En 1938, André Breton, principal représentant de l’avant-garde artistique française de l’entre-deux-guerres, rencontrait Léon Trotski, dernier survivant de l’avant-garde politique issue de la révolution russe. La rencontre, qui eut lieu au Mexique sous l’égide du peintre Diego Rivera, déboucha sur la rédaction du texte « Pour un art révolutionnaire indépendant » et de l’appel à la création de la Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant (FIARI), destinée à regrouper artistes et écrivains révolutionnaires dispersés. Deux ans plus tard, la majorité des surréalistes français se trouvaient avec Breton à Marseille, secourus par Varian Fry, dans l’attente d’un visa pour les États-Unis.

On est bien obligé cependant de constater que leurs voix se firent discrètes au regard du chaos mondial et de la tragédie en cours. Déjà, Jean Malaquais avait noté ironiquement que le jeu de cartes surréaliste concocté à Marseille autour d’André Breton avait « de quoi vous sauver du déluge » ; tandis que Victor Serge – lui aussi « client » de Fry – écrivait à Victor Brauner, au sortir de la guerre : « Le rayonnement du groupe surréaliste s’est […] évanoui, car il exigeait un comportement que les revues sur papier couché, réservées aux amateurs riches, ne sauraient remplacer. »

Mais l’action du Centre américain de secours relève surtout de ce qu’on a appelé « la résistance avant la Résistance », et de ce qui apparaît aujourd’hui comme une action de solidarité internationale impulsée par les vestiges du mouvement ouvrier. C’est sans aucun doute l’aspect le moins connu mais aussi le mieux à même d’introduire la lecture du témoignage de Fry et, plus globalement, de comprendre ce moment historique singulier.

Les dominants ont deux méthodes éprouvées pour les personnages historiques dérangeants. Soit ils sont purement et simplement ignorés, en toute connaissance de cause : c’est la méthode la plus courante. Afin de verrouiller le couvercle, il y aura toujours un historien mercenaire, ce frère siamois du « sociologue jaune » dénoncé en son temps par Pierre Bourdieu, pour les exécuter en quelques phrases définitives avec toute l’autorité qui sied au spécialiste. Si l’on ne peut pas faire autrement, dans la mesure où leurs voix sont parvenues à trouver un écho, ou bien s’il apparaît opportun de s’en servir dans la recomposition du consensus, on les recouvre d’une glose de commentaires qui les statufient dans la pose la plus adéquate au service de la fabrication du consentement. […]

Cette postface s’attache à présenter des faits et des informations sur Varian Fry lui-même, mais aussi sur ses contacts et sur les milieux qu’il a fréquentés ; dessinant en creux non seulement un portrait le plus objectif possible mais aussi esquissant le cadre dans lequel s’inscrit son action.

Ce faisant, il nous faut souligner quelques faits trop peu connus. L’action de Fry n’a en effet été possible que parce que, dès l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, tout un travail de sensibilisation, de mobilisation, de création de réseaux a été accompli, en particulier par les syndicats ouvriers en lien avec des émigrés allemands – notamment juifs et socialistes. C’est cette histoire complexe, à personnages multiples, qu’il nous faut donc commencer par évoquer pour comprendre comment naît le Centre américain de secours et s’y insère l’engagement de Fry, avant d’en évaluer la portée politique.

On s’accorde à considérer que les dangers de la montée du nazisme en Allemagne et de son arrivée au pouvoir ont été sous-estimés dans l’ensemble des grandes organisations du mouvement ouvrier international. Cependant, on va le voir, outre-Atlantique, « à la charnière entre le monde juif américain et le monde syndical », ce ne fut pas le cas.

Les États-Unis avaient connu jusqu’en 1914 une importante immigration juive d’Europe de l’Est, qui y développa un mouvement ouvrier juif qui compta bon nombre de socialistes. Ces derniers se reconnaissaient le plus souvent dans les idées du Bund (Union générale des ouvriers juifs de Russie et de Pologne), à la fois syndicat ouvrier et parti socialiste, combinant l’universalisme socialiste et la défense d’une identité juive laïque. Ils furent particulièrement influents à la tête de l’International Ladies Garment Workers Union (ILGWU, Syndicat international des ouvriers de la confection féminine) fondé à New York en 1900.

