Certes, Pound ne s’est pas vendu seulement pour l’argent. Aucun écrivain ne fait jamais cela. Quiconque aime l’argent par-dessus tout choisira une profession plus rémunératrice. Mais, à mon avis, Pound s’est probablement vendu tout à la fois pour le prestige, par goût de la flatterie, et pour un poste de professeur. Il vouait une haine particulièrement venimeuse aux États-Unis et à la Grande-Bretagne où, selon lui, on n’avait pas suffisamment apprécié ses talents, et il croyait manifestement à l’existence d’un complot contre lui à travers tous les pays de langue anglaise.

En outre, il a assurément eu du mal à pardonner certains épisodes honteux où sa fausse érudition a été démasquée. Au milieu des années 1930, Pound chantait les louanges du « Boss » (Mussolini) dans un certain nombre de journaux anglais, dont British Union, le trimestriel de Mosley, auquel Vidkun Quisling collaborait également 1. Pendant la guerre d’Éthiopie, Pound vociférait contre les Éthiopiens. Vers 1938, les Italiens lui ont offert une chaire universitaire et, peu après le début de la guerre, il a pris la nationalité italienne. Doit-on pardonner à un poète, en tant que tel, ses opinions politiques ? C’est une autre question. Évidemment, il ne faut pas dire : « X pense comme moi, donc c’est un bon écrivain », et, ces dix dernières années, l’honnêteté en matière de critique littéraire a généralement consisté à combattre cette façon de voir.

Personnellement, j’admire plusieurs écrivains (Céline, par exemple) qui se sont ralliés aux fascistes, ainsi que beaucoup d’autres avec lesquels je suis en complet désaccord politique. Mais on est en droit d’attendre d’un poète un peu de décence commune. Je n’ai jamais écouté les émissions de Pound mais j’en ai lu un certain nombre dans les rapports du service d’écoute de la BBC : elles étaient intellectuellement et moralement répugnantes. L’antisémitisme, par exemple, ne saurait être la doctrine d’un adulte responsable. Ceux qui adhèrent à ce genre de choses doivent en assumer les conséquences.

En revanche, je partage l’espoir de notre correspondant que les autorités américaines ne s’empareront pas de Pound pour le fusiller, comme elles ont menacé de le faire. Cela établirait sa réputation si solidement qu’il faudrait sans doute un bon siècle avant qu’on puisse juger avec impartialité de la qualité véritable de ses poèmes si controversés.

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Je me demande si les gens lisent Bret Harte de nos jours. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis une heure quelques strophes de The Society upon the Stanislaus me courent dans la tête. Le poème décrit la réunion d’une société archéologique qui se termine en bataille :
Alors Abner Dean de Angel souleva un point d’ordre, quand Un morceau de vieux grès rose vint s’insérer dans son abdomen ; Et il sourit une sorte de sourire jaune, et s’écroula sur le sol, Et le reste des discussions de la séance avait cessé de l’intéresser.

La réputation moderne de Bret Harte a sans doute été endommagée par le fait que, des deux plus drôles de ses poèmes, l’un parle des préjugés sur la couleur de la peau et l’autre du snobisme de classe. Mais un certain nombre d’entre eux valent la peine d’être relus, y compris un ou deux poèmes sérieux : particulièrement Dickens in Camp, un poème aujourd’hui presque complètement oublié que Bret Harte écrivit après la mort de Dickens et qui est un des plus beaux hommages jamais rendus à Dickens.

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Il n’est pas facile de trouver les œuvres du poète Skelton et je n’en ai jamais possédé d’édition complète. Récemment, dans une sélection que j’ai trouvée, j’ai cherché en vain un poème que je me rappelle avoir lu il y a des années. C’est ce qu’on nomme un poème macaronique – moitié anglais, moitié latin – et il s’agit d’une élégie pour la mort de quelqu’un. Le seul passage dont je me souviens est le suivant :

Sepultus est dans la forêt,
Que Dieu oublie ses méfaits,
Avec un oh, rumbelo,
Rumpopulorum,
Per omnia saecula,
Saecula saeculorum.

