Le 28 juin 1992, le président François Mitterrand effectue une visite surprise, aussi soudaine qu’inattendue, à Sarajevo, déjà au centre d’une guerre des Balkans qui allait coûter plusieurs milliers de vies humaines dans les mois et les années à venir. Son objectif est de rappeler à l’opinion mondiale la gravité de la crise bosniaque. La présence d’un éminent homme d’État, âgé et visiblement fragile, sous les tirs d’armes de petit calibre et de l’artillerie est fort remarquée et admirée. Il est cependant un aspect de la visite de M. Mitterrand qui passe pratiquement inaperçu, alors même qu’il est essentiel : la date. Pourquoi le président français a-t-il choisi ce jour-là pour se rendre à Sarajevo ? Parce que le 28 juin est l’anniversaire de l’assassinat en 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Hongrie qui, en l’espace de quelques semaines, a débouché sur la Première Guerre mondiale. Pour tout Européen cultivé de l’âge de Mitterrand, le lien entre la date, le lieu et le rappel d’une catastrophe historique précipitée par des erreurs de calcul politiques sautait aux yeux. Comment mieux souligner les conséquences possibles de la crise bosniaque qu’en choisissant une date aussi symbolique ? Hormis une poignée d’historiens et de personnes très âgées, rares sont ceux qui ont perçu l’allusion. La mémoire historique n’était plus vivante.

La destruction du passé, ou plutôt des mécanismes sociaux qui rattachent les contemporains aux générations antérieures, est l’un des phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin du XXe siècle. La plupart des jeunes grandissent désormais dans une sorte de présent permanent, sans aucun lien organique avec le passé public des temps dans lesquels ils vivent. Les historiens, dont le métier est de rappeler ce que les autres oublient, en deviennent plus essentiels que jamais. Mais, pour cette raison, ils doivent être plus que de simples chroniqueurs, compilateurs ou hommes de la mémoire, bien que ce soit aussi une de leurs fonctions nécessaires. En 1989, tous les gouvernements et surtout tous les ministères des Affaires étrangères du monde auraient tiré profit d’un séminaire sur les traités de paix conclus à l’issue des deux guerres mondiales que la plupart d’entre eux avaient visiblement oubliés.

Toutefois, l’objectif de ce livre n’est pas de raconter l’histoire de la période qui est son sujet, le court xxe siècle, de 1914 à 1991 ; bien que toute personne sensée ne manquerait pas de noter que, si l’on parle de Seconde Guerre mondiale, c’est donc qu’il y en a eu une première, on ne peut tenir pour acquise la connaissance des événements historiques les plus élémentaires du siècle. Mon objectif est de comprendre et d’expliquer pourquoi les choses ont suivi ce cours et comment elles s’agencent.

Pour quelqu’un de ma génération, qui a vécu la totalité ou la majeure partie de ce court xxe siècle, la démarche est aussi, inévitablement, autobiographique. C’est de nos souvenirs que nous parlons, pour les amplifier et les corriger. Et nous nous exprimons en hommes ou en femmes d’un temps et d’un pays particuliers, engagés, de diverses manières, dans son histoire : en tant qu’acteurs de ses drames – si insignifiants que soient nos rôles –, en tant qu’observateurs de notre époque et, ce qui n’est pas le moins important, en tant qu’individus dont les vues sur le siècle se sont formées au gré des événements qui nous paraissaient décisifs. Nous faisons partie de ce siècle. Il fait partie de nous. Le lecteur d’une autre époque – par exemple l’étudiant qui entre à l’université alors que j’écris ces pages et pour qui même la guerre du Viêt Nam appartient à la préhistoire – ne doit pas perdre cela de vue.