Un personnage méconnu, Abraham Plotkin, fut l’un d’eux. Émigré d’origine juive russe et militant de l’ILGWU, il joua un rôle déterminant, à la veille de l’arrivée de Hitler au pouvoir, pour alerter le mouvement syndical américain des dangers du nazisme. Pressentant que des événements importants allaient s’y dérouler, il se rendit en Allemagne, à l’automne 1932, pour y étudier la façon dont étaient traitées les questions d’assurances sociales dans le contexte de la crise économique. Il y resta de novembre 1932 à mai 1933, assistant à la prise du pouvoir par Hitler, aux premières mesures antisémites et à la défaite sans combat du mouvement ouvrier le plus puissant d’Europe. À son retour aux États-Unis, dans une revue syndicale, il consacra à la persécution des dirigeants ouvriers allemands un article qui, selon Catherine Collomp, « contribua sans doute à convaincre William Green, le président de l’AFL (American Federation of Labor) de lancer un boycott contre les biens et les services allemands ». […]

De novembre 1933 à mars 1934, Plotkin donna en outre à l’initiative de David Dubinsky, le président de l’ILGWU, et de Joseph Schlossberg, le secrétaire et trésorier de l’autre grand syndicat de la confection, l’Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA) – une série de conférences à destination de l’opinion ouvrière, dans le but « d’apporter la vérité sur l’hitlérisme, de développer la propagande antinazie en Allemagne et aux États-Unis ainsi que de créer un fonds de solidarité pour les victimes du nazisme dans le mouvement socialiste et syndical allemand ».

À la même période, en février 1934, est fondé le Jewish Labor Committee (JLC), au cours d’un meeting à New York qui réunit un millier de délégués du monde ouvrier juif – à savoir les syndicats de la confection (ILGWU et ACWA), le Jewish Socialist Verband (ancienne section juive du parti socialiste américain), ainsi que des associations laïques, socialistes et mutualistes. Ce sont les organisateurs mêmes de la série de conférences données par Plotkin qui prennent la direction du JLC. L’objectif de son fondateur et premier président, Baruch Charney Vladeck, est de réunir les organisations juives luttant contre l’antisémitisme et celles du mouvement ouvrier afin qu’elles agissent ensemble contre le nazisme au plan international.

Au milieu des années 1930, les deux syndicats l’ILGWU et l’ACWA regroupaient quelque 500 000 adhérents. Grâce à son trésorier David Dubinsky, le pouvoir financier du JLC fut le nerf de la guerre pour les opérations de sauvetage des années 1940-1941. D’autre part, le JLC obtint l’engagement moral, politique et financier de l’AFL. Le président de cette dernière, William Green, abandonna, sur ce point, l’apolitisme et l’isolationnisme 1traditionnels de la confédération pour mobiliser son organisation contre la destruction des mouvements ouvriers et socialistes européens en butte au fascisme et au nazisme. Il devint par la suite officiellement « le garant des opérations de sauvetage des années 1940-1941 auprès du département d’État et du président des États-Unis », mais ces opérations furent bien le fait du Jewish Labor Committee, sans qui l’AFL n’aurait jamais agi sur le plan international et socialiste.

Mais ces initiatives du monde syndical ne sont pas isolées : elles complètent ou s’articulent avec celles prises par les associations d’exilés antifascistes et antinazis aux États-Unis, pour finalement donner naissance à l’Emergency Rescue Committee.[…]

Parallèlement, à partir de 1933, les professions artistiques et intellectuelles se mobilisent elles aussi pour organiser les secours aux antinazis. Ainsi, le premier, Alvin Johnson, directeur de la New School for Social Research, entame, grâce au financement de la Rockfeller Foundation, une action de sauvetage des universitaires allemands menacés par le nazisme. Fondée par Albert Einstein et dirigée par des universitaires libéraux (au sens américain), tels Charles Beard, le cofondateur de la New School, le philosophe John Dewey, le théologien protestant et ex-marxiste Reinhold Niebuhr, et la journaliste Freda Kirchway, rédactrice en chef de l’hebdomadaire The Nation, l’International Relief Association s’occupe des réfugiés de la gauche non communiste. D’autres associations se créent sur une base confessionnelle, comme l’American Committee for Christian Refugees, dirigé à partir de 1935 par Thomas Mann – que l’on retrouvera à la naissance de l’Emergency Rescue Committee cinq ans plus tard.

