Dans leur immense majorité, les citoyens-contribuables américains ont crié au scandale. Même la Maison-Blanche s’en est émue, et un collaborateur du Président a déclaré « C’est immoral », en ajoutant immédiatement, « mais c’est légal », précision de nature à désabuser ceux qui espéraient autre chose qu’une condamnation platonique.

À supposer que, pour calmer un peu l’indignation publique, quelques mesures de rétorsion individuelles soient prises à l’encontre des indélicats dirigeants d’AIG, cela ne changerait rien à ce qui demeure, depuis des siècles, un trait essentiel du capitalisme : rédhibitoirement immoral, certes, mais impeccablement légal. Pour une raison fondamentale : la loi, dans les sociétés de classes, est faite par et pour les plus forts, elle ne saurait aller loin ni longtemps contre leurs intérêts.

« Mais, objecteront les candides, ne sommes-nous pas en démocratie et le législateur n’est-il pas le peuple tout entier, soucieux de servir l’intérêt général ? et ne savons-nous pas depuis Rousseau que le droit du moindre citoyen prime la force des armes ou de l’argent ? »

En principe, oui. Mais les principes par eux-mêmes ne font rien ; ils ne sont que des fictions régulatrices et ne peuvent agir qu’à travers des lois. Toute l’habileté des puissants de la classe dominante-possédante est d’utiliser la loi pour se moquer du principe en feignant de le respecter. Filouterie numéro un : agencer une législation électorale telle que la « représentation » politique légale qui sort des urnes se compose très majoritairement de bons et loyaux gestionnaires de l’ordre capitaliste de « droite » comme de « gauche ». Une fois cette pierre d’angle posée, on peut contourner les principes à sa guise, sans sortir d’une légalité sur mesure.

Il en allait déjà ainsi dans la république romaine antique, où les différents clans aristocratiques accaparaient la terre et le pouvoir et où les malheureux tribuns de la plèbe peinaient à faire entendre leur voix, au péril de leur vie. Du moins la république romaine ne se donnait-elle pas le nom de « démocratie » et ne prétendait-elle pas que tous ses citoyens étaient strictement égaux en droit. C’est d’ailleurs l’historien latin Tacite qui fut le premier à souligner que « plus la république était corrompue, plus il y avait de lois » (Annales, III, 27).

Nos puissants ont perfectionné le système : ils font voter la dépossession des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes, plus exactement par leurs soi-disant représentants. Ainsi le despotisme du capital sur le travail a-t-il pu se reproduire, et même se renforcer, génération après génération. En conséquence, il est parfaitement « légal », dans le monde capitaliste, de jeter des familles à la rue, des salariés sur le pavé et des enfants au trottoir, de faire crever des individus de faim ou de froid, de réduire des gens à la misère, de les ruiner matériellement et psychologiquement, de traiter des populations entières comme les Spartiates traitaient leurs ilotes et les planteurs sudistes leurs esclaves noirs ; il faut simplement prendre la précaution d’instituer le dispositif légal adéquat, un salaire minimum légal, une durée légale de cotisation, un horaire légal d’embauche, un âge légal de la retraite, un taux d’intérêt légal, un taux légal d’imposition, un quota légal, un droit de licencier, de délocaliser, de placer ses capitaux dans des paradis fiscaux, de privatiser les ressources et les profits, de socialiser les pertes, etc.

L’enfer sur Terre est ainsi pavé de projets de lois votés par des majorités de « démocrates ». Bref, on l’aura compris, en pays capitaliste, la légalité c’est, pour l’essentiel, ce qui autorise les riches à vivre de façon parfaitement immorale en se faisant de surcroît décerner un brevet de civisme. Les luttes de classes ayant été ce qu’elles ont cessé d’être, il subsiste bien, çà et là, quelques lois qui protègent et libèrent le travailleur. Mais nos princes s’emploient activement à mettre un terme à ces archaïsmes.

Alain Accardo

Texte initialement paru dans Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, coll. « Contre-feux », p. 260-262.

Du même auteur, à paraître le 10 janvier 2020, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.

Postscriptum 2015

Dernière confirmation de cette analyse, la justice américaine a estimé illégal le sauvetage de l’assureur AIG en 2008, non pas le flot d’argent déboursé par l’État américain (l’injection d’un premier prêt de 85 milliards de dollars) mais pour avoir abusivement pris le contrôle du groupe et spoliéles actionnaires lors de la nationalisation. Ce procès est l’aboutissement d’une plainte déposée en 2011 par l’ancien PDG Maurice Greenberg – évincé en 2005 à la suite d’une enquête sur des malversations comptables mais resté l’un des principaux actionnaires du groupe qui, sous sa direction, avait multiplié les produits spéculatifs, notamment les « subprimes » qui allaient être à l’origine de la crise 1.