Mon nouveau livre, La Passion de Peter Altgeld, était calomnié sans merci ; j’avais été mis en accusation, jugé et condamné à une peine de prison. Mon téléphone était sur écoute. Des agents farfelus du FBI se glissaient dans mon appartement lorsque j’organisais des soirées pour collecter des fonds, tandis que d’autres me filaient dans la rue. La peur et le soupçon s’immiscèrent dans notre vie de manière lancinante et peu à peu abîmèrent ma relation avec Bette, entamèrent notre amour, nous poussèrent à boire de façon excessive, à trop souvent nous fâcher l’un contre l’autre, tout cela étant heureusement suivi d’une réconciliation systématique. […]

À la vérité, je n’arrivais tout simplement pas à croire que nous serions emprisonnés. Je continuais à mener une vie paisible avec Bette et les enfants. La publication de mes livres à l’étranger continuait à me rapporter des revenus considérables. Nous organisions de nombreux dîners ; nous adorions inviter toutes sortes de gens – toutefois, les derniers temps, ce furent surtout des communistes. Aucune bande de Chemises brunes ne rôdait dans nos rues, et même si certaines de nos connaissances nous battaient froid, cela ne se traduisait par aucune hostilité, mais simplement par un gentil « non, désolés, une autre fois ». Comme les médias ne parlaient pas des milliers de personnes qui furent mises sur la liste noire, que ce soit pour avoir refusé de citer des noms ou de signer les serments de fidélité qui proliféraient, la majorité de la population assistait peut-être avec une vague inquiétude ou un plaisir embarrassé à chaque nouvelle victoire que le gouvernement remportait sur notre minuscule Parti communiste. La vie continuait ; la détérioration de la démocratie et des droits constitutionnels était lente et à peine remarquée. Les « libéraux » qui s’étaient détournés du Parti applaudissaient à chaque progrès de la miniterreur comme à une victoire de la démocratie sur le communisme – et la vie continuait.

En tant qu’écrivain, j’avais du mal à croire que la liste noire se bornerait à la communauté cinématographique; j’étais sûr qu’elle s’étendrait aux éditeurs, et en effet c’est avec un de mes livres, The Fallen Angel, que je reçus le premier véritable avertissement. Angus Cameron, l’un de nos rares amis qu’une relation avec des communistes n’affolait pas, avait été nommé vice-président et directeur éditorial chez Little, Brown & Company, une vieille maison distinguée. Little, Brown & Company et Houghton Mifflin, deux maisons bostoniennes, avaient depuis des années une réputation de qualité et d’intégrité à laquelle aucun éditeur new-yorkais ne pouvait prétendre. Ces deux maisons n’étaient pas simplement des éditeurs ; elles faisaient partie de l’histoire littéraire américaine. Après la mort de Sam Sloan, sa maison d’édition – qui avait publié tous mes best-sellers d’avant la terreur – commença à péricliter, puis fit faillite. Little, Brown & Company racheta son fonds et Angus Cameron suggéra que je devienne un auteur de Little, Brown & cie.

Ils commencèrent par publier Mes glorieux frères, ce livre sur les frères Maccabées […] ; ce fut un relatif succès. Puis parut un recueil de toutes les nouvelles que j’avais écrites et que j’appelai Departure et, en 1950, The Proud and the Free, mon livre sur la mutinerie de l’infanterie pennsylvanienne, écrit en 1949. Il y a souvent un intervalle de six à dix-huit mois entre la signature d’un contrat et la parution du livre, et je mis ce temps à profit en écrivant, dans les premiers mois de 1950, un livre que je voulais publier sous un pseudonyme, qui serait en quelque sorte mon bouclier contre d’éventuelles agressions. C’était un roman antifasciste, un roman policier, genre littéraire auquel je ne m’étais jamais essayé auparavant. Je m’amusai beaucoup à l’écrire, et je l’appelai The Fallen Angel. Angus Cameron adora le livre et se montra favorable à l’idée de me cacher derrière un pseudonyme, au cas où les choses tourneraient mal. Les scénaristes figurant sur la liste noire envisageaient eux aussi d’avoir recours à ce procédé ; mais voilà qu’un employé de Little, Brown & Company, cherchant à se faire valoir comme un Américain cent pour cent loyal, révéla au FBI ce que je tramais. J. Edgar Hoover en personne appela le président de Little, Brown & Company et insinua qu’un livre de Fast publié sous un pseudonyme n’obtiendrait pas son approbation. Ainsi va la vie ; ils avaient le droit de publier Fast, à condition que ce ne soit pas sous un pseudonyme. Comme le livre était déjà imprimé et relié, ils firent fabriquer une nouvelle jaquette informant le public que Howard Fast publierait désormais ce genre de romans sous le nom de Walter Ericson. Il fallait que tout un chacun sache qui était l’auteur de cette histoire maléfique.

En attendant, je le répète, Bette et moi ne pensions pas que les membres du conseil d’administration de l’Appel en faveur des réfugiés espagnols, moi y compris, iraient en prison. Rappelez-vous qu’il y avait parmi nous trois médecins, un directeur de département d’université très estimé, et d’autres personnes tout à fait honorables. J’étais le plus jeune du groupe. Tous ceux à qui je faisais part de l’affaire se récriaient qu’on n’envoyait pas ce genre de personnes en prison – en tout cas pas en tant que prisonniers politiques – aux États-Unis.

L’affaire, avec sa cohorte de conclusions savantes des avocats, fut soumise à la Cour suprême. Pour que cette dernière délibère, il fallait démontrer que notre affaire portait sur des points constitutionnels capitaux. Habituellement, les décisions de la Cour suprême étaient rendues publiques le lundi, et tout au long des premiers mois de l’année 1950, Bette et moi restâmes éveillés tard le lundi soir pour pouvoir acheter en avance l’édition du New York Times du mardi.

Mais nous n’aurions pas dû nous donner cette peine. Le lundi 5 juin, nos avocats nous apprirent par téléphone que la Cour suprême avait rejeté notre dossier, et que je devais me rendre à Washington le mercredi 7 juin, pour y être écroué.

Howard Fast

Extraits de Mémoires d’un rouge, Agone, 2018, p. 285-287 et 388-391.