« Barkhane ne s’enlise pas, Barkhane s’adapte en permanence. Barkhane se transforme pour avancer plus loin, pour mieux accompagner les forces armées sahéliennes dans leurs opérations », avait tweeté Florence Parly, la ministre des Armées, à l’occasion d’une visite au Tchad le 4 novembre dernier. Le style n’est pas sans rappeler l’emphase de la Pravda pour saluer les « succès » des plans quinquennaux du temps de l’Union soviétique, mais il dissimule mal la réalité de la situation sur le terrain. « Nous ne sommes pas en train de gagner la guerre au Sahel », confiait cet été le Secrétaire général de l’ONU (Libération, 13/09), dont les rapports sur le Mali (liés à l’existence de la force de l’ONU sur place, la Minusma), font chaque trimestre depuis cinq ans le constat d’une montée en puissance des groupes djihadistes malgré la guerre qui leur est livrée. « Je pense malheureusement qu’aujourd’hui, les conditions d’une extension de la déstabilisation de la zone sont réunies », expliquait pour sa part aux parlementaires le général Lecointre, chef d’état-major des armées, en juin dernier même s’il n’y voyait aucune raison de remettre en cause la stratégie française. « L’opération "Barkhane" semble dans l’impasse », considère au contraire le général Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) devenu consultant, et libéré du devoir de réserve (LeMonde.fr, 04/11). Il dit même craindre que le contingent français soit « obligé de quitter le théâtre un jour prochain sous une pression populaire, et non sécuritaire, simplement parce que l’idée même de sa présence au Sahel sera devenue insupportable ». « Le ras-le-bol des populations crève les yeux face au vide des États et à l’inefficacité de "l’action" internationale », estime-t-il à juste titre.

La France accusée

Cette colère alimente en effet des accusations de plus en plus insistantes, jusque dans les classes politiques malienne et burkinabè, sur les véritables raisons de la présence militaire étrangère au Sahel1 et un prétendu double jeu mené par la France à l’égard des djihadistes. Les déclarations récentes du chanteur Salif Keita en constituent un bon exemple : « La France est responsable des tueries au Mali. Il n’y a pas de djihadiste au Mali (...) [la] France paye des gens pour déstabiliser le Mali et crée des fausses rumeurs sur la présence de djihadistes » (LeFaso.net, 17/11). Ces rumeurs prennent aujourd’hui une telle ampleur que le général Lecointre s’est senti obligé d’y répondre en accordant une longue interview à RFI (29/11). Mais il n’est pas sûr que la posture outragée (« Je ne supporte plus ces rumeurs (...) imaginer que nous sommes là pour des richesses est injurieux. »), les assertions risibles (« L’armée française dit la vérité. Je pense que c’est important de bien le mesurer. ») et le déni persistant sur l’instrumentalisation des indépendantistes touareg du MNLA au début de l’intervention militaire au Mali (« La France, quand elle a lancé l’opération “Serval”, n’est entrée en connivence avec personne. »), incitent les détracteurs de l’opération Barkhane à faire la part des choses… Pas certain non plus que l’attitude du président français à l’égard de ses homologues africains contribue à faire retomber la fièvre. « Macron rappelle les chefs d’Etat africains à l’ordre », titrait par exemple LeParisien.fr (04/12) après que celui-ci a « fermement convié les dirigeants des pays du Sahel à un sommet » le 16 décembre à Pau pour une « clarification »2. « Je ne peux ni ne veux avoir des soldats français au Sahel alors que l’ambiguïté perdure à l’égard des mouvements antifrançais », a asséné Macron qui a littéralement ordonné aux chefs d’États africains d’affirmer leur soutien à la France « politiquement dans leur pays devant leur opinion publique ». Il est possible que ces dernières déclarations visent à obtenir le départ des gouvernements malien et burkinabè des ministres les plus hostiles à l’ingérence française, ou à faire capoter les tentatives de négociations avec les échelons subalternes des groupes djihadistes – une stratégie de dialogue politique pourtant recommandée par de nombreux observateurs pour sortir de l’impasse militaire, mais sur laquelle la France a mis son veto.

