Votre Clara Zetkin

 

Traduction et présentation de Dominique Villaeys-Poirré
(Animatrice du blog comprendre-avec-rosa-luxemburg.)

Lettre publiée dans Clara Zetkin, Ausgewählte Reden und Schriften, Tome 2 Auswahl aus den Jahren 1918 – 1923, Berlin, Dietz Verlag, 1960, p. 71-74.

De Rosa Luxemburg sont parus les cinq premiers tomes des Œuvres complètes (Agone & Smolny) : Introduction à l’économie politique (2009), À l’école du socialisme (2012), Le Socialisme en France (2013), La Brochure de Junius (2014), L’Accumulation du capital (2019), disponible désormais en ePub.

À paraître en 2021 aux éditions Agone & Smolny, le premier volume de la Correspondance complète (1891-1909).

 

Notes (de la rédaction)

1. Kurt Eisner participa à la chute de la monarchie en Bavière à l’automne 1918 et fut élu le 8 novembre, par le conseil ouvrier, Premier ministre de la République de Bavière. Il fut assassiné le 21 février 1919.

2. Karl Kautsky, théoricien marxiste, participe, en 1917, à la formation du Parti social-démocrate indépendant (USPD).