L’assassinat de ses deux figures symboliques en donna peut-être le signal, mais on n’y vit à l’époque qu’un épisode marginal dans le flot des événements. Aujourd’hui on perçoit avec effroi qu’en réalité c’est ce crime qui fut le grand événement historique du drame révolutionnaire allemand. À un demi-siècle de distance, il a pris l’aura mystérieuse d’un instant aux conséquences incalculables, un peu comme le supplice du Golgotha, qui lui non plus n’avait rien changé sur le moment. [...]

On peut prouver que l’assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxemburg fut préparé systématiquement à partir des premiers jours de décembre au plus tard. Alors déjà, on put lire sur des affiches placardées dans tout Berlin : « Ouvriers, citoyens ! La patrie est tout près de sa ruine. Sauvez-la ! La menace ne vient pas du dehors mais de l’intérieur : c’est le groupe Spartakus. Tuez ses chefs ! Tuez Liebknecht ! Alors vous aurez la paix, le travail et le pain ! Les soldats du front. »

Les soldats du front n’étaient pas encore rentrés. L’appel venait donc d’ailleurs. D’où ? On dispose d’un indice. Anton Fischer était à l’époque l’adjoint d’Otto Wels1. Il a écrit en 1920 que son service avait eu pour politique, en novembre et décembre 1918, de « traquer et de pourchasser jour et nuit Liebknecht et Rosa Luxemburg afin qu’ils ne puissent se livrer à aucune activité d’agitation ou d’organisation ». Dès la nuit du 9 au 10 décembre, des soldats du Deuxième régiment de la garde faisaient irruption à la rédaction de la Rote Fahne dans l’intention – reconnue plus tard – de tuer Liebknecht. Dans le procès auquel l’opération donna lieu, une demi-douzaine de personnes témoignèrent que la tête de Rosa Luxemburg et celle de Karl Liebknecht étaient déjà mises à prix 50 000 marks chacune par Scheidemann2 et l’un de ses amis, Georg Sklarz, un profiteur de guerre devenu millionnaire.

Le 13 janvier 1919, deux jours avant l’assassinat, on pouvait lire dans le Bulletin d’information du corps franc auxiliaire de Berlin (Mitteilungsblatt der freiwilligen Hilfskorps in Berlin) : « On entend parfois s’exprimer la crainte que le gouvernement ne relâche son action contre les Spartakides (sic). Comme l’assurent de plusieurs côtés des personnes importantes, il n’est pas question de se contenter des résultats atteints à ce jour. On ira jusqu’au bout contre les chefs du mouvement. La population de Berlin ne doit pas croire que ceux qui nous ont jusqu’ici échappé vont pouvoir tranquillement jouir de la vie quelque part ailleurs. Dès les prochains jours, chacun pourra constater que l’on ne plaisante pas. » Le même jour, le Vorwärts, organe central du SPD, publiait un poème sur les événements de janvier qui se terminait ainsi :

Des centaines de cadavres alignés,

Prolétaires ! Karl, Rosa, Radek et compagnie,

Ils n’en sont pas,

Ils n’en sont pas,

Prolétaires !

Quelques jours auparavant, à la Fondation Louise de Dalhem, Gustav Noske3, qu’Ebert4 avait nommé commandant en chef de la guerre civile, avait donné personnellement l’ordre au lieutenant Friedrich Wilhelm von Oertzen – comme celui-ci en témoigna plus tard par écrit – de surveiller en permanence la ligne téléphonique de Liebknecht et d’informer des mouvements de ce dernier, jour par jour et heure par heure, le capitaine Pabst de la Division de la garde à cheval. C’est l’exécution de cet ordre qui permit l’enlèvement de Liebknecht et de Rosa Luxemburg. Pabst dirigeait le commando des assassins.

À la longue, Liebknecht et Rosa Luxemburg ne pouvaient manquer de se rendre compte qu’ils étaient traqués. Il est curieux – et caractéristique au sens le plus honorable – que, malgré cela, ils n’aient pas songé un instant à quitter Berlin. Ils refusèrent même les gardes du corps que leur proposèrent à plusieurs reprises leurs partisans. Ils étaient trop concentrés sur leur travail politique et journalistique pour s’appesantir sur leur sécurité personnelle.

Peut-être aussi étaient-ils trop confiants : ils étaient habitués à être arrêtés et emprisonnés et cela ne leur faisait pas peur. C’est sans doute cette expérience qui les empêcha longtemps d’imaginer que, cette fois, c’est à leur vie qu’on en voulait. Rosa Luxemburg se prépara, lors de son « arrestation », une touchante petite valise avec quelques objets et livres personnels qui l’avaient déjà souvent accompagnée en prison.