Pour les historiens de ma génération et de mes origines, le passé est indestructible, non seulement parce que nous appartenons à un temps où l’on donnait encore aux rues et aux lieux publics le nom d’hommes et d’événements célèbres (la gare Wilson, à Prague, avant la guerre, la station de métro Stalingrad, à Paris), où l’on signait encore des traités de paix auxquels il fallait bien donner un nom (le traité de Versailles) et où les monuments aux morts rappelaient le passé, mais aussi parce que les événements publics ont tissé notre existence. Loin d’être de simples repères, ils sont également ce qui a constitué notre vie, publique comme privée. Pour l’auteur de ces pages, le 30 janvier 1933 n’est pas simplement le jour où Hitler est devenu chancelier, mais cet après-midi d’hiver à Berlin où un jeune garçon de quinze ans et sa petite sœur sont tombés sur la une des journaux en sortant de leurs écoles voisines de Wilmersdorf pour regagner leur maison à Halensee. Cette une, je la vois encore, comme en songe.

Mais le passé ne fait pas partie du présent permanent des seuls historiens âgés. Sur d’immenses étendues de la planète, chacun, passé un certain âge et indépendamment de ses origines et de son itinéraire, a traversé les mêmes expériences décisives. Celles-ci nous ont tous marqués, à des degrés divers, de la même façon. Le monde qui s’est morcelé à la fin des années 1980 était le monde façonné par l’impact de la révolution russe de 1917. Nous en avons tous été affectés, pour autant que nous ayons pris l’habitude de penser l’économie industrielle moderne en termes de pôles opposés, le « capitalisme » et le « socialisme », comme des systèmes inconciliables, l’un étant identifié aux économies organisées sur le modèle de l’URSS, l’autre au reste du monde. Il devrait apparaître clairement, désormais, que c’était une construction arbitraire et, jusqu’à un certain point, artificielle, qui ne se comprend que dans un contexte historique particulier. Et pourtant, il n’est pas facile, même avec le recul, à l’aube du xxie siècle, de concevoir des critères de classification plus réalistes que ceux qui plaçaient les États-Unis, le Japon, la Suède, le Brésil, la république fédérale d’Allemagne et la Corée du Sud sous une même catégorie ; et les économies étatiques ou les systèmes en vigueur dans la zone d’influence soviétique – qui se sont effondrés à la fin des années 1980 – dans le même ensemble que les économies de l’Est et du Sud-Est asiatiques – qui, elles, ne se sont pas écroulées.

Encore une fois, même le monde qui a survécu à la fin de la révolution d’Octobre est un monde dont les institutions et les principes ont été façonnés par ceux qui se sont retrouvés dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui étaient dans le camp des perdants ou leur étaient associés n’ont pas été seulement silencieux ou réduits au silence : ils ont été pratiquement rayés de l’histoire et de la vie intellectuelle – si ce n’est en tant qu’« ennemis » dans le drame moral universel du Bien contre le Mal. Sans doute est-ce ce qui arrive aussi aux perdants de la guerre froide, bien que probablement pas avec la même ampleur ni pour aussi longtemps.

Telle est la rançon de la vie dans un siècle de guerres de religion. L’intolérance en est le trait saillant. Même ceux qui vantaient le pluralisme de leurs non-idéologies ne croyaient pas que le monde soit assez grand pour une coexistence permanente avec des religions séculières rivales. Les affrontements religieux et idéologiques, comme ceux dont ce siècle est rempli, dressent des barricades sur le chemin de l’historien, dont la tâche essentielle est non pas de juger mais de comprendre, y compris ce qui résiste le plus à notre entendement. Notre compréhension se heurte à nos convictions passionnées mais aussi à l’expérience historique qui les a forgées. Les premières sont les plus faciles à surmonter car il n’est pas vrai, comme on dit en français, que « tout comprendre, c’est tout pardonner* ». Comprendre la période nazie de l’histoire allemande et la replacer dans son contexte historique, ce n’est pas pardonner le génocide. Quoi qu’il en soit, qui a vécu ce siècle extraordinaire ne saurait s’abstenir de juger. C’est comprendre qui devient difficile.

