Dans sa version actuelle la mieux euphémisée, ce procédé consiste plus précisément à disqualifier tout point de vue critique ou radical en le taxant de « simplisme », en le décrétant sourd et aveugle à la « complexité » du réel. Cette objection de complexité – « C’est un peu plus compliqué que ça, en réalité » –, transposition modernisée de la critique que la scolastique médiévale adressait au « sophisme de dénombrement imparfait » et à toute forme de réductionnisme, est utilisée en permanence, dans les médias, par les journalistes, les intellectuels et les politiciens de service, généralement au nom d’une vision des choses qu’on prétend plus rigoureuse, plus dialectique, plus objective, bref, plus scientifique, mais qu’on se garde bien le plus souvent de préciser.

Il n’est pas nécessaire de réfléchir longuement à cet argument pour comprendre qu’il est en fait essentiellement polémique et n’est émis que pour discréditer l’opposant, invalider son analyse en affirmant, d’autorité, sans aucune démonstration, que son raisonnement est vicié à cause des œillères idéologiques qui l’empêchent de saisir toutes les dimensions du problème et tous les aspects de la réalité. Le résultat de l’opération, qu’il soit ou non délibérément recherché, est de laisser l’ordre établi à l’abri de toute critique.

Ceux qui recourent à l’objection de complexité ne sont pas tous nécessairement des gens de mauvaise foi. Beaucoup sans doute croient se soumettre aux exigences d’un esprit scientifique et ne s’avisent pas que ce qu’ils tiennent pour un principe épistémologique fondamental est, tout bien considéré, un truisme sans portée véritable. Car enfin, s’il est vrai – et cela est vrai si on en juge par l’histoire de la connaissance scientifique – que tout objet réel est d’une infinie complexité, telle qu’aucune observation, aucune enquête ne sont jamais parvenues ni ne parviendront vraisemblablement jamais à l’épuiser, alors il faut admettre que toute tentative de connaissance, quel qu’en soit l’objet, peut se voir opposer l’objection de complexité. Les choses sont toujours objectivement plus compliquées que ce qu’on en dit à un moment donné. Il y a toujours une foule de circonstances considérées par convention comme « égales par ailleurs », comme contingentes, que la recherche est obligée de mettre provisoirement entre parenthèses et qu’un sceptique pourrait toujours invoquer pour dire : « Ah, votre hypothèse ne prend pas tout en compte. C’est en fait bien plus compliqué que cela ! » Il faudrait donc, en toute rigueur, invalider tout discours, sans exception, comme faisaient les sceptiques pyrrhoniens. Aucune affirmation d’aucune sorte ne serait plus possible sur rien. Si tout phénomène était, comme le Big Bang, une singularité irréductible à nulle autre, aucune discipline scientifique n’aurait jamais vu le jour.

Si nous considérons aujourd’hui à bon droit qu’une science est possible, c’est que justement nous avons renoncé à un savoir absolu, exhaustif et intangible et que nous nous accommodons d’établir, par un travail collectivement réglé et contrôlé, des « vérités » partielles et provisoires, mais toujours plus opératoires que les précédentes, ce qui exclut qu’on puisse mettre toutes les affirmations sur le même plan et dire n’importe quoi sur n’importe quoi. La science n’est possible et ne progresse que parce qu’elle-même, à chaque étape, prend le risque de simplifier le réel, en faisant comme si la réalité tenait tout entière dans ce qu’on est capable d’en appréhender grâce aux instruments de pensée, d’observation et de mesure dont on dispose. On sait bien maintenant qu’en fait ce n’est pas exact. Mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible de connaître et comprendre la réalité jusqu’à un certain point, sans que cette connaissance dépende de la fantaisie personnelle de chacun. Il faut et il suffit pour cela de mettre en œuvre des procédures et des protocoles relevant d’une méthode scientifique définie, permettant de sélectionner, dans la constellation des variables constitutives du phénomène étudié, les facteurs dont on considère à tort ou à raison (c’est l’expérience qui tranchera) qu’ils sont décisifs et déterminants, tous les autres étant tenus pour momentanément négligeables.

