Si ce choix est largement forcé – sa santé chancelante lui interdit d’être correspondant de guerre (au printemps 1945, une brève tentative dans la France libérée et l’Allemagne occupée l’a conduit tout droit à l’hôpital) –, il ne l’est pas entièrement puisqu’Orwell aurait pu opter pour l’éditorial ; mais cela aurait signifié devenir le porte-parole d’un groupe politique ou d’une rédaction ; or même à Tribune, dont il partage pourtant alors la plupart des positions politiques, il veut garder les coudées franches, ne parler qu’en son nom propre et n’engager que lui.

La chronique (on disait autrefois le « feuilleton », on dirait aujourd’hui le « blog ») le lui permet puisqu’elle relève de la conversation : son signataire vient chaque semaine s’entretenir avec les lecteurs du journal de trois ou quatre sujets qu’il a librement choisis, puisant à volonté dans l’actualité, grande ou petite, dans les incidents de sa vie présente ou passée, ou encore dans ses lectures. […] Mais en investissant ce genre, Orwell lui assigne les mêmes buts politiques qu’au reportage – « rendre les gens conscients de ce qui se passe en dehors de leur propre petit cercle » –, en opérant toutefois en sens inverse : la chronique orwellienne ne confronte pas l’homme ordinaire aux événements lointains, comme fait le reportage ; elle lui fait découvrir que son « petit cercle » est d’ores et déjà bouleversé par « ce qui se passe en dehors ». Le forçant à porter un regard inédit, décalé, sur son univers quotidien, elle lui fait prendre conscience que celui-ci est le lieu même où, jusque dans les petits riens, s’affrontent des forces puissantes, à certains égards colossales et impersonnelles, mais sur lesquelles lui, l’homme ordinaire, a cependant prise puisque c’est dans son monde que l’affrontement a lieu et que lui-même en est l’enjeu.

D’où la chronique orwellienne tire-t-elle sa capacité de rendre visible à des gens ordinaires ce qu’ils ont sous les yeux et de leur redonner confiance dans leur propre expérience ? D’abord de la complicité qu’Orwell crée immédiatement entre lui et ses lecteurs. En parlant de sa vie, il leur parle de la leur. Quand il se met lui-même en scène dans un bureau de tabac aux prises avec un soldat américain éméché qui tient des propos antibritanniques, ou pestant contre cette corvée archaïque qu’est la vaisselle tout en « patouillant avec des lavettes et des bassines d’eau chaude », ou subissant la morgue des boutiquiers en ces temps de rationnement et de marché noir, tous ceux qui le lisent peuvent reconnaître des expériences familières 1. […]

Pour autant, Orwell ne parle jamais à la place de ses lecteurs, ni en leur nom ; jamais non plus au titre d’une théorie, d’une doctrine ou d’un savoir ; jamais d’en haut ni d’ailleurs ; il est toujours au milieu d’eux, toujours un des leurs. Mais il leur parle avec sa propre voix, la voix singulière qu’il s’est donnée à partir de ses propres expériences politiques.

Quand il ouvre la chronique « À ma guise », Orwell a quarante ans. Il a derrière lui neuf livres, quelques nouvelles et des centaines d’articles et émissions de radio, mais aussi une vie de militant politique qui en est inséparable. De son aveu même, en effet, toute son œuvre de romancier, d’essayiste, de journaliste est de part en part politique. « Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dix dernières années, écrit-il en 1946, c’est à faire de l’écriture politique un art. Ce qui me pousse au travail, c’est toujours le sentiment d’une injustice et l’idée qu’il faut prendre parti. […] C’est toujours là où je n’avais pas de visée politique que j’ai écrit des livres sans vie 2. »

Ce sont ses expériences politiques qui ont constitué pour Orwell à la fois la motivation et le matériau de son œuvre ; il a écrit sur elles et à partir d’elles pour les comprendre et les communiquer. Qu’est-ce que faire ou vivre une expérience politique ? C’est éprouver dans ses émotions, dans ses sentiments, dans ses réactions les plus profondes et jusque dans son corps une réalité politique, c’est-à-dire une situation ou un événement dans lequel se manifeste un rapport politique entre des individus. Les événements et les situations qui donnent lieu à de telles expériences peuvent être décrits selon deux axes.