Les milieux de la gauche libérale, qui sont donc « divisés entre un pôle ouvrier et un pôle intellectuel d’une part ; un pôle juif et un pôle chrétien d’autre part », ne s’accordent pas sur l’attitude à adopter vis-à-vis du communisme ; cependant, ils restent unis dans la lutte contre le fascisme et le nazisme.

C’est à la rencontre de ces initiatives fondées sur une base ouvrière forte que va naître le projet d’un sauvetage des dissidents qui fuient le nazisme. Et c’est ici que la trajectoire de Varian Fry va croiser celle de ce mouvement.

La création de l’Emergency Rescue Committee

Dans le roman à clés Planète sans visa, qui met en scène Varian Fry sous le nom d’Aldous J. Smith, Jean Malaquais livre le récit suivant. Un interlocuteur s’adresse à Smith : « Il y a peu de manières de mériter sa vie. L’une d’elles est de ne pas rejoindre le club des bourreaux. Une autre est d’épauler plus faible que soi » ; et Smith-Fry de répondre : « Nous avons fait notre possible. Mais c’est l’impossible qu’il faudrait faire. Je crois en l’impossible. Sinon, comment lutter contre le désespoir. » Les raisons de l’action de Fry à Marseille se trouvent probablement au croisement de ces deux affirmations complémentaires.

Né le 15 octobre 1907 à New York dans une famille aisée, Varian Fry passe son enfance à Ridgewood dans le New Jersey. Étudiant à Harvard (université de Cambridge, Massachusetts) à partir de 1927, il obtient son diplôme en 1931. Marié le 2 juin de cette année avec Eilen Avery Hugues, il voyage durant l’été en Europe, en Grèce et en Turquie, puis il poursuit des études en relations internationales et en journalisme à l’université de Columbia (New York). « Après l’université, précise Mary Jayne Gold, Fry s’était intéressé à la politique et, comme ses opinions étaient libérales et que c’était un garçon intelligent et spirituel, il fut bientôt en très bons termes avec Roger Baldwin, chef de l’American Civil Liberties Union (ACLU), Norman Thomas et Karl Frank. […] Il était membre du parti libéral de New York et du Harvard Club. » Fry obtient son premier poste comme directeur du Scholastic Magazine puis se spécialise dans les relations internationales et dirige le mensuel politique The Living Age.

De mai à juillet 1935, il séjourne en Allemagne afin d’étudier le régime nazi, ses rapports avec la population et la situation économique et sociale. À Berlin le 15 juillet, il assiste à un pogrom 2 ; cette expérience, traumatisante, n’est sans doute pas étrangère à son engagement puis à sa venue à Marseille cinq ans plus tard. Une chose était sans doute de condamner intellectuellement le nazisme comme pouvait le faire un jeune intellectuel libéral américain ; une autre d’assister, impuissant, aux déchaînements de bêtise, de haine et de violences qu’il engendrait. Fry fut ainsi l’un des premiers Américains à découvrir la place centrale de l’antisémitisme dans l’idéologie nazie et son caractère meurtrier ; cela va le marquer définitivement.

Après le coup d’État franquiste contre la république espagnole, Fry adhère au North American Committee to Aid Spanish Democracy (ou Spanish Aid Committee), pour lequel il travaillera l’année suivante à plein temps, y rencontrant Harold Oram, qui est chargé de récolter des fonds et qu’on retrouvera, en 1940, à l’Emergency Rescue Committee – avant qu’il ne fasse une longue carrière de collecteur de fonds pour des causes humanitaires et environnementales. […]

En juillet, l’invasion du nord de la Chine par les Japonais amène Fry à faire un parallèle entre l’expansionnisme militaire nippon et celui des nazis – attitude qui témoigne de son « anti-isolationnisme », c’est-à-dire sa défense d’un engagement des États-Unis contre la montée en puissance des pays de l’Axe Berlin-Rome-Tokyo. Il écrit alors, en moins de quatre mois, War in China : America’s Role in the Far East(La Guerre en Chine. Le rôle de l’Amérique en Extrême-Orient), ouvrage retenu par la Foreign Policy Association, qui fait paraître des livres sur les grands problèmes internationaux de l’époque chez Headline Books. La qualité de son travail l’amène à travailler pour cet éditeur. L’année suivante, il écrit avec Delia Goetz un petit livre sur l’histoire des relations entre les États-Unis et les pays d’Amérique latine, The Good Neighbors : the Story of the Two Americas(Les Bons Voisins. Histoire des deux Amériques) ; puis un autre sur le développement de la coopération internationale, Bricks Without Mortar. The Story of International Cooperation(Mur de briques sans ciment. Histoire de la coopération internationale) ; enfin un pamphlet qui rencontre un grand écho, War Atlas (Atlas de la guerre).

