Le matin du 14 janvier 1919, Werner apporta à Karl et Rosa lettres et journaux. Ils lui demandèrent quelles étaient les nouvelles. Il n’était au courant de rien.

Tous deux lisaient dans la Rote Fahne l’article « L’ordre règne à Berlin » que Rosa avait encore écrit, la veille, à Neukölln : « Au cœur de la révolution, au milieu des clameurs de triomphe de la contre-révolution, les prolétaires révolutionnaires doivent déjà faire le bilan des événements, les mesurer, eux et leurs résultats, au grand étalon de l’histoire. » L’article parlait du manque de maturité politique des soldats qui se laissaient abuser par leurs officiers.

(Rosa soupira en relisant son texte : les choses ont-elles jamais été différentes ? un soldat prussien qui n’obéirait pas !)

Les campagnes n’étaient encore en rien touchées par la révolution. Ce qui faisait défaut, c’était l’action commune. Ensuite venait en détail ce qu’elle avait déjà souligné dans son grand discours lors du congrès du parti (et qu’on avait ignoré, d’où toute cette misère, selon Rosa) : les luttes économiques n’en étaient encore qu’à leur tout début et c’étaient elles qui alimentaient la lutte des classes.

« De cette contradiction entre la tâche qui s’impose et l’absence, à l’étape actuelle de la révolution, des conditions préalables permettant de la résoudre, il résulte que, sur le plan formel, les luttes individuelles de la révolution se terminent par une défaite. Mais la révolution est la seule forme de guerre où la victoire finale ne saurait être obtenue que par une série de défaites. »

Karl reposa le journal et hocha la tête : « Bon. Ce sont tes idées.

— Toujours pas les tiennes ? »

Il hésita : « Peut-être. Aussi. C’est sûr, nous avançons par vagues. »

Soudain il se leva, l’air inquiet, et se mit à marcher. Il dit : « Tout ceci m’embrouille, Rosa, ne m’en veux pas. Ce que tu as écrit là est à la fois vrai et pas vrai. Quels sont les faits ? Pour s’y retrouver, il faut remonter au point de départ de la révolution. Pendant quatre années, les hobereaux, les officiers et l’industrie ont fait une guerre dans laquelle ils ont entraîné le peuple, des millions sont restés sur le champ de bataille, partout c’est la famine et la dépression. C’est là qu’intervient Kiel. Voilà le point de départ. Que voulaient les marins ? La même chose que nous en mai 1916 sur la Potsdamer Platz : mettre fin à la guerre et renverser le gouvernement, le régime qui a conduit à cette misère. »

S’il te plaît, Rosa, corrige-moi : je me trompe ou pas ? »

Rosa, la tête froide, écoutait : « Et ensuite ? »

Karl : « C’était le point de départ, et nous nous en sommes éloignés. Nous avons surchargé notre cause, l’avons encombrée de nos idées et par là-même ruinée. Nous voulions trop, et du coup n’avons rien obtenu. Nous n’avons pas correctement exécuté la première étape : renverser le gouvernement et le régime. Nous avons juste fait le premier pas, sur la pointe des pieds pour ainsi dire, et avons continué notre course. Nous nous imaginions en être capables. Nos idées ne nous laissaient pas de repos. Elles nous entraînaient. Manque de réalisme. Ce que tu dis, Rosa, du développement économique, de la préparation et des campagnes, c’est bien beau. Mais ensuite ? Pour le moment la question ne se pose pas car nous en sommes encore au renversement du gouvernement et du régime. Ebert, Scheidemann et les généraux représentent encore l’ancien gouvernement, l’ancien régime, et sur ce plan nous n’avançons pas. C’était une erreur de nous embarrasser de programmes et de théories tant que nous n’en avions pas fini avec eux. Nous devons d’abord mener à bien ce mouvement qui est incontestablement contre la guerre et ses instigateurs, c’est le premier pas de la révolution – et il reste à faire. »

Rosa : « Nous avions tout de même le droit de sortir notre programme, sur-le-champ. »

Karl : « Non. »

Rosa : « Si. Parce que la guerre était née de l’ordre social précédent comme une nécessité naturelle. Il fallait donc à la fin de la guerre s’attaquer à la révision de l’ordre social, c’est-à-dire réaliser notre révolution. »

Karl, grinçant des dents : « Non. »

Rosa : « Je le répète : si. »

Karl : « Si seulement, pour une fois, tu voulais bien me suivre, Rosa. »

Elle sourit, résignée : « Volontiers, Karl. C’est ce que je fais. Mais ne vois-tu pas, ou ne remarques-tu pas que nous nous retrouvons ici prisonniers ? Je t’avais prévenu. Comment peux-tu affirmer que c’était moi l’aveugle ? Le résultat confirme ma théorie. Mais où veux-tu en venir avec ta critique ? »