Les véritables raisons de la « guerre contre le terrorisme » de la France en Afrique

Des accusations de plus en plus répandues prêtent à la France l’intention de faire main basse sur les richesses minières et énergétiques inexploitées du nord du Mali. Des rapports de prospective sont régulièrement élaborés par différents pays et organisations internationales sur la sécurisation à moyen et long terme des approvisionnements en provenance d’Afrique pour les besoins des industries civiles ou de défense, et les rivalités que cela suscite entre grandes puissances. « Nous avons aussi des intérêts économiques et stratégiques dans cette région [du Sahel] qui deviendra peut-être un réservoir de croissance », assurait en 2016 Henri de Raincourt, l’ancien secrétaire d’État à la coopération de Nicolas Sarkozy.
Pour autant, à ce jour, aucun élément matériel ne permet d’affirmer que l’intervention militaire française soit directement liée à des projets immédiats d’exploitation des zones enclavées du nord du Mali. Cela ne signifie évidemment pas que la France agit de manière désintéressée, comme l’affirmait de manière un peu ridicule l’ancien président Hollande au moment du déclenchement de l’opération Serval. « Si la France ne s’était pas engagée (...), et bien les risques les plus grands auraient existé pour nos six mille ressortissants à Bamako et puis pour les ressources tout à fait importantes en uranium qui se trouvent au Niger », estimait pour sa part le général Desportes, ancien directeur de l’École de Guerre (France Culture, 24/07/13). La volonté de mettre fin aux prises d’otages, qui constituaient une épée de Damoclès sur les intérêts économiques français dans toute la région a sans doute fortement joué. L’obsession française de lutter contre l’immigration clandestine en provenance de pays où l’insécurité s’accroît (lutte contre le terrorisme et contre l’immigration sont fréquemment associées dans les discours politiques) constitue vraisemblablement une motivation supplémentaire aujourd’hui. Il existe enfin des raisons communes à toutes les interventions militaires de la France dans ses anciennes colonies : maintenir le statut de la France sur la scène internationale en assumant ses « responsabilités historiques », c’est-à-dire en continuant à jouer le rôle de gendarme dans le pré-carré. En contrepartie, les autorités françaises trouvent naturel d’essayer de rentabiliser ces interventions : par une ingérence politique accrue, par l’obtention de marchés liés à la guerre ou à la « reconstruction post-conflit », par l’expérimentation et la vente d’armes qui auront fait la preuve de leur efficacité…
Lorsqu’elles reconnaissent un intérêt propre, les autorités françaises invoquent uniquement la défense de l’Europe : « Si on ne va pas les chercher sur place, ils viendront nuire chez nous », affirmait par exemple le chef d’état-major de Villiers après le lancement de Barkhane (Les Echos, 10/11/14). L’argument n’était pas nouveau : il avait déjà servi pour justifier la guerre contre les Talibans en Afghanistan aux côtés des Américains et il resservira pour l’opération Chammal contre l’État islamique en Irak et en Syrie. En réalité, selon tous les chercheurs, les groupes djihadistes du Sahel ont jusque-là un agenda politique essentiellement local. En 2018, l’Élysée reconnaissait d’ailleurs qu’il n’y avait « pas d’agenda de projection d’attentat en Europe de la part des groupes du Sahel » (Le Monde, 23/07/18). Mais bien sûr, cela pourrait changer et il n’est pas exclu que ces groupes cherchent à mener des actions de représailles en réaction à la guerre qui leur est menée.

Évolutions stratégiques

« Le contexte que nous sommes en train de vivre au Sahel nous conduit aujourd’hui à regarder toutes les options stratégiques », a également déclaré le chef de l’État après la mort des 13 militaires français (AFP, 29/11). Mais pour l’instant, quelles que soient les adaptations apportées à l’action de la force Barkhane, la stratégie française semble battue en brèche. Depuis la fin 2017, Barkhane s’est attachée à concentrer ses efforts sur certaines zones jugées prioritaires, pour les « pacifier » dans la durée, notamment la zone dite des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger). Dans le prolongement, en octobre 2018, l’armée française a commencé à intervenir au Burkina Faso, officiellement à la demande des autorités burkinabè, avec lesquelles a été signé il y a un an un nouvel « accord intergouvernemental de défense ». En réalité, cela faisait plusieurs mois que des pressions françaises s’exerçaient pour obtenir une demande officielle. Si c’est chose faite, les relations ne semblent toutefois pas complètement apaisées avec les militaires burkinabè. En témoigne cette note de l’état-major de l’armée burkinabè adressée à l’attaché de défense de l’ambassade de France à Ouagadougou, lui enjoignant de l’informer désormais « 48 heures à l’avance, de tout déplacement de [ses] aéronefs » faute de quoi ces derniers seraient « considérés comme ennemis et traités comme tels » (Jeune Afrique, 18/11). La France n’avait en effet pas l’habitude de demander la permission pour faire voler ses drones au Mali ou au Niger... Depuis début 2019, les militaires français s’organisent aussi pour se déployer plus au centre du Mali, sur la rive sud du fleuve Niger, à partir d’une base construite à Gossi. Mais les moyens matériels et humains de Barkhane n’étant pas extensibles à l’infini, cela se traduit par le désengagement d’autres régions. La base de Madama au Niger, proche de la frontière libyenne, a ainsi été « mis[e] en sommeil » (communiqué du ministère des Armées, 19/07).

