Je voudrais vous parler d’un vers de Shakespeare qui m’occupe depuis un moment. C’est au sonnet 83, le cinquième vers :

And therefore have I slept in your report

S’il n’y avait ce report qui, à cause de la pluralité de son sens, ne se laisse pas saisir facilement, ce vers ne serait pas difficile à traduire. J’ai dit à traduire, je n’ai pas dit à comprendre. Le dictionnaire me dit que le sens du mot report va de rapport (c’est-à-dire compte rendu, récit formel) et rumeur, à détonation, en passant par réputation. Je peux les essayer tous :

Et donc j’ai dormi dans votre rapport
Et donc j’ai dormi dans votre rumeur
Et donc j’ai dormi dans votre réputation
Et donc j’ai dormi dans votre détonation

Je remarque, en comparant votre rapport et de votre réputation, que le possessif ne dit pas toujours la même chose. Votre rapport, c’est celui que vous faites, votre réputation, celle que vous avez. Dans le premier cas, c’est vous qui parlez, dans le second, on parle de vous. Il y a cette ambivalence dans le vers anglais tant que je ne me suis pas décidé pour un sens ou un autre du mot report. C’est ce que la polysémie du mot report fait à la grammaire du cinquième vers du quatre-vingt troisième sonnet de Shakespeare.

Une autre façon d’enquêter sur le sens du mot report, et peut-être de me décider entre ces différentes possibilités de traduction, est de consulter les autres sonnets : Shakespeare a-t-il déjà employé ce mot, et, si oui, quel rôle jouait-il, avec quels autres mots ? Le mot report n’est utilisé que trois fois dans les Sonnets, en comptant celle qui m’occupe. Trois fois sur cent-cinquante quatre sonnets, ce n’est pas beaucoup. Mais ce qui est remarquable, c’est que Shakespeare le met toujours à la rime. Il rime la première fois avec sortsorte, la deuxième avec shortcourt, et la troisième avec sport, qui, dans ce sonnet, n’est pas le sport, mais les divertissements, les plaisirs. C’est d’ailleurs ill report qui rime avec thy sport, ce qui veut dire que si report se traduisait bien par réputation, ce serait quelque chose comme une mauvaise réputation qui rimerait avec tes plaisirs. Et c’est good report, au contraire, qu’on lit dans le premier de ces trois sonnets, le sonnet 36. Report est dans ce sonnet le dernier mot du dernier vers, le dernier mot du sonnet.

En suivant les quatorze mots à la rime conduisant à ce report final, je trouve cette suite intéressante, du neuvième au quatorzième et dernier vers : thee – toi, shame – la honte, me – moi, name – le nom, sort et report. Ce qui m’intéresse dans cette suite en bordure du sonnet, c’est bien sûr la rime de toi avec moi, mais c’est aussi celle de shame avec name, parce que c’est une association que je retrouve plusieurs fois dans les Sonnets et notamment au sonnet 95, qui est le troisième et dernier sonnet où apparaît report (quand il rime avec sport).

Ce retour, avec report, du couple name, shamenom, honte, le fait que Shakespeare associe volontiers report à ces deux mots-là, ainsi qu’à des mots comme good et ill, bon et mauvais, devrait m’inciter à traduire report par réputation, ou renom. Oui, mais dans le sonnet 83, il n’y a ni name ni shame, ni à la rime ni à l’intérieur, et le seul adjectif associé à report est un adjectif possessif : your report.

(Le sonnet 83 s’ouvre sur la réitération du mot paintingpeinture, à l’avant dernière place des premier et deuxième vers. Est-ce ce qui a conduit certains traducteurs à traduire report par description ? En essayant avec ce mot, Et donc j’ai dormi dans votre description, je m’aperçois qu’il ne contraint pas le sens du possessif. On ne sait pas si c’est la description que l’on fait de vous ou celle que vous faites, des autres, de moi, du monde. Je retrouve l’instabilité de l’énoncé anglais.)

Une chose est sûre, pendant ce temps, moi, j’ai dormi. Enfin, si dans ce in anglais, – have I slept in… –, j’entends quelque chose de temporel, ce qui est assez probable. Car je n’ai pas dormi dans votre réputation, s’il s’agit bien de cela, ou pourquoi pas dans votre description, comme on dort dans un lit ! J’ai dormi comme on dort dans un spectacle, par exemple, c’est-à-dire pendant le spectacle. J’ai dormi alors qu’on parlait de vous. Ou j’ai dormi quand il s’agissait de parler de vous. Selon que je choisis de souligner ou non que j’aurais pu y prendre part, moi aussi, à cette rumeur ; ce que le vers ne dit pas non plus explicitement.

