La « grande bataille du CPE 1 » aura eu nombre d’effets positifs que les observateurs de tous bords n’ont pas manqué de commenter, les uns pour s’en féliciter, les autres pour les déplorer, comme par exemple le fait que cette période d’intense mobilisation a réveillé et fortifié chez les jeunes une conscience civique dont il semblait que la télé et les jeux vidéo les avaient débarrassés.

Mais il est un enseignement qui semble avoir échappé à la plupart, bien qu’il soit des plus importants, peut-être même le principal à certains égards : c’est le fait que, contrairement à ce que nous ont répété tant de fois tant de bons apôtres de gauche comme de droite, prosélytes inlassables de l’unanimisme de marché et zélateurs patentés du consensus euro-libéral, la lutte des classes n’est pas éteinte dans notre société en voie de mondialisation.

On la disait étouffée par les évolutions de la modernité capitaliste, reléguée au rayon des ringardises idéologiques par l’aggiornamento des gauches réformistes si éprises de dialogue raisonnable et d’ouverture ; et voici quelle flambe à nouveau, suscitant par tout le pays la fureur, la crainte et la haine des puissants.

À vrai dire, nous étions quelques-uns à nous douter que les braises de la réalité étaient encore ardentes sous la cendre des discours, et même quelques-uns à n’en avoir jamais douté, tout au long de ces derniers lustres jalonnés d’affrontements politiques et sociaux et de mobilisations populaires de grande envergure, comme ceux de décembre 1995 ou du référendum sur la constitution européenne.

Aucun mérite à cette lucidité : il suffît de se souvenir de ce que l’histoire et la sociologie nous ont expressément appris depuis au moins la fin du XIXesiècle, à savoir que nous sommes dans une société de classes, les unes possédantes et exploiteuses, les autres dépossédées et exploitées ; et que la logique profonde de leurs rapports ne peut que les faire entrer en lutte, même si cette lutte ne prend pas en permanence un tour explicite ni une allure explosive et s’exprime souvent au quotidien dans les registres les plus divers sous forme de luttes pour les classements et les distributions.

Bien entendu, chez nous comme ailleurs, l’une des constantes de la lutte des classes, c’est que les dominants déploient les plus grands efforts pour la faire oublier, pour la masquer en évitant d’en parler et de l’appeler par son nom, procédé magique qui peut donner l’illusion d’être efficace pendant quelque temps mais se révèle inopérant à la longue.

Il est à souligner à cet égard que les représentants de la gauche institutionnelle eux-mêmes se sont bien gardés d’utiliser cette expression qu’ils trouvent sans doute désuète et blasphématoire. Une fois de plus, par conséquent, les cabinets ministériels, les salles de rédaction, les bureaux politiques et autres officines du PPA 2 se sont évertués à sauver le prétendu « consensus républicain » ; une fois de plus le flot montant et irrésistible de la protestation, renversant les faux-semblants du « dialogue social » et les simulacres du « débat démocratique », a montré avec évidence que le fossé restait béant entre la république respectable qui campe dans les palais et celle qui - horribile dictu -manifeste dans « la rue », lieu infâme hanté par la « racaille », la « canaille » et les SDF.

Ainsi donc pendant des mois, voire des années, le monde du travail, c’est-à-dire du métro-boulot-dodo-JO 3, supporte sa condition sans joie et sans horizon, accepte les mauvais coups qui lui sont portés par des politiques systématiques de précarisation et de régression sociale, suit docilement les mots d’ordre collaborationnistes que lui adressent, au nom du pragmatisme et de l’efficacité, la plupart de ses soi-disant représentants politiques et syndicaux, fait don quotidiennement de son « temps de cerveau disponible » aux bonimenteurs de la télé, bref, finit par perdre de vue ce qui fait le socle de la vie sociale et la trame de son fonctionnement ; et voilà que, par impatience, imprudence ou incompétence, ou tout cela à la fois, le pouvoir prend une mesure de trop, celle qui fait déborder la coupe et « ressurgir les vieux démons », comme disent les éditorialistes du PPA épouvantés et furieux.