Pourtant, on perçoit dans leur vie de ces derniers jours une sorte de pressentiment fatal. Ils avaient mené dès le début de la révolution une existence extraordinairement agitée. En ces soixante-sept jours, ils ne rentrèrent pratiquement jamais chez eux. Ils passaient la nuit (dormant le moins possible) soit à la rédaction, soit dans une chambre d’hôtel ou chez des amis. Mais ces changements d’adresse continuels prennent un autre sens dans la dernière semaine. Cette fuite sans fin, d’une cachette peu sûre à une autre, préfigure sombrement le destin des juifs sous le IIIe Reich.

La rédaction de la Rote Fahne, dans le bas de la Wilhelmstrasse, était devenue un endroit fort dangereux. Les hommes en armes au service du gouvernement y faisaient irruption presque chaque jour ; une rédactrice qu’ils avaient prise pour Rosa Luxemburg avait échappé de peu à la mort.

Pendant quelques jours, Rosa Luxemburg rédigea ses articles dans la maison d’un médecin à Hallesches Tor, puis, sa présence commençant à peser à ses hôtes, dans un logement ouvrier de Neukölln. Karl Liebknecht l’y rejoignit le 12 janvier mais, dès le 14, un avertissement téléphonique les en chassa (peut-être était-ce déjà un piège du commando des assassins, qui depuis plusieurs jours surveillait, et peut-être influençait, leurs allées et venues). Ils se rendirent alors dans leur dernière planque, chez les Markussohn, au 53 Mannheimer Strasse dans le quartier de Wilmersdorf. C’est là qu’ils rédigèrent, le 15 janvier au matin, leurs derniers articles pour la Rote Fahne, qui sonnent l’un et l’autre, et ce ne peut être par hasard, comme un adieu.

L’article de Rosa Luxemburg s’intitulait « L’ordre règne à Berlin » et s’achevait sur ces mots : « Bourreaux imbéciles! Votre “ordre” est bâti sur du sable. Demain la révolution se dressera à nouveau de toute sa hauteur et, tremblants, vous entendrez ses trompettes annoncer : “J’étais, je suis, je serai !” »

Celui de Liebknecht, « Malgré tout ! », se terminait ainsi : « Les vaincus d’aujourd’hui seront vainqueurs demain. [...] Que nous soyons vivants ou non lorsque cela adviendra, notre programme, lui, vivra. Ce sera le règne de l’humanité libérée. Malgré tout ! »

Vers le soir, Rosa Luxemburg s’était allongée avec un mal de tête et Wilhelm Pieck venait d’apporter les épreuves de la Rote Fahne lorsqu’on sonna. À la porte se tenait un certain aubergiste Mehring, qui demanda M. Liebknecht et Mme Luxemburg. On lui dit qu’ils n’étaient pas là, mais Mehring s’obstina et appela à son aide un groupe de soldats, sous la conduite d’un lieutenant Lindner. Ils fouillèrent l’appartement, trouvèrent les fugitifs et leur intimèrent l’ordre de les suivre. Ceux-ci préparèrent quelques affaires et furent conduits à l’hôtel Eden, dont la division de la garde à cheval avait fait son quartier général quelques heures plus tôt. Ils y étaient attendus. La suite est brève, son récit le sera également.

Ils furent accueillis par des injures et des coups. Liebknecht, blessé à la tête de deux coups de crosse, demanda de quoi se faire un pansement : refusé ; il demanda à se rendre au cabinet de toilette : refusé aussi. Les deux prisonniers furent alors conduits au premier étage, dans la chambre occupée par le capitaine Pabst, qui conduisait l’opération. On ne sait pas quelles répliques y furent échangées. On ne dispose que de la déposition de ce dernier au procès, dont la fausseté a été prouvée sur plusieurs autres points. La voici : « Êtes-vous Mme Rosa Luxemburg ? — À vous d’en décider. — Selon la photo, cela doit être vous — Si vous le dites. » 

Liebknecht et, un peu plus tard, Rosa Luxemburg, furent ensuite reconduits ou traînés en bas, encore avec des coups. Pendant ce temps, Pabst, resté dans son bureau, rédigeait un récit détaillé qui parut dans tous les journaux du lendemain : Liebknecht avait été abattu alors qu’il tentait de s’échapper de la voiture qui le conduisait à la prison de Moabit à des fins d’enquête ; Rosa Luxemburg avait été arrachée à son escorte par une foule enragée et emmenée vers une destination inconnue.