Des supplétifs toujours défaillants

Par ailleurs, si la présence des militaires de Barkhane permet parfois un semblant de sécurisation et la reprise des activités économiques des populations, les effets de cette présence restent éphémères (et non dénués d’effets secondaires contre-productifs, voir plus loin). « La zone de Ménaka était, il y a quelques semaines, c’est-à-dire avant le redéploiement vers Gossi, présentée comme un succès du contre-terrorisme. Aujourd’hui, elle connaît de nouveau une sérieuse détérioration sécuritaire. En fait, dès que les Français s’éloignent un peu, cela repart », estimait par exemple le chercheur Yvan Guichaoua en mai dernier (Le Figaro, 13/05). Pour pallier ces insuffisances, un autre axe de la stratégie française consiste à renforcer sa coopération opérationnelle avec les armées nationales du Mali et du Burkina dans l’espoir que ces dernières puissent prendre le relais et tenir le terrain pendant que l’armée française se déploie dans de nouvelles régions. Mais en dépit des programmes de formations – parfois cacophoniques – des partenaires du Mali, à commencer par celui de la mission européenne EUTM, les Forces armées maliennes (FAMA) s’avèrent incapables de faire face. Depuis plusieurs mois, elles essuient une série de défaites sanglantes, les djihadistes n’hésitant pas à les attaquer au sein même de leurs garnisons. « Depuis mars 2019, plus de 150 "Famas" ont été tués, dont une majorité au cours d’attaques d’envergure contre des camps militaires : à Dioura le 17 mars (26 morts), à Guiré le 21 avril (11 morts), à Boulikessi le 30 septembre (au moins 40 morts) et à Indelimane le 1er novembre (au moins 49 morts) » (Orient XXI, 14/11).

Introuvable G5

Quant à la force commune, dite du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad), initiée par la France et officiellement créée par les 5 chefs d’États africains en 2017, elle ne fait que de la figuration auprès de Barkhane, et court toujours après la majorité des 420 millions d’euros jugés nécessaires à son lancement et promis par divers donateurs étrangers. Craignant vraisemblablement une évaporation des financements dans les sables de la corruption, l’Europe a finalement préféré un « arrangement technique » pour directement « doter la force conjointe en équipement », selon le ministre burkinabè des Affaires étrangères (LeMonde.fr, 22/11). En marge du second Forum de Paris sur la Paix, le 12 novembre dernier, après un déjeuner avec les présidents Issoufou (Niger), Déby (Tchad) et Kaboré (Burkina Faso), notre Macron national a annoncé qu’il allait « rappeler à l’ordre » des pays partenaires « qui s’étaient engagés dans l’Alliance pour le Sahel et qui tardent parfois à livrer leur aide » (AFP, 12/11). Quelques jours plus tard, la ministre des Armées, Florence Parly, lors d’une audition devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, déplorait pourtant toujours l’engagement non encore tenu par l’Arabie saoudite concernant une promesse de financement à hauteur de 100 millions d’euros (RFI, 21/11) qui devait notamment servir à acheter du matériel militaire… français (La Lettre du continent, 20/06/18). Et rien n’est réglé non plus concernant un financement pérenne de cette force multilatérale, les États-Unis refusant de la voir placée sous un mandat - et un financement - de l’ONU, et les gouvernements du G5 consacrant déjà chacun plus de 20 % de leur budget aux dépenses militaires.