Durant les nombreuses conférences qu’il donne cette année-là, il annonce le caractère inéluctable et prochain de ce qu’il nomme une « seconde grande guerre ». Après l’Anschluß, la conférence de Munich et l’annexion de la Tchécoslovaquie, ses pires prévisions sont confirmées contre les pronostics de ceux qui croyaient, ou voulaient croire, à une paix durable après Munich.

En 1939, Fry publie un nouveau livre au titre sans ambiguïté sur la situation internationale : The Peace That Failed (La Paix manquée).

À l’occasion d’un bref séjour à Londres durant l’été, il retrouve Karl Frank et adhère à l’AFGF au printemps de l’année suivante. Dès l’installation de Frank à New York, les deux hommes se rencontrent régulièrement afin d’évoquer les développements de la situation internationale et envisager les initiatives à prendre. Leur objectif est alors de publier un bulletin, Inside Germany Reports, et de trouver des financements pour la résistance intérieure allemande. Dès l’annonce de la victoire allemande sur la France, l’inquiétude grandit au sein des milieux libéraux des États-Unis, dans la mesure où tous les réfugiés antifascistes et antinazis se retrouvaient désormais pris au piège.

Mais c’est l’article 19 de la convention d’armistice – stipulant que « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich » – qui suscite le plus d’indignation. Ce texte sème la consternation dans une grande partie de l’opinion publique américaine, qui avait depuis toujours considéré la France comme l’autre patrie des droits de l’homme et un pays à part, rayonnant dans le monde entier par sa culture et son art de vivre. L’un des premiers groupes à passer à l’action, sinon le premier, est l’AFGF, autour de son président, le docteur Reinhold Niebuhr, du socialiste Norman Thomas et, bien sûr, de Karl Frank.

Ainsi, le 25 juin 1940, seulement quelques jours après la signature de l’armistice franco-allemand, l’AFGForganise un déjeuner à l’hôtel Commodore de New York afin de réunir des fonds pour venir en aide aux réfugiés. Un universitaire, le docteur Frank Kingdon, préside le déjeuner et donne la parole et à Karl Frank et à Raymond Gram Swing, célèbre commentateur de la radio nationale, qui exposent la situation dramatique des réfugiés. Dans l’assistance, Erika Mann, la fille de l’écrivain allemand Thomas Mann, qui réside en Californie, propose sa collaboration, ainsi que celle de son père – déjà à la tête, comme on l’a vu, de l’American Committee for Christian Refugees – à une organisation qui viendrait en aide aux antinazis. Ce sera l’Emergency Rescue Committee (ERC).

Celui-ci est mis sur pied en trois semaines sous la présidence de Frank Kingdon. Le personnel de l’’AFGFest alors mis à la disposition du nouveau comité, qui embauche également Anna Caples, Mildred Adams (spécialiste du travail social), Ingrid Warburg comme assistante du président, Joseph Buttinger (un Autrichien, socialiste de gauche) comme conseiller, et Harold Oram, l’organisateur de la réunion de l’hôtel Commodore, comme prospecteur financier – qui mettra ses listes de donateurs et son expérience acquise pour le Spanish Aid Committee au service de l’ERC. Des personnalités associées, déjà réfugiées aux États-Unis, J. Alvarez del Vayo pour les Espagnols, Jan Masaryk pour les Tchèques et Max Ascoli pour les Italiens, donnent les noms de leurs compatriotes à sauver en priorité.