Le premier est celui de la domination : à une extrémité de cet axe, l’expérience du dominant, comme être officier de la police coloniale en Birmanie entre 1922 et 1927, qu’il rapporte dans « Comment j’ai tué un éléphant 3 » ; à l’autre, l’écrasement et l’humiliation, par exemple la vie des clochards et des déclassés, de ceux qui n’ont rien et ne sont socialement rien, dont Orwell a partagé les conditions d’existence pendant quelques mois (Dans la dèche à Paris et à Londres).

Le second axe est celui de la communauté : à une extrémité, les expériences d’appartenance à un « nous » et de partage d’un monde commun, par exemple celle de la fraternité révolutionnaire et internationaliste dans les tranchées de la guerre d’Espagne (Hommage à la Catalogne), ou celle d’être un Anglais vivant sous les bombes allemandes et luttant comme ses voisins pour la liberté de son pays (« Le Lion et la Licorne 4 ») ; à l’autre, l’impossibilité de communiquer et la mise à l’écart, par exemple ne pas pouvoir témoigner, dans les journaux de gauche anglais, en 1937, de ce qu’il a vu en Espagne – expérience dont il tirera sa compréhension de l’isolement des individus dans les systèmes totalitaires comme celui de 1984.

À chacune de ces expériences correspondent ainsi des articles ou des livres au moyen desquels Orwell a tenté de restituer l’intensité et la signification qu’elles ont eues pour lui. Sa vie peut ainsi être racontée comme la succession de ces expériences, à travers lesquelles il a simultanément fait son éducation politique et appris son métier d’écrivain. En littérature, Eric Blair est devenu George Orwell. En politique, la transformation a consisté, selon sa propre expression, à « faire un socialiste avec les os d’un Blimp 5 ». De ces récits d’expériences fondatrices, on trouve dans les chroniques « À ma guise » deux exemples particulièrement remarquables.

La première expérience est celle de la hiérarchie de classes et de l’humiliation qu’elle engendre. L’épisode remonte à l’automne 1922 et n’a duré que quelques secondes. Sur le pont du paquebot qui l’emmène en Birmanie, le jeune Eric Blair voit l’un des maîtres de manœuvre de l’équipage « se glisser, comme un rat le long des cabines de pont, en dissimulant à moitié » le reste d’un pudding pris sur la table d’un passager. « Après plus de vingt ans, je ressens encore vaguement le choc d’étonnement que j’avais subi alors. Il m’a fallu du temps pour saisir toutes les dimensions de cet incident : mais est-ce une exagération de dire que cette révélation brutale de l’abîme entre la fonction et la récompense – la révélation qu’un artisan extrêmement qualifié, qui pouvait littéralement tenir toutes nos vies entre ses mains, était bien content de pouvoir dérober de la nourriture à notre table – m’en a appris bien davantage que ne l’auraient fait une demi-douzaine de pamphlets socialistes ? 6 »

La seconde expérience est celle d’un mouvement de colère dirigé contre lui, mais dont il comprend après coup la dimension politique, révolutionnaire même. Un jour de décembre 1936, Orwell a une algarade avec un vieux chauffeur de taxi parisien : tous deux s’insultent copieusement et manquent d’en venir aux mains. Le lendemain matin, au milieu de jeunes militants venus de toute l’Europe, dans le train bondé qui l’emmène en Espagne se battre contre le fascisme et qui roule lentement dans la campagne, salué poing levé par les paysans français, Orwell réalise soudain que le chauffeur de taxi de la veille l’avait pris pour un richard anglais méprisant et que, dans l’ambiance de la France du Front populaire, il avait voulu « prendre un peu sa revanche sur les parasites qui étaient le plus souvent ses employeurs ». « Les motivations de l’armée polyglotte qui remplissait le train, des paysans qui levaient le poing dans les champs, la motivation qui me poussait vers l’Espagne et celle qui avait incité le chauffeur de taxi à m’insulter étaient en fin de compte les mêmes 7. » 

