Évidemment, je plaisante. Mais pas tout à fait. S’il est clair qu’on ne saurait tous être physiciens, néanmoins il est proprement hallucinant qu’on soit si radicalement ignares en ce qui concerne la réalité de notre réalité. Or, de même qu’il serait bon d’enseigner la philosophie dès l’école primaire, de même, et ça irait avec, il serait nécessaire d’enseigner la physique quantique aux têtes blondes ou brunes, ça ferait ensuite des hommes doués d’étonnement, de rêves et de sang-froid.

La science-fiction à sa façon s’en charge, c’est déjà ça. Elle nous permet de nous égarer, de perdre nos petits repères erronés, de nous agrandir la tête fugacement. Même quand elle n’est pas tout à fait somptueuse. Même quand elle est un peu volontariste et laborieuse. Ainsi Le Rayon zen, roman de Barrington J. Bayley (1937-2008) n’est pas un chef-d’œuvre. On peut d’ailleurs s’amuser franchement à lire le petit résumé de la « quatrième de couverture », affirmant sans broncher qu’il est « le plus inventif, le plus burlesque et sûrement le plus drôle des écrivains britanniques de science-fiction ». Bien sûr que non. Douglas Adams (1952-2001), par exemple, est mille fois plus drôle, et son Guide du routard galactique est un authentique chef-d’œuvre comique. J.G. Ballard (1930-2009) est un fabuleux explorateur de nos distorsions potentielles. Etc.

(Soit dit en passant, il y aurait d’ailleurs un vrai petit show à faire à partir des « quatrièmes de couverture », de leur imperturbable talent de représentant, de leur étonnante absence de pudeur, de leur irrésistible penchant à nous assurer systématiquement qu’on s’apprête à lire un des sommets absolus de la littérature, réunissant les talents de Joyce, Proust et Céline, sans oublier Faulkner. De grands moments.)

Donc, Bayley n’est ni le plus… ni le plus… mais est un aimable tâcheron, avec de bonnes idées, que son absence de style et de vision ne permet pas de transformer en monde et en trouble. Il n’empêche que, comme tant d’autres, il interroge les beautés de la discontinuité de la matière et que, comme tant d’autres, mais avec plus de sérieux peut-être, il tente d’en faire vibrer les affolantes possibilités. Ainsi ce n’est pas exactement à un opéra de l’imaginaire qu’il nous convie mais bien plutôt à un concentré, à un digest de considérations scientifiques, épatamment perturbantes, quand bien même elles sont répertoriées depuis longtemps déjà.

On se balade donc, au long d’une histoire quelconque, sans grand relief, dans la question de l’espace-temps, et de l’hypothèse de la translation de la matière. Ah, ça, c’est une merveille. Si on admet que l’espace n’est pas statique, mais cinétique, si on admet que les charges électriques naissent lorsque les particules (constituant la sphère de Hubble) sont empêchées de s’éloigner les unes des autres à la vitesse normale… alors, on peut devenir un vrai faiseur de rêves : l’espace peut se trafiquer, le temps se démultiplier et l’homme se tenir au tout début de son aventure de concepteur des mondes. Ce qui fait de Bayley un excellent propagateur d’inquiétudes astrophysiques. Rendant sensible la splendeur d’inventer mathématiquement et sans fin le réel. Ou ce qu’on nomme ainsi. C'est un des hommages nécessaires que rend la SF à la conjugaison fondamentale de la raison et de l'imagination.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans l'hebdomadaire Révolution, le 5 décembre 1991, p. 7.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, Une histoire du rock pour les ados (avec Edgard Garcia, Au diable vauvert, [2013] 2019).