Comment dégager le sens du court XXe siècle – du début de la Première Guerre mondiale à l’effondrement de l’URSS –, de ces années qui, comme nous le voyons avec le recul, forment une période historique cohérente et désormais terminée ?

Nous ignorons ce que la suite nous réserve, à quoi ressemblera le troisième millénaire, mais nous pouvons être certains que le court XXe siècle l’aura façonné. On ne saurait cependant sérieusement douter qu’une ère de l’histoire mondiale s’est achevée à la fin des années 1980 et au début des années 1990, et qu’une ère nouvelle a commencé. Tel est l’essentiel pour les historiens du siècle : car, bien qu’ils puissent spéculer sur l’avenir à la lumière de leur compréhension du passé, leur métier n’est pas celui d’un turfiste. Les seules courses qu’ils puissent prétendre relater et analyser sont celles déjà gagnées ou perdues. Quoi qu’il en soit et indépendamment des qualités professionnelles des experts, le bilan des prévisions annoncées au cours des trente ou quarante dernières années du xixe siècle est à ce point mauvais que seuls quelques gouvernements et instituts de recherche économique leur font (ou prétendent leur faire) encore un tant soit peu confiance. Il est même possible que les choses se soient dégradées depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dans ce livre, la structure du court XXe siècle apparaît comme une sorte de triptyque ou de sandwich historique. À une ère de catastrophes, de 1914 aux suites de la Seconde Guerre mondiale, ont succédé quelque vingt-cinq ou trente années de croissance économique et de transformation sociale extraordinaires, qui ont probablement changé la société humaine plus profondément qu’aucune autre période d’une brièveté comparable. Avec le recul, on peut y déceler une sorte d’« Âge d’or », et c’est bien ainsi qu’on l’a perçu presque au moment où il touchait à sa fin, au début des années 1970.

La dernière partie du siècle est une nouvelle ère de décomposition, d’incertitude et de crise – et, pour certaines régions du monde, telles que l’Afrique, l’ex-URSS et l’ancienne Europe socialiste, de catastrophes. Les années 1980 s’effaçant devant les années 1990, ceux qui réfléchissent sur le passé et le futur de ce siècle ont cédé à une humeur morose de plus en plus fin de siècle*.

Durant les années 1990, le court xxe siècle aura connu un bref âge d’or, sur la route d’une ère de crise à une autre, pour entrer dans un futur inconnu et problématique, mais pas nécessairement apocalyptique. Cependant, comme les historiens sont tentés de le rappeler aux auteurs de spéculations métaphysiques sur « la fin de l’Histoire », il y aura un futur. La seule certitude générale en matière d’histoire, c’est qu’elle continuera aussi longtemps qu’il y aura une espèce humaine.

Le propos de ce livre est organisé en conséquence. Il part de la Première Guerre mondiale, qui marque l’effondrement de la civilisation (occidentale) du XIXe siècle. Cette civilisation était capitaliste dans son économie ; libérale dans son appareil légal et constitutionnel ; bourgeoise dans l’image de sa classe hégémonique ; fière des avancées de la science, du savoir et de l’éducation, mais aussi du progrès matériel et moral ; et profondément convaincue de la place centrale de l’Europe, mère des révolutions dans les sciences, les arts, la politique et l’industrie, dont l’économie avait pénétré la majeure partie du monde, et qui avait achevé de la soumettre et de la conquérir avec ses soldats ; dont les populations (avec le flux immense et croissant des immigrants européens et de leurs descendants) avaient augmenté jusqu’à former un tiers de l’espèce humaine ; et dont les principaux États définissaient le système politique mondial.