J’ai dormi, j’ai fait le mort… Car avec tous ces sens du mot report, il est difficile d’entendre sleep – dormir autrement qu’au sens figuré (rester immobile, calme ; être inerte, inactif, voire oublié, comme un dossier qui dort au fond d’un tiroir). C’est ce que proposent d’ailleurs les traductions françaises, qu’au même titre que le dictionnaire et les autres sonnets j’ai consultées, qui disent j’ai sommeillé, j’ai tardé, je me suis réservé, explicitant ce sens figuré, ou parlent de paresse, de nonchalance ou de repos. Mais je ne crois pas qu’il s’agisse de paresse. Je ne crois pas que la position énoncée dans ce vers, la position d’écriture énoncée dans ce therefore have I slept soit ce qu’on appelle une sinécure ! Bien sûr, certains traducteurs traduisent sleep par dormir ; et pourquoi pas puisque dormir a tous les sens, propre et figurés, de sleep ; pourquoi ne pas s’en tenir à ce qui est écrit ? Seulement, il arrive que ce soit l’accent de vos renoms pour l’un, ton nom ou ta geste pour deux autres que j’ai laissé dormir. Mais, renoms, nom, geste, tous ces mots traduisent le mot report, alors que dans le vers anglais ce n’est pas report qui dort, c’est I, c’est je !

(Shakespeare n’emploie que deux autres fois le verbe sleep, c’est-à-dire au total autant de fois, ni plus ni moins, que le nom report. Dormir est toujours associé à voir. Au sonnet 43, c’est pour dire que c’est lorsque je ferme les yeux, que je cligne, que je te vois le mieux. Que toute la journée mes yeux regardent des choses sans intérêt, mais que, lorsque je dors, en rêve c’est sur toi qu’ils se posent. Le verbe réapparaît peu après, au sonnet 47. Ce sont, cette fois, mes pensées qui dorment, et le sens du verbe est figuré ; or ces pensées seront réveillées par la vue de ton imagethy picture, c’est-à-dire l’image te représentant. J’ai déjà parlé longuement de ce sonnet 47 et de celui qui le précède.)

Je reviens au sonnet 83 ; je l’observe. J’ai passé un moment à comparer slept avec un mot écrit au vers au-dessus : debt – dette. A poet’s debtla dette d’un poète. J’ai eu l’impression que l’un, debt, se retournait en l’autre, slept, comme reflété dans une eau dormante. Je me suis raconté que dormir était une façon, non de s’acquitter mais de sortir de cette dette, de sortir du paradigme qu’elle suppose : dette du poète envers son sujet. Et je commence maintenant à me demander comment articuler ce have I slept avec les deux mots placés, entre deux virgules, juste en dessous, le participe présent du verbe être suivi d’un adjectif : being extant. Being extant, ce n’est pas dormir ni faire le mort, au contraire, c’est quelque chose comme subsister, exister encore.

Je lis :Aussi ai-je dormiAfin que vous, vous-même – you yourself, being extantAfin que vous, subsistant, puissiez montrer par vous-même, ou en personne, très bien, Qu’une plume moderne n’est pas à la hauteurcome too short. Shortcourt qui, comme je l’ai dit, rime avec report, deux vers plus haut, mais sous lequel se trouve, au bout du vers suivant, de façon amusante, le verbe growpousser ; cette proximité guide ma traduction de come too short en : n’est pas à la hauteur. Cette plume moderne – a modern quill, ou plume de l’époque, plume comme on en fait (plume qu’à d’autres endroits, comme au sonnet suivant, Shakespeare, qui la personnifie alors au masculin, préfère nommer pen, et y fait demeurer penury, Lean penury within that pen doth dwell), n’est donc pas à la hauteur à côté de vous vous-même, de vous en personne, c’est-à-dire non pas pour écrire sur vous mais, comme le dit Shakespeare, toujours au sonnet suivant, pour écrire de vous – write of you, puisque c’est la préposition qu’il choisira. Ce qui est différent (comme on va le voir).