Lui, inébranlable : « Nous avions la plus extraordinaire plateforme du monde et nous nous trouvions dans une situation qui ne se reproduira pas : après une guerre impérialiste perdue, au cours de laquelle nos ennemis naturels – les ennemis du socialisme – s’étaient compromis et ruinés au point de faire banqueroute. Nous n’avions plus qu’à exploiter cette situation et à faire ce que l’heure exigeait. Et ce, radicalement, complètement, à fond, sans théories ni programmes, juste ce que l’instant et la situation exigeaient, de l’avis de toutes les personnes de bons sens de ce pays. Tout patriote, quelle que soit la classe dont il est issu – à l’exception des hobereaux et des officiers –, aurait été d’accord avec nous. Renverser les Hohenzollern et la clique qui était derrière eux. Notre force de propulsion aurait été immense. Le 6 janvier nous étions plusieurs centaines de milliers. Avec ces mots d’ordre et ce but, des millions nous auraient rejoints. Avec eux tout eût été possible. Car nous aurions été la démocratie, l’écrasante majorité du peuple. Au lieu de quoi nous nous sommes divisés avec des théories et des dogmes. Nous nous sommes réduits à l’état de secte. Ah, qu’avons-nous fait là ! C’est pourquoi nous en sommes toujours au début et bientôt serons rejetés derrière la ligne de départ ! Je ne veux pas t’accuser, Rosa, mais vous ne nous avez pas fait de bien avec vos doctrines et vos traités dans lesquels il n’y avait pas un mot sur notre situation. »

Rosa, avec douceur : « Je connais ton aversion pour la théorie, Karl. Je n’attends plus qu’une chose : que tu proclames ouvertement ton adhésion au blanquisme. »

Il s’assit, l’air sombre, et résuma : «Tout cela pour rien. Irréparable. Mal engagé depuis le départ. »

Elle réprima un sourire compatissant : « Pas de quoi désespérer, Karl. Les choses ont toujours été plus faciles pour les généraux. Ils ont une armée permanente avec des troupes de réserve et peuvent ainsi affronter leur adversaire – que, par ailleurs, ils connaissent, en tout cas en gros. Chez nous, du moins de notre côté, tout est vague, imprécis. Tout est en formation, tu ne sais pas combien suivront, tu as du mal à faire des préparatifs ne serait-ce que pour le lendemain. Pas étonnant dans ces conditions que les révolutions prolétariennes marchent de défaite en défaite. Mais nous ne voulons pas non plus être des généraux. »

Il dit brusquement : « Rosa, tu n’es pas pour une dictature à la Lénine ? Ou bien tu as changé d’avis ?

— Je ne te comprends pas. »

Karl : « On dirait que tu t’es décidée en faveur de la démocratie, assemblée constituante, parlement, etc. Tu ne veux même pas imposer au peuple notre domination prolétarienne avant que nous ne soyons sûrs et certains d’avoir la majorité des masses derrière nous. »

Rosa : « Et alors ? »

Karl : « Était-ce de la démocratie quand vous – toi, Leo et d’autres –, quand vous n’avez accepté que du bout des lèvres la décision majoritaire au congrès du parti ; et l’avez en fait ouvertement sabotée ? Si ça n’avait tenu qu’à Leo j’aurais même été exclu. »

Elle soupira : « Ah, Karl, je t’en prie, il est grand temps d’enterrer cette vieille querelle. Je crois du reste que même notre participation n’aurait rien changé au déroulement du combat. »

La bouche de Karl se crispa, amère. Il en resterait là. Elle savait qu’il était pour Lénine mais n’osait l’avouer. Car il avait eu toute latitude de jouer les Lénine lui-même. Mieux valait ne pas aborder le sujet. Ils étaient encore là à feuilleter la presse quand Rosa, en plein milieu de sa lecture, lâcha subitement un « Ah ! ». Elle jeta son journal sur la table, respira bruyamment, mit les mains sur les hanches, l’air combatif, et regarda Karl (qui levait les yeux) comme si elle voulait le bouffer.

« Karl, lança-t-elle à l’innocent lecteur, tu veux bien m’accorder un instant ? »

Il n’augura rien de bon. En un clin d’œil la foudre tomba sur lui. Un secret de Karl remontant aux grandes journées des 5 et 6 janvier venait d’être dévoilé par le Vorwärts, qui, ici, dans ce numéro, publiait le document dans lequel Karl, Ledebour et Scholze se constituaient en comité révolutionnaire et gouvernement provisoire. Rosa hurla. Elle demanda des explications. Elle ne croyait pas la chose possible.

Là-dessus la secrétaire arriva, qui assista à la scène. Karl se tortillait comme une anguille, mais pas moyen de se défiler, les faits étaient là. Rosa la sanglante brandissait son Vorwärts, déchaînée comme dans ses meilleurs jours.

Ce que Karl avança à sa décharge fut qu’on avait eu besoin du document pour des raisons pratiques, par exemple pour se procurer des armes. Cela n’apaisa pas Rosa. Le fait était qu’il avait voulu avec d’autres jouer au dictateur et s’était de son propre chef érigé en gouvernement. Il était démasqué.

Karl se tourna vers la secrétaire, implorant son secours, et lui demanda timidement ce qu’elle en pensait. Mais comme elle prit le parti de Rosa il abandonna la lutte et dit, avec tristesse, « Toi aussi, mon fils, Brutus » et continua à essuyer patiemment la foudre et les éclairs.

Pour finir, Rosa se calma, du moins en apparence.

Alfred Döblin

Extrait de Karl et Rosa, traduit de l'allemand par Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann, préfacé par Michel Vanoosthuyse, Agone, 2008, p 552-557.