Les décennies qui mènent du début de la Première Guerre mondiale au lendemain de la Seconde ont été pour cette société une ère de catastrophes. Une trentaine d’années durant, elle a trébuché d’une calamité à l’autre. À certains moments, même des conservateurs intelligents ne pariaient pas sur sa survie. Elle est secouée par deux guerres, suivies de deux vagues de rébellion et de révolution mondiales qui portent au pouvoir un système qui se prétend prédestiné par l’Histoire à remplacer la société bourgeoise et capitaliste, d’abord sur un sixième de la surface émergée du monde, et après la Seconde Guerre mondiale sur un tiers de la population de la planète. Les immenses empires coloniaux, édifiés avant et durant l’Ère des empires, tremblent sur leurs bases et retombent en poussière. Toute l’histoire de l’impérialisme moderne, si ferme et si dominateur à la mort de la reine Victoria, n’a guère duré plus que le temps d’une vie – par exemple, celle de Winston Churchill (1874-1965).

Mais il y a plus : une crise économique mondiale d’une profondeur sans précédent a mis à genoux même les économies capitalistes les plus fortes, risquant de compromettre la création d’une économie mondiale unifiée, l’une des réalisations remarquables du capitalisme libéral du xixe siècle. Les États-Unis eux-mêmes, à l’abri de la guerre et de la révolution, paraissent sur le point de s’effondrer. Tandis que l’économie vacille et que le fascisme et ses mouvements autoritaires satellites progressent, les institutions de la démocratie libérale disparaissent pratiquement entre 1917 et 1942, hormis dans une frange de l’Europe et certaines parties de l’Amérique du Nord et de l’Australasie.

Seule l’alliance temporaire et insolite du capitalisme libéral et du communisme, dans une réaction d’autodéfense contre cet adversaire, a pu sauver la démocratie. Car la victoire sur l’Allemagne hitlérienne a été essentiellement remportée par l’Armée rouge et ne pouvait l’être que par elle. À bien des égards, cette période d’alliance entre capitalisme et communisme contre le fascisme – en gros les années 1930 et 1940 – forme la charnière de l’histoire du xxe siècle et son moment décisif. C’est un moment de paradoxe historique dans les relations du capitalisme et du communisme, dont l’antagonisme est demeuré irréductible pendant le plus clair du siècle – sauf dans le bref intermède de l’antifascisme. La victoire de l’Union soviétique sur Hitler a été l’œuvre du régime instauré par la révolution d’Octobre : une comparaison entre les performances de l’économie tsariste russe dans la Première Guerre mondiale et celles de l’économie soviétique dans la Seconde suffit à le démontrer. Sans l’URSS, le monde occidental consisterait probablement aujourd’hui (les États-Unis mis à part) en une série de variations sur des thèmes autoritaires et fascistes plutôt que sur des thèmes libéraux et parlementaires. C’est l’un des paradoxes de cet étrange siècle : le résultat le plus durable de la révolution d’Octobre, dont l’objet était le renversement mondial du capitalisme, a été de sauver son adversaire, dans la guerre comme dans la paix, en l’incitant, par peur, après la Seconde Guerre mondiale, à se réformer. Le communisme a rendu populaire la planification économique dans le monde capitaliste en même temps qu’elle lui donnait quelques procédures pour se réformer.

Toutefois, alors même que le capitalisme libéral a survécu – et encore de justesse – au triple défi du fascisme, de la guerre et du marasme 1, il semble toujours confronté à la progression mondiale de la révolution, qui peut désormais se rassembler autour d’une Russie soviétique sortie de la Seconde Guerre mondiale avec le rang de superpuissance.