Cette forme grammaticale du sixième vers, being extant, ces deux mots entre deux virgules, ce participe présent du verbe être suivi d’un adjectif, je la retrouve plus bas dans le sonnet, au bout du dixième vers : being dumb, et, une autre fois encore, juste en dessous, au bout du onzième : being mute. Les deux occurrences sont quasiment synonymes et pourraient l’une et l’autre se traduire par étant muet. Mais là, c’est de moi qu’il s’agit, et non plus de vous comme en haut. C’est de mon silence qu’il s’agit. Le quatrain commence d’ailleurs par ce mot : This silence. Vous pouvez me le reprocher, ce silence, mais, moi, en restant muet, je ne fais pas de tort à la beauté, alors que d’autres (ceux qui là-haut au cinquième vers font votre report) prétendent donner vie – give life –, comme dit le douzième vers, mais apportent une tombe – bring a tomb. Tombtombe, ou tombeau, est au bout du douzième vers, et rime donc avec dumbmuet, deux vers au-dessus.

Je dis « donc » parce que cette rime de [tuːm] avec [dʌm] ne fonctionne plus pour nos oreilles modernes. Mais fonctionnait-elle pour celles de Shakespeare ? Il se trouve que les deux mots sont, dans l’édition de 1609, également écrits différemment d’aujourd’hui : tomb comme le mot français dont il est l’emprunt, tombe, et dumb à une lettre près comme le précédent, dombe. Cette rime était donc aussi très visuelle. Et comment ne pas voir un jeu de mots dans cette rime entre tombe et muet, dans cette langue, l’anglais, où, comme en français, on peut être muet comme une tombe (quoiqu’on dise plutôt silent as the grave) ? Comment ne pas entendre en tout cas ici, en bordure du sonnet, un écho à ce qui se dit plus haut à l’intérieur : Aussi ai-je dormi ? D’autant que, au nombre des emplois figurés du verbe to sleep, l’Oxford English Dictionnary signale : to lie in death ; to be at rest in the gravereposer, dans la mort ou dans la tombe. La reprise de la forme grammaticale, en haut being extant, en bas being dumb puis being mute, rapproche, pour l’œil traversant le sonnet diagonalement, votre subsistance de mon silence. En haut, vous étant ; en bas, me taisant.

Je dis « votre subsistance » et « mon silence », mais je ne devrais pas parler comme ça. Je devrais dire l’existence de vous et le silence de je. Je devrais parler des pronoms comme des personnages du sonnet. Car ce silence de je, ce vous en personne et cette insistance du verbe être me conduisent tout droit à la formule (que j’ai déjà évoquée dans une précédente exposition) autour de laquelle s’articule le sonnet suivant, et peut-être même, comme je le crois, la totalité des Sonnets. Une formule tautologique qui est là, au début du huitième vers du sonnet 84 : you are youvous êtes vous. (Sonnet dont nous avons déjà donné ailleurs dix-huit traductions.)

Il faut souligner que, dans ces deux sonnets, Shakespeare emploie le you, non le thoutu, comme il le fait le plus souvent, c’est-à-dire qu’il utilise le vouvoiement. Avec you en anglais, you are you, comme avec vous en français, vous êtes vous, la tautologie apparaît plus parfaite que s’il avait écrit thou art theetu es toi, car dans le vouvoiement le pronom objet a la même forme que le pronom sujet. Vous êtes vous êtes vous êtes vous… la proposition tourne sur elle-même. Il faudrait même n’écrire qu’un seul vous sur la circonférence du cercle qu’elle forme en tournant et placer, comme dans l’axe d’une toupie, le verbe être au centre. Dans vous êtes vous, il n’y a qu’un seul vous enveloppant le verbe être.

Or cette tautologie est annoncée dès le début du sonnet, au deuxième vers, par une occasion manquée de tautologie, pourrait-on dire : vous seul êtes vous – you alone are you. Je lis : Qui est-ce qui dit le plus, qui peut dire mieux Que ce riche éloge, que vous seul êtes vous ? Celui qui arrivera à écrire que vous êtes vous, explique le sonnet plus bas, celui qui se contentera de copier ce qui en vous est écrit, celui-là sera célèbre pour son esprit et verra son style admiré partout. C’est cela : écrire de vous.