Je l’ai gardé en mémoire parce qu’il exprime une façon de voir absolument impossible à notre époque. Aujourd’hui il n’y a littéralement personne qui oserait parler de la mort avec autant d’enjouement. Depuis que les gens ont cessé de croire à une immortalité personnelle, la mort a cessé d’être drôle, et il faudra attendre longtemps avant qu’elle le redevienne. D’où la disparition de l’épitaphe facétieuse, qui avait été une caractéristique des cimetières de campagne.

Je serais étonné de trouver une épitaphe comique datant d’après 1850. Il en existe une à Kew, si je m’en souviens bien, qui doit dater plus ou moins de cette année-là. La moitié environ de la pierre tombale est couverte par un long panégyrique d’une épouse décédée écrit par un mari éploré ; au bas de la pierre se trouve une inscription plus tardive où l’on peut lire : « Maintenant il est parti, lui aussi. »

Une des meilleures épitaphes en anglais est celle de Landor sur « Dircé », le pseudonyme de je ne sais qui. Elle n’est pas vraiment comique mais essentiellement profane. Si j’étais une femme, ce serait mon épitaphe préférée – c’est-à-dire que c’est celle que je voudrais avoir sur ma tombe. La voici :

Sur le même bateau que Dircé,
Serrez-vous bien, vous tous sur le Styx,
Car Charon, la voyant, oublierait
Qu’il est vieux et elle une ombre.

Cela vaudrait presque la peine de mourir pour avoir droit à ce poème.

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En relisant ce que j’ai écrit plus haut [« Cynara » n’est pas vraiment mon idée d’un bon poème], je me rends compte que j’ai parlé avec un peu de condescendance d’Ernest Dowson [1867-1900].

Je sais que « Cynara » un mauvais poème, mais il est mauvais d’une bonne façon, ou bon d’une mauvaise façon, et je n’aimerais pas faire croire que je ne l’ai jamais admiré. C’était d’ailleurs un de mes préférés dans mon adolescence. Je cite de mémoire :

J’ai beaucoup oublié, Cynara ! emporté par le vent,
Jeté des roses, roses, violemment avec la foule,
Dansé, pour faire disparaître tes lis si pâles ;
Mais j’étais perdu, malade d’une ancienne passion,
Oui, sans arrêt, parce que la danse était longue –
Je te suis resté fidèle, Cynara ! à ma façon.

Assurément, ces vers, s’ils n’ont pas vraiment de mérite, possèdent quand même ce type de charme qui appartient à un géranium rose ou à un chocolat rempli de crème.

George Orwell

Extraits des neuvième, cinquante-huitième, soixante-treizième et soixante-seizième chroniques « À ma guise », parue dans Tribuneles 28 juillet 1944, 9 février 1945, 14 février et 7 mars 1947(trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, resp. p. 74-76, 334-335, 416-417 et 427).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de 1984, lire Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire 1984 »(BlogAgone, 15 mars 2019), Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de 1984 »(BlogAgone, 4 février 2019) ; « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ; « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) et Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Note

1. Farouche partisan de Hitler, fondateur en 1932 et leader du mouvement fasciste anglais British Union of Fascists, dont les membres étaient connus sous le nom de « Chemises noires », sir Oswald Mosley (1896-1980) fut arrêté en mai 1940. Sa libération en novembre 1943, pour raisons médicales, provoqua d’importantes manifestations. Homme politique fasciste norvégien, Vidkun Quisling (1887-1945) collabora avec l’occupant allemand, qui en fit le chef du gouvernement de la Norvège à partir de 1942. En anglais, « Quisling » est devenu un nom commun, « a quisling », pour désigner un traître, un collabo.[nde]