Pourquoi Orwell raconte-t-il longuement, dans sa chronique, ces minuscules anecdotes d’il y a dix et vingt-cinq ans ? Elles valent en premier lieu comme une présentation de lui-même : celui qui signe maintenant George Orwell est l’écrivain journaliste dont le regard a été structuré par ces expériences-là. Elles sont destinées, ensuite, à enseigner l’attention aux petits faits : des incidents de la vie quotidienne qui ne vaudraient pas trois lignes dans la rubrique des chiens écrasés peuvent vous en apprendre davantage sur les véritables affrontements sociaux et politiques que les fracas de l’actualité et des discours qui l’accompagnent. Mais elles relèvent également d’une stratégie de prise de distance à l’égard de ce qu’on nomme l’« actualité ».

Un des pires maux du journalisme est vraisemblablement son obsession de la nouveauté – des news, comme on dit en anglais. Beaucoup de nouveautés sont dépourvues d’intérêt, et beaucoup d’autres ne sont pas si nouvelles qu’elles en ont l’air. Pour mesurer ce qui change réellement, les progrès et les régressions, il ne faut pas avoir le nez collé sur les prétendus événements. Aussi Orwell ne cesse-t-il de citer de vieux almanachs, des vers anciens, des revues d’autrefois, des romans qui ont cinquante ou cent ans, etc.

Lisant un roman de la seconde moitié du XIXe siècle où l’auteur, militant progressiste, décrit les ouvriers comme des sous-hommes qu’il ne sera jamais possible de civiliser, il conclut : « Les temps sont révolus où il semblait naturel de rayer d’un trait de plume toute une couche de la population comme des sauvages incurables. Le plus snob des tories n’écrirait pas aujourd’hui [de cette façon] sur la classe ouvrière londonienne. […] Le progrès existe, si difficile que ce soit de le croire en cette époque de camps de concentration et de belles grosses bombes 8. »

À l’inverse, lisant une revue anglaise de l’époque napoléonienne, où les Français, ennemis mortels, sont traités avec le plus grand respect, il s’inquiète des propagandes haineuses et injurieuses de notre époque, et mesure la régression d’un siècle à l’autre. En ancrant ainsi ses chroniques dans le passé, Orwell aide son lecteur à ne pas confondre modernité et progrès 9.

(À suivre…)

Jean-Jacques Rosat

Extrait de sa préface à George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008.

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, lire Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019), Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ; « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ; « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) et Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes

1. Première, cinquante-huitième et quarante-neuvièmechroniques« À ma guise », resp. parue dans Tribune les 3 décembre 1943, 9 février 1945 et 24 novembre 1944 (trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008).

2. George Orwell, Essais, articles, lettres, vol. 1, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, 1995, p. 25-27.

3. Ibid.

4. Ibid. vol. 2.

5. Blimp est un personnage créé par le caricaturiste politique de gauche David Low (1879-1963). Dans la description d’Orwell, c’est un « colonel en demi-solde avec son cou de taureau et sa minuscule cervelle de dinosaure » ; il symbolise « la classe moyenne de tradition militaire et impérialiste » (George Orwell, Essais, articles, lettres, op. cit., vol. 2, p. 95). Rappelons qu’Orwell est né dans une famille de fonctionnaires de l’Empire britannique et a choisi dans sa jeunesse la carrière d’officier de la police coloniale en Birmanie.

6. Soixante-huitième chronique « À ma guise », 3 janvier 1947, ibid., p. 386.

7. Quarante-deuxième chronique « À ma guise », 15 septembre 1944, ibid., p. 246

8. Première chronique « À ma guise », 3 décembre 1943, ibid.

9. Pour autant, ceux qui voudraient à tout prix faire de lui un conservateur nostalgique pourraient méditer, entre autres, son plaidoyer en faveur d’un urbanisme fonctionnel et des grands ensembles (Douzième chronique « À ma guise », 18 février 1944, ibid.).