(Une traduction propose de traduire you are you par toi c’est toi ; mais cette formule me paraît davantage ressortir de l’énoncé d’une vérité première que de la tautologie pure ; je dirais, avec Clément Rosset, qu’elle possède un caractère didactique étranger à la tautologie. Autrement dit : c’est parce que toi, c’est toi, que tu dis ce que tu dis et agis comme tu agis. La tautologie pure ne donne pas ce genre d’explication. Cependant, cet aspect n’est pas totalement absent du sonnet 84. Ainsi, le sonnet dessine-t-il une claire opposition entre celui qui écrit de vous, – But he that writes of you –, au septième vers, ce lui qui s’il parvient à dire que vous êtes vous, fera le plus parfait éloge, et, à l’avant dernier vers, vous [qui] à vos heureux avantages ajoutez un malheurYou to your beauteous blessings add a curse, celui d’être avide d’éloges, avidité qui gâche vos éloges, c’est-à-dire les éloges qu’on fait de vous. Autrement dit : c’est parce que vous aimez trop les éloges que vous ne pouvez pas entendre le plus bel éloge, qu’on fait en se taisant : vous êtes vous. Et c’est sans doute à cause de cette surdité que, au sonnet 83 déjà, comme je l’ai évoqué plus haut, vous me reprochiez mon silence.)

Mais quand, au deuxième vers du sonnet 84, je traduis you alone are you par vous seul êtes vous, je n’entends plus tout ce que disait alone.Ce que j’entends, c’est un sens que, d’ailleurs, dans un anglais moins soutenu, dirait sans ambiguïté you only. Ce que j’entends, c’est qu’il n’y a que vous qui soyez vous. Personne d’autre n’est vous, et c’est une évidence, un truisme. Et un truisme n’est pas une tautologie ; il n’en prend même pas le chemin. Si la tautologie, six vers plus bas, you are youvous êtes vous, qu’est censé annoncer ce you alone are you, dit quelque chose, elle, quoiqu’elle n’explique rien, ce vous seul êtes vous explique peut-être quelque chose mais ne dit rien qu’on ne sache déjà !

Il faut donc que je veille à ce qu’on l’entende aussi autrement, cet alone. C’est-à-dire comme le sonnet précédent et son je qui dort m’a en réalité préparé à l’entendre, dans un sens qui n’est autre que le sens premier de alone ; non seulement : vous et nul autre, mais : vous sans personne d’autre. Vous tout seul. Car même si c’est une question de registre, c’est tout de même bien alone que Shakespeare a choisi d’écrire, et alone a ces deux sens. Je me demande d’ailleurs si ce n’est-ce pas ce que m’indique cette virgule placée après alone dans l’édition de 1609 mais omise dans les éditions modernes : you alone, are you, d’arrêter ma lecture sur cet alone, et,m’en remettant aux virgules à mon tour, de le traduire : vous, seul, êtes vous.

Qu’est-ce que cela veut dire vous, seul ? Est-ce, dans le récit qui va d’un sonnet à l’autre, vous loin de ceux qui faisaient votre réputation dans le sonnet 83 ? Est-ce donc vous par vous-même, pour reprendre le you yourself du sixième vers du sonnet 83 ? Vous en personne, débarrassé de « votre » rumeur (et aussi, comme on l’a vu, de « vos » éloges de la fin du sonnet 84) ? Car cette affirmation de ce qui est, you are you, cette affirmation radicale de ce qui est ce qui est, cette approbation, ce rien expliquer et ce rien d’explicable qu’est la tautologie, est à l’opposé de your report, à l’opposé de la réputation. Comme l’écrit Emmanuel Hocquard : la tautologie évacue radicalement toute possibilité de représentation. Tout report, dirions-nous.

Et c’est tout cela, sans doute. Et c’est plus. Car si je repense au retrait de je évoqué dans le vers qui m’occupait, And therefore have I slept, tout ne porterait-il pas à l’entendre aussi, ce you alone, comme un you sans I – un vous sans je ? Vous, seul, c’est aussi vous sans moi. Vous, sans moi, êtes vous. Il y a, je l’ai déjà dit ici, une ligne droite dans le langage reliant je à tu. Et dans les Sonnets, ce sont quatorze lignes par poème, quatorze lignes d’écriture. C’est la nature même de ces lignes qui est ici questionnée. Car ce n’est que loin de ce je, que je s’étant tu (le français me joue un tour !), being dumb, being mute, ce n’est que je dormant, et je copiant, que vous êtes vous. Vous êtes vous êtes vous êtes vous…, je exclu.

Et c’est pour cela que j’ai dormi.

(À suivre…)

Pascal Poyet

Texte issu de la septième intervention de l'auteur à la Mosaïque des Lexiques (revue parlée mensuelle), aux Laboratoires d'Aubervilliers, le 1er novembre 2019, dans le cadre d'une bourse du « Programme de résidences d'écrivains de la région Île-de-France ».

Dernier livre paru, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux (TH. TY. / MW, 2018) ; dernière traduction, David Antin, Parler (Héros-Limite, 2019).