— De nombreux intellectuels et hommes politiques ont stigmatisé les grèves de décembre 1995 comme rétrogrades et corporatistes. Ne peut-on pas les considérer, au contraire, comme des mouvements de réaction aux politiques néolibérales impliquant le retrait de l’État ?

— Jamais la subordination de certains intellectuels à l’égard des forces politiques et économiques n’a été aussi visible qu’à l’occasion de ce mouvement, tout à fait surprenant par son ampleur et sa durée. Non contents de le décrire comme une sorte de mouvement réactionnaire, rétrograde, archaïque, voire nationaliste et même raciste (comme l’a fait le sociologue Michel Wieviorka dans un article du Monde), certains – surtout parmi les journalistes, dont on sait les privilèges parfois exorbitants, et parmi les « philosophes journalistes » – ont dénoncé les privilèges des grévistes, ceux de la SNCFnotamment, ces « nantis » accrochés à la défense de leurs acquis purement et simplement identifiés à des privilèges. Cela au mépris de tous les signes qui disent le contraire.

Par exemple, lors de la manifestation de la gare de Lyon, les grévistes ont été follement applaudis par la foule des assistants, quiréunissaient, à côté des porte-parole de divers syndicats et des porte-parole de mouvements de soutien aux sans-logis (Droit au logement), aux sans-papiers menacés d’expulsion et plus généralement aux immigrés. Cette solidarité des travailleurs avec les chômeurs et avec les immigrés s’est affirmée sans cesse par la suite, que ce soit lors du mouvement dit de « désobéissance civile » qui s’opposait au renforcement des « lois raciales », dites « loi Pasqua ».

Ceux qui, parmi les journalistes et les intellectuels-journalistes, ont parlé de « populisme » à propos de ce mouvement, de manière à pouvoir faire l’amalgame avec le Front national, sont ou stupides ou malhonnêtes, ou les deux (je pense à Jacques Julliard, qui est plus connu comme éditorialiste du Nouvel Observateurque comme historien, et qui, dans un ouvrage consacré à l’année 1995, entendait me mettre dans le même sac que Pasqua).

Cet amalgame est aussi au principe de la critique conservatrice de toutes les critiques de l’Europe de Maastricht et de la politique néolibérale qui se pratique en son nom. Dans tous les cas, il s’agit d’exclure la possibilité d’une critique de gauche d’une politique économique et sociale réactionnaire qui se couvre d’un langage libéral, voire libertaire (« flexibilité », « dérégulation », etc.), tout en présentant cette liberté forcée qui nous est proposée comme un destin inévitable – avec le mythe de la « globalisation ».

— Il semble que les grèves de 1995 en France aient joué un rôle précurseur en Europe. Des mouvements de protestation se sont développés par la suite dans d’autres pays, surtout en Allemagne avec les mineurs, les sidérurgistes ou les mobilisations contre le démantèlement de l’État social. Cela n’invalide-t-il pas le thème d’une fin de l’histoire (comme lutte des classes) développé par les conservateurs après la chute des régimes dits communistes ?

— Effectivement, le mouvement français, qui a eu d’immenses répercussions dans toute l’Europe (un peu comme en 1848), a sans doute contribué à accélérer une prise de cons­cience et surtout à démontrer que, malgré le chômage de masse et la précarisation de l’ensemble des travailleurs manuels et intellectuels, un mouvement était possible.

Rien ne m’a fait plus de plaisir (et je ne suis pas le seul) que les innombrables témoignages de solidarité adressés au mouvement de décembre 1995et aussi la référence explicite que les travailleurs allemands en grève ont faite au mouvement français. Mais le plus important est que, partout, on a compris que ce qui se masquait sous l’invocation de la nécessité économique, c’est un retour à une forme modernisée de capitalisme sauvage, à la faveur d’une démolition de l’État social.

Je crois en effet que l’effondrement des régimes dits « communistes » ou « socialistes » – s’il n’a rien, évidemment, d’une fin de l’histoire – a donné aux dominants un avantage provisoire dans la lutte pour l’imposition des conditions les plus favorables à leurs intérêts. Et l’on a vu ainsi réapparaître des formes d’exploitation dignes du XIXe siècle ou même pires, en un sens, dans la mesure où elles mettent les stratégies les plus modernes du management au service de la maximisation du profit.

— Qu’est-ce qui vous a incité à vous solidariser avec les grévistes, contrairement à de nombreux intellectuels français, qui sont restés très réservés voire hostiles à l’égard de ce mouvement ? Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce discours devant les cheminots à la gare de Lyon, et à apparaître ainsi (par exemple en Allemagne) comme la seule référence critique de l’Europe libérale ?