Pourtant, on le voit bien aujourd’hui, la force du défi socialiste mondial au capitalisme était fondé sur la faiblesse de son adversaire. Sans l’effondrement de la société bourgeoise du XIXe siècle dans l’Ère des catastrophes, il n’y aurait eu ni révolution d’Octobre ni URSS. Le système économique improvisé sous le nom de « socialisme » sur les décombres de l’ancien empire tsariste dans les campagnes de la plaine eurasienne ne se serait pas considéré de lui-même (ni ne l’aurait été) comme une solution de rechange globale et réaliste à l’économie capitaliste. C’est la crise des années 1930 qui lui a donné cette image, de même que c’est le défi fasciste qui a transformé l’URSS en instrument indispensable de la défaite de Hitler et, tout en stabilisant à bien des égards sa structure politique, a fait d’elle l’une des deux superpuissances dont les affrontements ont dominé et terrifié la seconde moitié du court xxe siècle. Sans tout cela, l’URSS ne se serait pas trouvée, l’espace d’une quinzaine d’années au milieu du siècle, à la tête d’un « camp socialiste » qui comprenait un tiers de l’espèce humaine et disposait d’une économie qui a paru, brièvement, sur le point de dépasser en croissance l’économique capitaliste.

Comment et pourquoi le capitalisme, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est-il trouvé propulsé, à la surprise générale (y compris la sienne),dans l’Âge d’or sans précédent (et peut-être anormal) des années 1947 à 1973 ? C’est probablement la question majeure qui se pose aux historiens du XXe siècle. Il n’est pas encore de réponse qui fasse l’unanimité, et je ne prétends pas en apporter une qui soit convaincante. Sans doute faudra-t-il attendre quelques années encore pour arriver à voir en perspective toute la « longue vague » de la seconde moitié du XXe siècle, parce que si nous pouvons aujourd’hui appréhender cette période d’Âge d’or comme un tout, les années de crise qui l’ont suivie ne sont pas encore achevées au moment où s’écrit ce livre. Il est cependant d’ores et déjà une chose qu’on peut évaluer avec une grande assurance : l’ampleur et l’impact extraordinaires des transformations économiques, sociales et culturelles qui s’en sont suivies, les plus grandes, les plus rapides et les plus fondamentales de toute l’histoire de l’humanité.

Divers aspects en sont évoqués dans la deuxième partie de cet ouvrage. Au troisième millénaire, les historiens du xxe siècle situeront probablement le principal impact de ce siècle sur l’histoire au cours de cette période étonnante. Car les changements qu’elle a apportés dans la vie des êtres humains à travers la planète ont été aussi profonds qu’irréversibles – et ils sont toujours à l’œuvre. Les journalistes et les auteurs d’essais philosophiques qui ont cru lire « la fin de l’Histoire » dans la chute de l’empire soviétique se sont trompés. On pourrait dire, sur des bases plus solides, que le troisième quart du xxe siècle a marqué la fin des sept ou huit millénaires d’histoire humaine qui avaient commencé, à l’Âge de pierre, avec l’invention de l’agriculture, ne serait-ce qu’en mettant fin à la longue période où l’écrasante majorité de l’espèce humaine a vécu du travail de la terre et de l’élevage.

En comparaison, l’histoire de la confrontation entre le « capitalisme » et le « socialisme » – avec ou sans l’intervention de pays comme les États-Unis et l’URSS, qui prétendent représenter l’un ou l’autre – semblera probablement d’un intérêt historique limité : comparable, sur le long terme, aux guerres de religion des xvie siècle et xviie siècles, voire aux croisades. Pour ceux qui ont vécu une partie, quelle qu’elle soit, du court XXe siècle, cet affrontement a naturellement occupé une place essentielle : d’où l’importance qui lui est donnée dans ces pages, écrites par un auteur du XXe siècle pour des lecteurs de la fin du xxe siècle et, au moins, du début du suivant.