Quelques jours plus tard, Fry compte parmi les membres du comité qui examinent les personnes susceptibles de se rendre en France pour organiser le secours des réfugiés antinazis. Voici le portrait qu’en donne Mary Jayne Gold : « Il était selon son habitude impeccablement habillé, et une paire de lunettes à monture d’écaille chevauchait son large nez triangulaire. Il écouta la discussion avec une émotion qui, pour être retenue, n’en était pas moins grande : c’était un homme qui croyait passionnément en la liberté et les droits de l’homme. […] Fry était considéré comme un jeune homme prometteur, un peu réservé peut-être, mais franc et doué. »

Après en avoir discuté avec son épouse, Fry propose sa candidature au cas où personne d’autre ne se présenterait et, peu après, Karl Frank lui annonce qu’il va devoir sans tarder se rendre à Marseille. Revenant des années plus tard sur cette décision, Fry lui-même expliquera : « Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait… Je n’avais jamais eu la moindre expérience dans la clandestinité. […] Je crois que j’ai offert mes services par impatience devant le temps perdu à essayer de trouver un agent… Sans doute mes manières et mon apparence n’invitaient-elles pas à penser que j’étais un risque-tout. »

Malgré son jeune âge, Varian Fry avait déjà accumulé, durant la décennie écoulée, une expérience non négligeable, aussi bien en analyste lucide des relations internationales, sans illusions sur le nazisme et les régimes qui lui étaient soumis, qu’en militant sans concessions des grandes causes ayant mobilisé l’opinion de gauche. Très francophile, il avait été choqué par le traitement des réfugiés antifascistes en France puis par les termes indignes de la convention d’armistice qui, comme l’écrivit Hannah Arendt, avait « engendré un nouveau type d’êtres humains : ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis ».

Fry est chargé d’une liste d’environ deux cents noms d’artistes (acteurs, metteurs en scène, musiciens, peintres, sculpteurs), d’écrivains (journalistes, poètes, romanciers) et d’universitaires, principalement allemands, menacés par la convention d’armistice en raison de leurs activités et opinions antinazies et/ou de leur origine juive. Paul Hagen y ajoute quelques militants des groupes socialistes de gauche, tandis qu’Alfred Barr, le conservateur du Museum of Modern Art de New York, et Alvin Johnson, le doyen de la New School for Social Research, lui confient le sort d’artistes ou d’intellectuels auxquels ils voulaient offrir des bourses ou des postes d’enseignement. Enfin, la liste de l’ERC comprenait quelques noms d’artistes français supposés souhaiter partir à l’étranger.

À la veille du départ de Fry, ce projet de sauvetage participait et prolongeait, dans une situation nouvelle et dramatique, les actions de solidarité avec les intellectuels et les militants des pays soumis au nazisme et au fascisme au cours des années 1930.

Mais dès l’origine, la mission même de Fry comporte toutefois une ambiguïté, qui contient sans doute en germe les problèmes auxquels il fera face aussi bien avec les services diplomatiques américains en France qu’à son retour en Amérique. En effet, si les États-Unis ont été, durant tout le xixeet le début du xxesiècle, un pays d’immigration, la loi des quotas de 1924 modifie cette situation : durant les années 1930, « les États-Unis ne laissèrent qu’une porte à peine entrouverte aux personnes expulsées de leur pays par les régimes totalitaires ». Aussi, Joseph Buttinger et Karl Frank sollicitèrent l’aide d’Eleanor Roosevelt, qui garda la liste de l’ERC pour la transmettre personnellement au département d’État et suivre avec le sous-secrétaire d’État, Summer Welles, l’avancée des démarches. Cependant, l’attribution de ces visas spéciaux à seulement quelques milliers de personnes fait dire à certains historiens que le département d’État a vu surtout dans le projet de sauvetage de l’ERC « un programme traditionnel de “récupération des cerveaux” ».

Une action de solidarité internationale

L’action de Varian Fry à Marseille étant l’objet même de ce livre, on ne la rappellera pas dans ses détails. Ce qui importe ici est de souligner l’élément politique qui la sous-tend ainsi que les contradictions auxquelles elle fut soumise, prise entre les injonctions contradictoires de ses mandants, ses rapports avec les États français et américain, et la situation dont ses collaborateurs sont les témoins et les acteurs. Tout cela entraînant rapidement la suspicion sur l’action de Fry et son expulsion hors de France.