Si Newton avait dû prendre en compte tous les facteurs qui gouvernent la trajectoire d’une pomme ou de tout autre corps qui tombe, il n’aurait jamais formulé la loi de la chute des corps qui implique de mettre entre parenthèses le poids du corps pour ne s’intéresser qu’au temps de chute. Ne pas tout prendre en compte est une nécessité inhérente à l’abstraction scientifique qui, son nom l’indique, est un travail commençant par un prélèvement sélectif opéré dans la profusion et la confusion du concret. (Cela est déjà vrai au niveau de la plus immédiate et la plus ordinaire de nos perceptions sensorielles, toujours beaucoup plus intellectualisées et rationalisées que nous ne le croyons.) Mais sans le détour long et ardu par l’abstraction scientifique, il est impossible, comme le soulignait Marx avec raison, de s’élever à une vision plus fine, plus riche et plus opératoire de la réalité concrète. L’abstraction n’est en l’occurrence que le chemin montant et malaisé qui conduit d’un degré de théorisation (c’est-à-dire de vision par l’esprit) de la réalité concrète, à un degré supérieur, en extension et en compréhension, de cette même réalité concrète.

Dans ces conditions, affirmer d’un ton sentencieux que « les choses sont plus compliquées » revient à proférer un leitmotiv creux, un pur flatus vocis dont il serait permis de rire s’il n’était malheureusement utilisé comme une arme pour tuer, au moins symboliquement, les adversaires mal-pensants, en les réduisant au silence et en les ravalant au nombre des archaïques et des primitifs dépassés par le progrès, quand ce n’est pas au nombre des esprits insanes.

Il est significatif que l’objection de complexité soit généralement utilisée dans des discours portant sur la nature ou le sens de faits sociaux (économiques, politiques, culturels, etc.) plutôt que sur des faits physiques, biologiques, cosmologiques et autres phénomènes naturels. C’est qu’en général la définition légitime des faits sociaux engage beaucoup plus directement les intérêts matériels et moraux des groupes humains concernés que la définition des faits naturels (nous ne sommes plus tout à fait à l’époque de Galilée... sauf pour les fondamentalistes américains). Établir la vérité sur les causes idéologiques et politiques réelles du « trou de la Sécu » est beaucoup plus immédiatement dérangeant pour les dominants que d’établir l’existence ou non d’un trou noir dans le voisinage d’Andromède. Celui-ci, à la différence de celui-là, ne relève pas des politiques sociales mises en œuvre par nos gouvernements.

S’il est un domaine où l’objection de complexité risque de manquer le plus de sérieux, c’est celui des sciences sociales. En effet, dans ce domaine, beaucoup plus que dans celui des sciences naturelles, la connaissance du réel qu’on s’efforce d’acquérir a une visée praxéologique plus ou moins immédiate. En d’autres termes, on ne cherche pas à expliquer et comprendre les faits humains pour le seul plaisir de savoir – comme on peut parfois en avoir l’illusion avec les sciences naturelles, où le délai qui sépare le travail de théorisation de la phase d’application, surtout en recherche fondamentale, est souvent tellement long qu’il peut donner l’impression d’un savoir « gratuit ». Les sciences humaines sont, à cet égard, beaucoup plus proches des préoccupations de la pensée ordinaire, presque toujours sollicitée par des problèmes d’ordre pratique et le plus souvent orientée vers leur résolution. Dans cette optique, on cherche moins à savoir pour savoir qu’à savoir pour agir efficacement dans les meilleurs délais. Bien entendu, dans son principe, la connaissance, quel que soit le domaine considéré, devrait obéir en toutes circonstances aux mêmes exigences de rigueur, d’objectivité et de vérité. Et on comprend que, dans cette perspective, les dirigeants d’une institution ou d’un État créent des commissions chargées d’étudier plus précisément un problème avant de prendre les décisions appropriées. Quand on dispose du temps nécessaire pour cela, il importe d’étudier pour mieux juger. Mais les problèmes posés par les comportements individuels et collectifs humains ont souvent des enjeux vitaux appelant une solution d’autant plus urgente qu’on a mis plus de temps à comprendre que les faits émergents étaient les symptômes devenus manifestes de changements en profondeur et d’évolutions depuis longtemps sous-jacentes.