En réalité, la rue où donnait l’issue latérale par laquelle ils furent emmenés avait été barrée et était vide. Le chasseur Runge y était posté. Il avait reçu l’ordre de les frapper à la tête d’un coup de crosse lorsqu’ils passeraient devant lui. Liebknecht passa d’abord, puis Rosa Luxemburg. Il les frappa violemment, mais ne les tua pas. L’un puis l’autre furent conduits dans des voitures qui attendaient là. Ils étaient déjà presque inconscients.

Le groupe d’assassins chargé de Liebknecht était conduit par le lieutenant capitaine von Pflugk-Harttung, celui de Rosa Luxemburg par le lieutenant Vogel. Les deux voitures s’éloignèrent vers le Tiergarten. On fit sortir Liebknecht aux abords du Neuen See, où il fut tué d’une balle derrière la tête puis réintroduit dans l’auto et conduit à la morgue. Là, il fut déposé comme « cadavre d’un inconnu ».

Rosa Luxemburg reçut une balle dans la tempe dès le départ de la voiture et fut jetée dans le canal de la Landwehr du haut du pont Lichtenstein. On ne sait pas si elle était déjà morte, si c’est cette balle qui l’a tuée ou si elle s’est noyée. L’autopsie pratiquée sur le cadavre qu’on retrouva plusieurs mois plus tard montra en effet que le crâne n’avait pas été brisé et que la blessure due à la balle avait pu ne pas être mortelle.

Pourquoi Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont-ils été traqués et assassinés ? La légende – vigoureusement entretenue par les sociaux-démocrates et, de fait, par les communistes, qui exagèrent le rôle des spartakistes dans la révolution – veut qu’ils soient tombés victimes de la guerre civile qu’ils avaient eux-mêmes déchaînée.

Il n’y a pas là un mot de vrai pour ce qui concerne Rosa Luxemburg. Et si l’on veut absolument que la participation de Liebknecht au Comité révolutionnaire de janvier fût déjà un acte de guerre civile, comment expliquer qu’il ne soit rien arrivé à aucun des cinquante-deux autres membres de ce comité ? Que Georg Ledebour, qui en avait été membre absolument au même titre et qui avait été arrêté le 10 janvier, ait eu un procès dont il sortit acquitté? Que Liebknecht ait été pourchassé dès le début de décembre, alors que nul n’imaginait encore ce qui allait se passer en janvier ? Non, cet assassinat n’était pas une action de combat dans le cours de la guerre civile. Il avait d’autres raisons.

L’une était que Liebknecht et Rosa Luxemburg incarnaient plus que quiconque la révolution allemande, tant aux yeux de ses amis que de ses ennemis. Ils en étaient le symbole, et les frapper c’était la frapper : cela vaut surtout pour Liebknecht.

L’autre était qu’ils avaient mieux compris que quiconque le double jeu que jouaient, depuis le début, ceux qui étaient censés diriger la révolution, et qu’ils le dévoilaient quotidiennement à haute et intelligible voix. Ils étaient des témoins lucides qu’on abattit parce qu’on ne trouvait rien d’autre à opposer à leur témoignage : cela vaut surtout pour Rosa Luxemburg.

Leur assassinat fut l’assassinat du courage et de l’intelligence, l’assassinat de l’irréfutable vérité.

Sebastian Haffner

Extraits d'Allemagne 1918 : une révolution trahie, Agone, 2018, p. 183-195.

Notes

1. Otto Wels a été député du Parti social-démocrate allemand (SPD) de 1912 à 1933. [ndlr]

2. Membre du SPD, Philipp Scheidemann siège au Rat der Volksbeauftragten (Conseil des commissaires du peuple) présidé par Friedrich Ebert et participe à la répression de la révolution. Le 9 novembre 1918, il proclame la « République allemande ». [ndlr]

3. Membre du SPD, Gustav Noske eut un rôle central dans l’écrasement de la révolution allemande. S’imposant comme un des appuis les plus solides du nouveau régime, il est nommé ministre de la Défense en février 1919. [ndlr]

4. Dirigeant du SPD à partir de 1913, Friedrich Ebert prend la tête du gouvernement après l’abdication de l’empereur Guillaume II. Il est élu président du Reich de la république de Weimar le 11 février 1919. [ndlr]