Alors on voit réapparaître avec un relief saisissant la véritable structure des rapports sociaux, celle des classes sociales et des antagonismes fondamentaux et irréductibles, ordinairement brouillés, surtout aux yeux des plus jeunes, par le verbiage fumigène de l’idéologie dominante et médiatique, et on réalise que, partout, des campus aux entreprises, du fond des campagnes au cœur des cités, des banlieues aux beaux quartiers, du monde de la boutique à celui des bureaux ou des ateliers, deux populations (aux contours et aux composantes variables) se côtoient, prêtes à se dresser l’une contre l’autre et parfois à en découdre : d’une part celle constituée par les innombrables groupes et catégories qui ont intérêt à (ou croient de leur intérêt de) maintenir, préserver, fortifier et célébrer l’ordre établi parce qu’il leur est, ou pourrait leur être, profitable (les grands et moyens possédants, leurs managers et leurs zélés auxiliaires petits-bourgeois) ; et d’autre part la population constituée par l’immense masse de ceux sur le dos desquels repose l’ordre établi et qui pâtissent tout particulièrement de ses aberrations et de ses iniquités (les ouvriers, les employés, les petits salariés des classes moyennes, etc.).

Ces deux populations, malgré la grande diversité de leurs propriétés constitutives, ne sont pas interchangeables et leurs intérêts respectifs restent pour l’essentiel aussi diamétralement opposés que pouvaient l’être ceux des communards et ceux des versaillais, dont elles réactualisent l’éternel et universel affrontement. Une fois de plus on peut voir et entendre, dans les réactions brutales et les critiques acerbes à l’encontre des grévistes et des manifestants, brûler la flamme inextinguible et meurtrière de la haine et du mépris de classe, auxquels répondent, avec non moins de conviction, la sympathie et la solidarité de ceux qui s’identifient aux travailleurs en lutte. Une fois encore deux républiques se font face : celle des « gros » et celle des « maigres », qui n’ont cessé d’être aux prises tout au long de l’histoire, de l’époque des Gracques aux Montagnards et de Babeuf à nos jours.

Du coup, les druides laïques des ouailles de gauche montent en chaire à l’Assemblée nationale pour adjurer le gouvernement, avec des trémolos dans les sermons de M. Ayrault ou de M. Hollande, de « réconcilier les Français » en retirant le CPE. Chers socialistes, dont le brave petit cœur saigne au spectacle de la République déchirée, s’il vous restait encore moitié autant de rigueur doctrinale que vous affichez de bons sentiments, ce n’est pas seulement du CPE que vous réclameriez l’abrogation mais vous demanderiez aussi, en toutes circonstances, celle de la propriété privée des grands moyens de production et d’échange dans laquelle quelques-uns de vos pères fondateurs, et non des moindres, ont vu avec raison l’une des plus solides racines objectives de la division en classes et des maux qui en découlent. Mais vous avez depuis longtemps chassé cela de votre entendement et de votre mémoire. Vous êtes désormais pour l’« apaisement » social par le mariage de la chèvre et du chou, l’association du capital et du travail et la « réconciliation » de tous les Français, exploiteurs et exploités, patriciens et plébéiens enfin ressoudés dans une immense accolade fraternelle...

Ah, si tous les grands actionnaires et tous les salariés jetables du monde voulaient se donner la main... Allons, trêve de jérémiades pharisiennes, et attendez-vous à d’autres déchirures !

Alain Accardo

Texte initialement paru dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, coll. « Contre-feux », p. 127-131.

Du même auteur, vient de paraître, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.

Notes

1. Projet de loi adopté par le Parlement français en mars 2006, le « Contrat première embauche » entraîne un important mouvement d'abord étudiant et lycéen, puis beaucoup plus large, qui débouche sur l'abrogation d'une mesure pourtant déjà votée par le Parlement, [nde]

2. « Parti de la presse et de l'argent », formule qui appartient au vocabulaire « sardonique » du journal de critique (radicale) des médias PLPL. Pour lire pas lu. [nde]

3. « JO » est l'abréviation du Journal officiel de la République française. Lois & décrets,quotidien édité par l'État français où sont consignés événements, règlements, déclarations officielles et publications légales. [nde]