Ne rien faire sous prétexte qu’on n’a pas une connaissance exhaustive de la situation ou une compréhension scientifique du problème n’est pas toujours, dans ces cas-là, une position tenable ; elle peut même être moralement inacceptable. On sait à cet égard que la création de commissions ad hoc est devenue un procédé dilatoire dont les groupes dirigeants usent et abusent pour éviter d’avoir à prendre les mesures qui s’imposent : « Quand je veux enterrer un problème, je crée une commission d’étude », disait Clemenceau...

Contrairement à ce qui est allégué par certains avocats de la « complexité », le souci de prendre en compte dans l’investigation toutes les composantes de la réalité, loin de conduire nécessairement à une meilleure connaissance de l’objet considéré, aboutit bien souvent, au contraire, à brouiller la vision qu’on en prend et à paralyser l’action, faute de mettre en relief les principaux facteurs et de les pondérer afin de pouvoir intervenir sur les plus efficients. Dans les affaires humaines, il faut souvent agir à crédit et faire de son mieux à partir d’hypothèses dont on parie qu’elles sont bien fondées. C’est ce qui s’appelle « prendre ses responsabilités ». On est donc en droit de dire que, pour des raisons à la fois épistémologiques, sociologiques et éthiques, l’objection de complexité est difficilement recevable, tant du point de vue de l’action que du point de vue de la connaissance.

En fait, la complexité du réel est une donnée d’expérience tellement constante, avec laquelle chacun est tellement familiarisé, qu’on est en droit de s’étonner qu’il faille rappeler si souvent son existence. Qui donc a la simplicité de croire que les choses sont simples ? Tout le monde sait bien qu’en toute rigueur « rien n’est simple », et un peu de réflexion suffit pour comprendre que là où il nous arrive de trouver de la simplicité, ce n’est jamais que parce que nous l’y avons mise. Car la pratique est une formidable simplificatrice. La simplification, qu’il s’agisse d’opération matérielle ou d’opération mentale, est une nécessité, la condition sine qua non de toute réalisation, pour toutes les raisons évoquées plus haut. Nous serions incapables de faire quoi que ce soit si nous ne procédions pas à une forme ou une autre de réduction du réel permettant de ramener l’inconnu à du déjà connu, du déjà vu et du déjà compris. C’est ainsi et ainsi seulement que procède la dialectique de la connaissance, en rétablissant un peu d’unité dans la multiplicité originelle et en diminuant la confusion des choses. Ce qui peut nous être dommageable, c’est l’excès de simplification. Tôt ou tard d’ailleurs, l’échec vient sanctionner la simplification abusive du réel et nous obliger à reconnaître que « les choses sont un petit peu plus compliquées ».

Mais ce rappel à l’ordre de la complexité par l’expérience elle-même n’a qu’un lointain rapport avec l’objection de complexité en tant qu’argument polémique. Celle-ci prend prétexte de la complexité réelle de toute chose non pas tant pour inviter à dialectiser davantage le procès de la connaissance que pour clore le débat. Aussi est-elle devenue dans les affrontements du champ intellectuel un des arguments favoris de toute une intelligentsia petite-bourgeoise soucieuse de concilier les bénéfices symboliques de la posture critique avec ceux de la défense et de la conservation de l’ordre établi. À ses yeux, toute action offensive déterminée et toute prise de position radicale contre le système risquent de paraître prématurées, insuffisamment fondées et terriblement simplistes car, tout le monde le sait, « les choses sont beaucoup plus compliquées que ça ».

Alain Accardo

Texte paru en conclusion d’Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010), Agone, coll. « Contre-feux », p. 301-307.

Du même auteur, à paraître le 10 janvier 2020, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.