Les révolutions sociales, la guerre froide, la nature, les limites et les tares fatales du « socialisme réellement existant » puis son effondrement sont longuement évoqués. Il n’importe pas moins de se rappeler que l’impact majeur et durable des régimes inspirés par la révolution d’Octobre a été un puissant accélérateur de la modernisation de pays agraires et arriérés. Ses principales réalisations, à cet égard, coïncident avec l’âge d’or du capitalisme. Il ne nous appartient pas de dire ici dans quelle mesure ces stratégies rivales pour enterrer le monde de nos aïeux ont été efficaces, ni si elles ont été épousées en connaissance de cause. Jusqu’au début des années 1960, on le verra, elles semblaient au moins de force égale, ce qui paraît risible à la lumière de l’effondrement du socialisme soviétique ; ainsi, un Premier ministre britannique s’entretenant avec le président des États-Unis considérait l’URSS comme un État dont l’« économie dynamique […] dépassera[it] bientôt la société capitaliste dans la course à la richesse matérielle 2 ». Observons cependant que, dans les années 1980, la Bulgarie socialiste et l’Équateur non socialiste avaient plus de points communs que n’en avaient jamais eus la Bulgarie et l’Équateur de 1939.

Si l’effondrement du socialisme soviétique et ses formidables conséquences, pour partie toujours incalculables mais essentiellement négatives, ont été l’épisode le plus dramatique des décennies de marasme, la crise en question est universelle. Elle a affecté certaines régions du monde de manières différentes et à des degrés divers, mais elle les a toutes touchées, indépendamment de leurs configurations politiques, sociales et économiques, parce que, pour la première fois dans l’histoire, avait été créée une seule économie mondiale, toujours plus intégrée et universelle, opérant par-delà les frontières des États, « de manière transnationale » et donc de plus en plus par-delà les frontières des idéologies officielles.

Ainsi ont été minées les certitudes des institutions de tous les régimes et de tous les systèmes. Dans un premier temps, on n’a voulu voir dans les difficultés des années 1970 qu’une pause encourageante et momentanée dans le « grand bond en avant » de l’économie mondiale, tandis que des pays de tous types et de tous modèles économiques et politiques se sont mis en quête de solutions temporaires. Il deviendrait clair par la suite que c’était une ère de difficultés à long terme, auxquelles les pays capitalistes cherchaient des solutions radicales, souvent inspirées par les théologiens séculiers d’une liberté effrénée du marché, afin de rejeter les politiques qui avaient si bien servi l’économie mondiale durant l’âge d’or du capitalisme mais qui semblaient désormais défaillantes. Les ultras du laisser-faire* n’ont pas plus réussi que les autres. Dans les années 1980 et au début des années 1990, le monde capitaliste a vacillé une fois de plus sous des fardeaux semblables à ceux de l’entre-deux-guerres que l’Âge d’or paraissait avoir écartés : chômage massif, graves récessions cycliques, opposition toujours plus spectaculaire entre les exclus sans domicile fixe et les nantis, entre les recettes limitées de l’État et les dépenses publiques illimitées. Avec leurs économies languissantes et vulnérables, les pays socialistes se sont trouvés acculés à des ruptures parfois plus radicales encore avec leur passé – et ce, nous le savons, jusqu’à l’effondrement. Celui-ci signe la fin du court XXe siècle, comme la Première Guerre mondiale en a marqué le commencement. C’est à ce point que mon récit s’achève.

Comme il se doit de tout livre terminé au début des années 1990, il se conclut par un coup d’œil dans l’obscurité. L’effondrement d’une partie du monde a révélé le malaise du reste. Les années 1980 s’effaçant, il est devenu évident que la crise mondiale n’était pas uniquement générale au sens économique : elle ne l’était pas moins sur le plan politique. La chute des régimes communistes, entre l’Istrie et Vladivostok, n’a pas seulement produit une immense zone d’incertitude politique, d’instabilité, de chaos et de guerre civile : elle a aussi détruit le système international qui équilibrait les relations internationales depuis une quarantaine d’années. Elle a également révélé la fragilité des systèmes politiques intérieurs qui reposaient, au fond, sur cette équilibre. Les tensions travaillant les économies en difficulté ont sapé les systèmes politiques de la démocratie libérale, parlementaire ou présidentielle qui avaient si bien fonctionné dans les pays capitalistes développés depuis la Seconde Guerre mondiale. Elles ont aussi miné tous les systèmes politiques du tiers-monde. Il n’est jusqu’aux unités de base de la vie politique elles-mêmes – les « États-nations » territoriaux, souverains et indépendants, y compris les plus anciens et les plus stables – qui ne se soient trouvés déchirés par les forces d’une économie supranationale ou transnationale ainsi que par les forces infranationales des régions sécessionnistes et des minorités ethniques. Certaines d’entre elles – ironie de l’histoire – revendiquant le statut périmé et irréel d’« États-nations » souverains miniatures. L’avenir politique était obscur, mais sa crise, à la fin du court XXe siècle, flagrante.