La faute à l’ONU

Outre les promesses de financement non tenues, les chefs d’État africains rejettent la responsabilité de la situation sur l’inefficacité de la force onusienne, la Minusma, qui coûte pourtant 1 milliard de dollars par an. À l’occasion du Forum de Dakar, les présidents du Sénégal et de la Mauritanie ont remis sur la table la question d’un mandat « plus robuste » (RFI, 20/11). Ce qu’ils souhaitent en réalité, c’est la transformation d’une mission dite « de maintien de la paix » (liée à l’accord d’Alger de 2015 signé entre la République du Mali et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA)) en mission de lutte contre le djihadisme, ce qui n’a aucune chance d’être obtenu au Conseil de sécurité, ni d’être appliqué sur le terrain. La mission onusienne, dotée d’un mandat un peu fourre-tout, ne peut qu’agir en soutien de la force barkhane ou des forces maliennes, ou « prendre des mesures actives pour protéger les civils par des patrouilles actives dans les zones à risque » (Résolution 2423 du conseil de sécurité de l’ONU). Mais cela ne fait que peu de temps qu’elle s’efforce de mener ses propres patrouilles dans le centre du Mali, l’essentiel de ses efforts ayant été jusque-là consacrés à se protéger elle-même des djihadistes qui en avaient fait leur cible principale (c’est l’opération la plus dangereuse de l’ONU, avec près de 200 morts depuis son lancement). Et son incapacité à empêcher les effroyables massacres commis ces derniers mois par les milices identitaires lui vaut une solide inimitié des populations, qui se traduit parfois par le caillassage de ses convois (LeMonde.fr, 19/08).

Dispositifs en pagaille

Face à l’extension géographique de la menace djihadiste, à l’insuffisance des forces armées maliennes, burkinabè et, dans une moindre mesure, nigériennes, les autorités françaises ont alors entrepris d’impliquer directement les États voisins non membres du G5 Sahel. « L’une de nos priorités doit être d’encourager les pays qui sont en train d’affronter la contagion du djihadisme, à s’entendre avant que la crise ne dégénère », expliquait ainsi le général Lecointre en juin dernier, lors d’une audition devant les parlementaires, évoquant une éventuelle « force conjointe » associant désormais « le Bénin, le Togo, le Ghana » au G5. Un sommet extraordinaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) consacré aux questions de sécurité s’est ainsi tenu à Ouagadougou le 14 septembre, précédé de plusieurs déclarations allant dans ce sens, des présidents ivoirien, sénégalais, nigérien et bien sûr français, Macron déclarant à l’occasion du sommet du G7 à Biarritz, en duo avec la chancelière allemande, qu’il fallait redéfinir le « périmètre de sécurité » et « changer d’échelle et de méthode » (LeMonde.fr, 26/08). Mais la Cedeao s’est contentée de promettre un nouveau financement de 200 millions de dollars par an sur cinq ans. « Paroles, paroles... », serait-on tenté de chanter à ce stade. Macron a alors insisté auprès du Tchad, et vient d’obtenir un accord de principe, pour que ce dernier envoie à nouveau ses soldats au Mali dans le cadre du G5. Jamais à court de sigles ou d’usines à gaz, Macron a également annoncé, toujours lors du sommet de Biarritz et en lien avec l’Allemagne, un « partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel » (P3S), qui a été ensuite discuté lors du Forum de Dakar. Il s’agirait cette fois, selon le Premier ministre français Édouard Philippe, d’agir sur le renforcement de la chaîne pénale (police-justice) des pays sahéliens en lien avec la Cedeao (RFI, 19/11), mais le projet reste encore très flou. Enfin, faute d’avoir pu les associer à la force Barkhane (à quelques petites exceptions près), la France tente aujourd’hui d’obtenir de ses partenaires européens une contribution pour mettre en place un regroupement de forces spéciales baptisé Task force « Takuba » (« sabre », en langue tamachek, Sabre étant le nom de l’opération du Commandement des opérations spéciales (COS) aux côtés de Barkhane). Il s’agirait pour eux d’encadrer et d’accompagner au combat les forces maliennes et burkinabè, à l’image de ce qui s’est pratiqué en Afghanistan.

