Varian Fry, le directeur de The Living Age,
raconte que des femmes et des hommes
ont été roués de coups sous ses yeux
 
Les nazis scandaient des chants de haine
Ils faisaient une fouille systématique
des automobiles
La foule semblait en liesse pendant les attaques

  1

Berlin, le 16 juillet (ap). Varian Fry, directeur de The Living Age, a fait aujourd’hui la déclaration suivante à propos des émeutes antijuives de la nuit dernière :

« Hier soir vers huit heures, j’ai appris qu’il y avait une manifestation antisémite dans les rues. Je me suis dépêché de sortir et j’ai effectivement entendu des cris vers l’extrémité est du Kurfürstendamm.

» Arrivé sur place, j’ai trouvé une large foule alignée des deux côtés de la rue, obligeant chaque automobiliste qui passait à affronter le danger, arrêtant tous les véhicules dans lesquels un homme ou une femme ayant l’air juif se trouvait et traînant les Juifs dehors pour les passer à tabac.

» J’ai vu un homme se faire brutalement piétiner et cracher dessus alors qu’il était étendu sur le trottoir, une femme en sang, un homme dont la tête était ensanglantée, des femmes pousser des cris hystériques, des hommes s’énerver contre la police ou les SA et recevoir en échange des coups de pied ou se faire traîner à l’écart, des femmes implorant leurs maris de ne pas s’en mêler et pleurer et supplier.

» Nulle part la police n’a paru faire un quelconque effort pour protéger les victimes contre ces brutalités. De temps à autre, les policiers tentaient de dégager un peu de place pour permettre aux voitures de circuler ou empêcher la foule de s’amasser devant certains cafés apparemment privilégiés. C’est tout.

» Sur toute la longueur du Kurfürstendamm, la foule criait “Jude !” quand quelqu’un repérait ou croyait avoir repéré un Juif. À ce cri, la foule fondait sur la malheureuse victime, à qui on demandait ses papiers d’identité. S’il ne pouvait prouver qu’il était un bon “Aryen”, il se faisait insulter, cracher dessus, rudoyer et, certaines fois, carrément brutaliser, recevant coups de poing, de pied et autres.

» Puis quelqu’un d’autre criait “Jude !” à un autre endroit et la foule se précipitait sur une nouvelle victime.

» Par moments, un chant se faisait entendre. Je ne me souviens pas des paroles en allemand, mais cela voulait dire en gros : “Fichez le camp… Le sang coule… Les nez saignent… Un bon Juif est un Juif mort.” Exactement comme dans la liturgie chrétienne, il y avait un meneur pour dire la phrase d’abord et la foule répétait en chœur, ligne après ligne, quand il avait fini.

» Partout la foule était en liesse. Un jeune Allemand m’a dit : “C’est la fête pour nous.” Des hommes âgés et des hommes jeunes, des adolescents, des SA, des policiers, des jeunes filles du genre servante, des femmes de la bourgeoisie, certaines ayant même la quarantaine et plus… tous paraissaient se payer du bon temps.

» Ce matin, comme je marchais sur le Kurfürstendamm pour regarder les devantures brisées, j’ai croisé en une demi-heure huit ou dix personnes, dont trois manifestement juives, la tête bandée, les mains bandées et un plâtre frais sur le nez.

» Je n’avais encore jamais vu une pareille chose à Berlin. C’était manifestement en rapport avec le cirque de la veille au soir. »

(Article paru dans le New York Times, 17 juillet 1935 ; le 16 juillet, un article semblable était déjà paru sous la plume de Varian Fry dans le New York Post.)

*

Dans le New York Post du 25 juillet, Varian Fry poursuit son témoignage. On y apprend que, « le lendemain des émeutes, il est allé se promener dans la rue et a vu de nombreux prospectus collés sur les murs, les poteaux et les réverbères, sur lesquels figurait une caricature de Juif avec une légende [« Celui qui achète chez les Juifs est un traître »]. Il en a décollé deux. Le voyant faire, deux policiers sont venus l’arrêter et l’ont interrogé dans l’entrée du cinéma autour duquel s’étaient concentrés les troubles. Ils lui demandèrent pourquoi il avait retiré les prospectus. M. Fry a répondu qu’il voulait les emporter comme souvenirs. Les policiers, dit-il, lui expliquèrent patiemment que c’était là “du matériel de propagande du Parti” et qu’en enlevant ces affiches il contrecarrait le programme ».

Dans le même article, Fry relate son entretien, à Berlin, avec Ernst Hanfstängl, un des responsables de la propagande nazie. Ce dernier reconnaît avoir des informations selon lesquelles les provocateurs étaient des Chemises brunes et que le parti se trouvait scindé en deux factions opposées sur l’attitude à prendre vis-à-vis de la population juive. Propos démentis dès le 27 juillet dans le New York Times par Hanfstängl lui-même, qui qualifie les déclarations de Fry de « mensonge et pure fiction du début à la fin ».

Le 1er août, une dépêche de Reuters en provenance de Berlin annonce la mort du docteur M. Kleinfeld « des suites de ses blessures ». La dépêche précise également qu’« un certain nombre de Juifs de Francfort, inquiets à la suite des manifestations et des nombreuses arrestations de Juifs, ont fait appel au consul britannique, qui a répondu qu’il n’est pas habilité à s’occuper d’affaires ne concernant pas des sujets britanniques ».

Le New York Times reproduira enfin une dépêche, datée du 6 août à Berlin, indiquant que « le gouvernement a ordonné aujourd’hui la saisie des éditions du New York Times des 21, 22, 23, 25 et 26 juillet. Un certain nombre d’éditions du New York Times ont récemment été confisquées par les autorités en raison de certains articles parus qui ont déplu au régime nazi. »
 
L'article qui suit conclut un triptyque consacré aux réfugiés et au département d’État. Il évoque ici le manque fondamental de compréhension des problèmes dans les milieux officiels. Les précédents articles soulignent les erreurs et les faiblesses de la France concernant le traitement des réfugiés et l’attitude étroite, voire intransigeante, de certains représentants consulaires américains qui leur bloquent le chemin de la liberté et de l’hémisphère occidental.

Extrait (introduit par Charles Jacquier) de « Varian Fry journaliste politique (1935-1943) », annexe à Varian Fry, Livrer sur demande... Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941), Agone [2008], 2017.