Plus évidente encore que les incertitudes de l’économie et de la politique mondiales, la crise sociale et morale, reflet des bouleversements qui affectaient la vie des êtres humains depuis 1950, s’est généralisée, quoique de manière confuse, au cours des décennies de crise. Sont alors ébranlés les croyances et les principes sur lesquels se fondait la société depuis que les Modernes avaient gagné leur fameuse bataille contre les Anciens à l’aube du xviiie siècle : ces postulats rationalistes et humanistes, communs au capitalisme libéral et au communisme, qui ont rendu possible leur brève mais décisive alliance contre un fascisme qui les rejetait. En 1993, un observateur allemand conservateur, Michael Stürmer, notait à juste titre que les croyances de l’Est comme de l’Ouest étaient en cause : « Il est un étrange parallélisme entre l’Est et l’Ouest. À l’Est, la doctrine officielle affirmait que l’humanité était maîtresse de sa destinée. Mais nous-mêmes croyions à une version moins officielle et moins extrême du même slogan : l’humanité était en passe de devenir maîtresse de ses destinées. La prétention à l’omnipotence a totalement disparu à l’Est et relativement chez nous. Mais les deux camps ont fait naufrage 3. »

Paradoxalement, une ère qui ne pouvait prétendre à combler l’humanité de ses bienfaits que par les triomphes écrasants d’un progrès matériel fondé sur la science et la technique s’est achevée sur leur rejet par de larges secteurs de l’opinion publique et par certains de ceux qui se donnaient pour des penseurs en Occident.

Cependant, cette crise morale n’est pas seulement une crise des postulats de la civilisation moderne, mais aussi une crise des structures historiques des relations humaines que la société d’aujourd’hui a héritées du passé pré-industriel et précapitaliste et qui lui avaient permis de fonctionner. Ce n’est pas la crise d’une seule forme d’organisation des sociétés mais de toutes les formes. Ces étranges appels à la « communauté » et à une « société civile » (qui n’est pas autrement identifiée) émanent de générations à la dérive. On les a entendus en des temps où, ayant perdu leurs significations traditionnelles, ces mots sont devenus des formules creuses. Le seul moyen qui nous reste pour définir une identité de groupe est d’identifier ceux qui ne lui appartiennent pas.

Pour le poète T. S. Eliot, « c’est ainsi que finit le monde – non pas avec un bang, mais avec un geignement ». Le court XXe siècle s’est terminé avec les deux.

Eric Hobsbawm

Extrait du chapitre introductif de L'Ère des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), nouvelle édition, vient de paraître aux éditions Agone.

*Les mots en italique avec un astérisque sont en français dans le texte. [nde]

1. Dans l’espace linguistique anglo-saxon, slump (ou Big Slump) désigne le « marasme », c’est-à-dire les suites de la crise de 1929. [nde]

2. Cité par Alistair Horne, Macmillan, Londres, 1989, p. 303.

3. Michael Stürmer, « Orientierungskrise in Politik und Gesellschaft ? Perspektiven der Demokratie an der Schwelle zum 21. Jahrhundert », Bergedorfer Gesprtichskreis, Protokoll, no 98, Hambourg-Bergedorf, 1993, p. 95.