Pas de solution militaire

Toutes ces initiatives militaires n’empêchent pas les autorités françaises de répéter en boucle que « la solution militaire n’existe pas » (Florence Parly, AFP, 08/11). « Tant qu’on n’aura pas gagné la bataille de la grande pauvreté, de l’éducation, de la santé et des opportunités économiques, les djihadistes gagneront mécaniquement du terrain », explique Macron lui-même périodiquement (RFI, 28/06). Mais, rien n’y fait, la priorité reste à l’action militaire. De multiples initiatives en faveur du « développement » sont régulièrement annoncées, principalement par des pays ou des structures étrangères aux pays africains, et elles drainent des milliards... de promesses. L’armée française elle-même prétend avoir intégré cette dimension en mettant en œuvre depuis 2018, à la demande du Président, une « stratégie globale ». Un partenariat a par exemple été mis en place entre la force Barkhane et l’Agence française de développement (AFD), sommée d’intervenir au Mali en fonction des besoins et des priorités géographiques de l’armée française. Cette dernière développe aussi de longue date ses propres actions dites « civilo-militaires » (construction ou réparation de ponts, puits, écoles ; fournitures de services médicaux, etc.), régulièrement signalées sur le site du ministère et censés prouver que Barkhane « agit systématiquement au bénéfice de la population locale » (Dossier de presse du ministère des Armées, 2018). Elles ne servent en réalité qu’à favoriser l’acceptation de la force française par les populations locales : « gagner les cœurs et les esprits » de la population pour obtenir du renseignement et la détacher de l’emprise des mouvements djihadistes. Ces projets ne sont par ailleurs pas dénués d’effets pervers, car ils renforcent le discrédit des États africains qui devraient fournir ces services (LeMonde.fr, 04/05). Or, un point commun à toutes les études sur l’implantation des groupes djihadistes est précisément de pointer les frustrations des populations à l’égard de l’État ou de ses représentants, perçus comme inefficaces ou injustes.

Contre-insurrection

Les bonnes œuvres de l’armée française masquent aussi un autre volet de son activité, également inspiré des théories contre-insurrectionnelles, à savoir les activités de police auxquelles se livrent les militaires : fouille des maisons, des véhicules, interrogatoires, prise d’empreintes digitales et ADN… Un récent reportage de l’AFP (25/11), malheureusement pas relayé par d’autres organes de presse, était consacré à l’opération conjointe Bourgou IV, associant les militaires français et les soldats burkinabè et maliens du G5 pour une opération de ratissage dans la forêt de Tofa Gala, dans le nord du Burkina Faso où est implanté le mouvement armé Ansarul Islam. Extrait : « Six huttes se profilent sous le soleil de plomb, quelques femmes et enfants sont regroupés sous un acacia. Aucun homme. En silence, des éléments français fouillent les habitations. L’un découpe un matelas, l’autre secoue les nattes. "On cherche des moyens de communication et des composants utilisés pour faire des IED", des mines artisanales, explique le chef de groupe Pierrick. (…) Plus tard, deux soldats de rang repassent le fil de la journée : "On ne peut pas fouiller comme ça et couper des matelas, regarde comment les gens nous regardaient ! - (…) "Mais c’est le seul moyen ! Imagine si un téléphone était caché dans le matelas"."Dans des zones d’influence terroriste, tout le monde peut potentiellement être un ennemi, ils le savent et en jouent", abonde un gradé français. Une centaine de téléphones comme celui-ci ont été saisis durant les deux semaines de Bourgou IV, 24 personnes ont été tuées ou capturées et une soixantaine de motos emmenées selon l’état-major français [la circulation à moto est interdite pour limiter le risque d’attaques]. Les 1.400 soldats se sont retirés le 17 novembre, abandonnant la zone à nouveau à elle-même, ou à d’autres. »
S’il l’on ajoute à ce tableau les bombardements réguliers des avions français, qui ne font guère de distinction entre les djihadistes convaincus, les combattants de circonstance, les supplétifs pas toujours majeurs, ou ceux qui auront été recrutés de force ; si l’on complète le tableau avec les exactions commises par les alliés africains de l’armée françaises (troupes régulières ou milices supplétives), qui font sur certaines périodes plus de victimes civiles que les djihadistes eux-mêmes ; si on évoque enfin en passant le soutien français à des régimes autoritaires ou corrompus au nom de la guerre contre le terrorisme, on aura un petit aperçu de l’absurde et vaine prétention d’une armée étrangère à vouloir « conquérir les cœurs et les esprits » des populations locales, et on comprendra mieux pourquoi les groupes djihadistes peuvent continuer à recruter plus rapidement que les pertes qui leur sont infligées.

Raphaël Granvaud

Texte initialement paru dans Billets d’Afrique, n° 292, décembre 2019.

De Raphaël Granvaud, publiés aux éditions Agone,