— J’étais sans doute préparé par mes recherches (je pense en particulier à La Misère du monde) à comprendre la signification d’un mouvement de révolte contre le retrait de l’État. Alors que la plupart des intellectuels français entonnaient les louanges du libéralisme, j’avais pu mesurer les effets catastrophiques que les premières mesures dans le sens du libéralisme (dans le domaine du logement par exemple) avaient produits. Je voyais aussi les conséquences de la « précarisation » des emplois tant dans la fonction publique que dans le secteur privé : je pense par exemple aux effets de censure et de « conformisation » que l’insécurité dans le travail produit, notamment dans la production et la transmission culturelle, chez les gens de radio, de télévision, chez les journalistes et aussi, de plus en plus, chez les professeurs.

À la différence de la plupart des « intellectuels » qui prennent la parole dans les médias, j’étais, par mon travail, informé sur la réalité du monde social – sans être trop déformé, à la façon de nombre d’économistes, par la foi dans les constructions formelles. Je pense que l’autorité de l’économie, et des économistes, est sans doute un des facteurs de la complicité que nombre d’intellectuels ont accordé au discours dominant ou, du moins, de la réserve dans laquelle ils se sont tenus, convaincus qu’ils étaient de n’avoir pas la compétence nécessaire pour évaluer adéquatement les discours sur la « mondialisation » ou sur les contraintes économiques associées au traité de Maastricht.

L’effet de théorie s’est exercé surtout sur les intellectuels, mais aussi, plus subtilement, sur les leaders des mouvements sociaux et sur les travailleurs (à travers notamment la doxa économique que les radios et les télévisions ne cessent de déverser et à laquelle les petits intellectuels vaguement frottés de culture économique – comme dans le cas de la France, les essayistes de la fondation Saint-Simon, d’Espritet du Débat– ont apporté leur caution).

C’est ce qui rend particulièrement nécessaire l’intervention de chercheurs assez informés et armés pour être capables de combattre à armes égales les beaux parleurs souvent très mal formés qui s’appuient sur l’autorité d’une science qu’ils ne maîtrisent pas pour imposer une vision purement politique du monde économique.

En fait, ce discours dominant est extrêmement fragile et il suffisait de travailler un peu pour s’en apercevoir – mais, en ces matières, les intellectuels aiment mieux s’en remettre aux impressions de l’opinion ou aux verdicts des journalistes.

[Une fois brisée l’évidence du discours dominant], tout le monde, au prix d’un petit effort, peut découvrir qu’une politique européenne commune visant à interdire le dumping social, qui tend à tirer tous les pays vers les pays les plus défavorisés en matière d’acquis sociaux des travailleurs, pourrait neutraliser les effets funestes de la concurrence ; et, plus précisément, qu’une politique visant à assurer une réduction du temps de travail sans réduction de salaire dans l’ensemble des pays européens pourrait apporter une solution au chômage sans entraîner aucune des conséquences catastrophiques que l’on invoque pour s’opposer à cette mesure.

On voit que je n’étais pas aussi irresponsable et irréaliste qu’on l’a affirmé lorsque je disais, en décembre 1995, que la grève avait pour enjeu la défense des acquis sociaux d’une fraction des travailleurs et, à travers eux, de toute une civilisation, incarnée et garantie par l’État social, capable de défendre le droit au travail, le droit au logement, le droit à l’éducation, etc. Et c’est dans la même logique que je pouvais opposer à ce que j’appelais la « pensée Tietmeyer 1», la nécessité de créer, en face de la banque européenne, des institutions politiques, un État social européen capable de gérer rationnellement (d’une rationalité qu’ignore le rationalisme à courte vue des économistes de service) l’espace économique et social européen ; capable surtout d’arracher les différents États à la concurrence folle pour la compétitivité par le renforcement de la « rigueur salariale » et de la « flexibilité ». Et cela pour les inciter à une coopération raisonnée dans des politiques de réduction du temps de travail associées à des politiques de relance de la demande ou d’investissement dans les technologies nouvelles, politiques impossibles ou ruineuses, comme le rabâchent les faux experts, ces « demi-habiles », aussi longtemps qu’elles sont menées à l’échelle d’un seul pays. (Je n’ai pas besoin de dire qu’une telle politique, par son succès même, rendrait concevable et réalisable une action visant à transformer les rapports de force à l’échelle du champ économique mondial et à contrarier, au moins partiellement, les effets de l’impérialisme – dont l’immigration n’est pas le moindre.)

Pierre Bourdieu

Extraits d'un entretien avec Margareta Steinrücke, paru dans Sozialismus (1997) et réédité dans Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique (Agone, 2002, p. 335-340).

Note

1. Du nom du président de la Banque fédérale d’Allemagne, présenté par la presse d’alors comme le « grand prêtre du deutsch mark » – lire « La pensée Tietmeyer » (1996), Contre-feux, Raisons d'agir, 1998 p. 51.