Parti de New York pour Lisbonne par avion le 4 août 1940, Varian Fry arrive à Marseille le 13 août. Il est accueilli à la gare Saint-Charles par Albert Hirschman, socialiste de gauche allemand en exil depuis 1933 et proche, selon Mary Jayne Gold, du Neu Beginnen de Karl Frank. Mobilisé comme soldat français, Hirschman résidait, après la débâcle, chez des amis à Nîmes où il apprend par Heinrich Ehrmann, un autre de ses amis, en contact avec le parti social-démocrate allemand, l’arrivée d’un Américain à Marseille pour aider les réfugiés.

Dès le lendemain, Fry rencontre Franck Bohn, arrivé quelques jours auparavant, envoyé par l’AFL – en réalité le JLC, qui finance la mission. Leurs activités respectives étaient, selon Daniel Bénédite, « complémentaires » ; il précise quel était leur point commun : « Si leurs mandants, tant l’ERC que l’AFL, consacraient leurs efforts à des opposants résolus aux régimes totalitaires, ils en excluaient formellement les communistes de stricte obédience. Le Comité et la Fédération partageaient, en effet, les mêmes opinions. Il ne faisait pas de doute pour leurs dirigeants que les staliniens étaient des totalitaires ; ils se rappelaient qu’avant l’arrivée de Hitler au pouvoir le parti communiste allemand s’attaquait plus volontiers à la social-démocratie qu’aux nazis et que, pendant la guerre d’Espagne, les agents de Moscou s’étaient consciencieusement employés à liquider les oppositionnels ; ils avaient été indignés par la signature du pacte germano-soviétique et le partage de la Pologne ; enfin, ils pouvaient considérer que les communistes étaient suffisamment bien organisés pour s’occuper eux-mêmes de leurs partisans, directement ou sous le couvert d’associations satellites, à supposer que les Allemands soient tentés de persécuter ceux dont le maître incontesté était, à l’époque, leur complaisant allié. »

Bohn devait donc s’occuper des leaders du parti social-démocrate allemand, tandis que Fry avait sa liste d’environ deux cents noms d’intellectuels, d’artistes, d’écrivains, à laquelle s’ajoutaient quelques militants du groupe dissident Neu Beginnen. Cependant après le départ de Bohn, rappelé aux États-Unis début octobre, Varian Fry sera en charge de l’ensemble de ces réfugiés 3. La mission dont il est investi va évoluer très vite.

Le surlendemain de l’installation de Fry à Marseille, les premiers réfugiés se présentent à l’hôtel Splendide, boulevard d’Athènes, qui va servir de bureau au nouvel arrivant jusqu’à ce que le Centre américain de secours (CAS) s’installe au 60 rue Grignan puis, à la fin décembre 1940, au 18 boulevard Garibaldi.

Afin d’officialiser son action, le comité est enregistré par Hirschman « sous le nom de Centre américain de secours – le mot “secours” en français possédant une nuance sociale que n’avait pas la traduction littérale d’Emergency Rescue, “Sauvetage d’urgence”, plus compromettante ». Selon Miriam Davenport, il s’agissait d’« “envelopper les réfugiés politiques dans le drapeau américain” pour leur sauver la vie » ; plus ironique, Albert Hirschman estimait que « le drapeau américain allait couvrir une multitude de péchés ».

Très rapidement, Fry ne s’en tient pas à la liste qui lui a été fournie…

(À suivre…)

Charles Jacquier

Première partie de sa postface à Varian Fry, Livrer sur demande... Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941), Agone [2008], 2017. (Pour l'important appareil de référence, qui n'a pas été retenu ici, nous renvoyons les lecteurs à la version intégrale.)

Notes

1. Érigé en doctrine par le président James Monroe en 1823, l’« isolationnisme » – c’est-à-dire une intervention minimale dans les affaires du monde – a longtemps été au fondement de la politique étrangère des États-Unis. Après l’entrée dans la Première Guerre mondiale en 1917, ce dogme renaît dans les années 1920 et 1930. L’attaque japonaise de Pearl Harbor, en 1941, lui portera un coup fatal. [nde]

3. En dehors des socialistes des pays sous la botte fasciste ou nazie, la liste du JLC comportait aussi les noms d’une poignée de mencheviks russes autour de Raphaël Abramovitch et de quelques anarchistes russes tels qu’Alexander Schapiro, des socialistes français comme André Blumel et Robert Longuet, mais aussi Boris Souvarine, bénéficieront également de l’aide du JLC.